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Vieille école
1er juillet, par Lluno — Chronique carcéraleLuno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, il laisse la parole à Pierrot.
« Faut vraiment que tu rencontres mon pote Pierrot. » J'entends ça depuis des mois quand le Pierrot se pointe par hasard dans le même bistrot que nous. Il a la tronche que j'aurais voulu lui peindre : la peau tannée d'un éternel vacancier, les yeux qui n'en finissent pas de sourire et, dans la bouche, une gouaille de bandit à l'ancienne.
Pierrot a fait une quinzaine d'années de zonz – « dont cinq ans et demi à l'isolement », précise-t-il. Ses histoires sont plus grandes que les miennes. Elles parlent d'une époque révolue qui court de la fin des années 1980 à l'aube des années 2000, après les QHS1, après les grandes bagarres collectives, avant la prison high-tech. Elles sont peuplées de braqueurs qui se politisent à l'ombre, de rebelles qui parlent encore de lutte des classes et bloquent des promenades de 300 personnes pour bousculer – même quelques heures – l'ordinaire du rapport de force.
« Ces mecs-là, ils se faisaient fouiller à poil deux fois, trois fois par jour. Au bout d'un moment, ils en ont eu marre. Tu sais ce qu'ils ont fait ? Ils se sont recouverts avec leur propre merde et quand les matons de la centrale sont venus ouvrir la porte, ils les ont trouvés comme ça, nus avec de la merde tartinée sur le corps et les gars leur ont dit : “Allez-y, fouillez-nous maintenant, pas de problème !” »
Pierrot tire sur une tige et marmonne quelque chose qui dit son respect pour ces figures tutélaires de la taule, ces détenus sans concession. Lui non plus n'a pas dû cirer souvent les rangeots de l'administration pénitentiaire pour moisir aussi longtemps à l'isolement, mais il ne s'en vante pas. Tout juste raconte-t-il avoir rembarré un gradé qui croyait pouvoir faire ami-ami tout en tenant les clefs : « Je disais “bonjour” et rien de plus. Le gars comprenait pas pourquoi. J'ai fini par lui dire : “Je vais pas être copain avec toi vu ce que vous me faites subir. Si demain la loi disait qu'il fallait me torturer, tu le ferais sans hésiter, alors à partir de là, on a rien à se dire.” »
Et les surveillants honnêtes alors, ces gens qui restent dignes malgré l'uniforme et la matraque : légende urbaine ? De ma courte expérience de la prison, ça change tout si la personne en face de moi fait son boulot tranquillement ou si elle est butée comme une porte de tu-sais-quoi. Pierrot me regarde, il débute une phrase, s'arrête, reprend : « Allez, c'est loin maintenant, je peux bien te raconter... À l'isolement à Saint-Maur, il y avait un maton très correct. Il avait fait sa carrière, il s'en foutait de tout et on s'entendait bien. Il nous ouvrait les portes pour qu'on aille boire des cafés dans les cellules d'à côté, qu'on puisse causer un peu. Les jours où il bossait pas, je peux te dire qu'on les sentait passer. À un moment, les gars du quartier ont monté un plan pour se tirer de là qui impliquait de prendre un agent en otage et de le menacer avec son arme. Moi j'avais rien contre l'idée de me barrer, mais j'ai dit : “Si c'est lui qui bosse, j'en suis pas.” Le plan ne s'est pas fait... Pour moi, on pouvait pas s'en prendre au seul type qui était humain avec nous. »
Luno -
Contre le business du patrimoine sacré, le peuple maya se mobilise
1er juillet, par Thelma SusbielleSur l'un des sites archéologiques les plus rentables du monde, la colère gronde. Dimanche 26 avril 2026, au pied de la célèbre pyramide de Kukulcán au Mexique, les descendants mayas de ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre ont brisé le décor de carte postale pour dénoncer la dépossession économique et culturelle programmée. Reportage sous 37 degrés à l'ombre.
Par une chaude matinée d'avril, ils sont des dizaines à faire la queue pour obtenir leur billet d'entrée pour Chichén Itzá (Mexique). Comme chaque jour de l'année, ce site d'archéologie maya s'apprête à accueillir plusieurs milliers de visiteurs. Par an, plus de deux millions de touristes le visitent, faisant de Chichén Itzà l'un des monuments les plus visités du pays. Et au vu du prix d'accès (697 pesos, environ 34 euros), c'est une vraie machine à cash. Tous les bénéfices reviennent à l'Institut National d'Anthropologie et d'Histoire (INAH), une instance fédérale. Mais ce dimanche 26 avril 2026, les vacanciers sont accueillis par un comité inhabituel. Sur les marches menant au site, une centaine de personnes brandissent des pancartes : « Non au CATVI, non à la cage où est enfermée la renaissance maya », « Moins de béton, plus de respect », « Où sont passés les pauvres ? »
Nettoyage social pour l'imageLa raison de cette manifestation ? Une décision administrative brutale vise à limiter drastiquement la présence des artisans et vendeurs mayas qui exercent à l'intérieur du site depuis plus de 30 ans. Sous prétexte de « moderniser » l'accueil et de fluidifier le flux de visiteurs, les autorités mexicaines ont ouvert le CATVI, un nouveau Centre d'accueil touristique. L'entrée historique a été détournée au profit de ce nouveau complexe extérieur, reléguant les vendeurs locaux dans de petits stands de type marché. L'argument de l'INAH est d'un cynisme absolu : la présence de ces artisans donnerait une « mauvaise image » du site. Pour les 2 000 familles des communautés de Pisté et de Xcalacop, cette mise à l'écart est un arrêt de mort économique. Alors que les millions de pesos des billets d'entrée s'envolent directement vers les caisses de l'État fédéral, l'artisanat reste le seul moyen pour les locaux de capter quelques miettes de cette manne touristique.
« Plus jamais un Mexique sans nous »Dans un communiqué cinglant adressé à la présidente Claudia Sheinbaum et aux barons du tourisme, la communauté maya dénonce des manœuvres de division, des promesses de prêts opaques et des pressions sur les voyagistes, sommés de contourner les circuits traditionnels. Les pertes économiques atteignent déjà 50 %. « Ni la conception ni l'exploitation du CATVI n'ont fait l'objet d'une consultation, au mépris de la convention 169 de l'Organisation internationale du travail », dénoncent les manifestants.
Le paradoxe politique est total : l'État privilégie les infrastructures de luxe tout en limitant les droits des autochtones de mener leurs propres commerces. Le Maya préhispanique, mort et muséifié, est glorifié pour attirer les gros sous tandis que le Maya contemporain, vivant et précaire, est méprisé et chassé de sa propre terre sacrée.
Face au mur institutionnel, la communauté a durci le ton en bloquant temporairement les accès au site depuis le 20 mai. Elle exige l'arrêt immédiat des expulsions et une table ronde de négociations. En écho aux luttes néo-zapatistes, le peuple maya tente de faire entendre sa voix : « Plus jamais un Mexique sans nous. »
Thelma Susbielle -
Changement de bordée !
1er juillet — Ça brûle !Quel mercato en cette saison printemps-été 2026 ! Sonia, notre stagiaire de mars-avril, a passé le relais à Samuel, recrue de mai-juin. Pendant que lui prend ses marques, elle, sillonne la France, lancée dans un grand raid de concours d'entrée en écoles de journalisme. Dans le même temps, la valse des secrétaires de rédaction a battu son plein. Après un et demi de bons et loyaux services, Livia a quitté le navire fin février. Notre valeureux Niel, plume régulière du journal, est monté à bord deux moins durant, le temps de cirer le pont avant la venue d'Orianne. Ah, Orianne ! Accoudés au bastingage de notre vieux rafiot de la presse indé, regard d'enfants rêveurs, nous murmurions son nom à l'horizon, espérant la voir surgir de la brume. Elle a finalement pu embarquer ce mois-ci. Et elle n'est pas arrivée seule ! À ses côtés trotte Thelma, fidèle compagnonne canine, muse à quatre pattes et nouvelle vedette de la rédac. Une arrivée qui a, il faut bien le dire, légèrement ébranlée… Thelma. Pas la boule de poils à truffe humide : notre Thelma ! L'humaine épatante qui s'occupe si bien du web et des réseaux sociaux de CQFD depuis presque un an. Vous suivez toujours ? Parfait, parce qu'en juin, Louise et Axelle viendront à leur tour grossir les rangs de notre équipage, bien décidées elles aussi à apprendre les ficelles de ce vénérable métier de gratte-papier qu'on appelle, dans les bons jours, journalisme. Alors bienvenu aux nouveaux et aux nouvelles. Merci aux anciennes et aux anciens. Et pour celles et ceux qui restent, qu'il vente, qu'il pleuve, que ça tangue sévère ou que le calme plat menace : bravo !
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Les chiens anti-Porsche
1er juillet, par Émilien Bernard — Nos amis les animauxLes maîtres, c'est toujours des pelles à merde, surtout quand ils sont friqués. L'histoire le prouve. Toi-même tu sais : le « ni dieu ni maître » n'est pas un conseil, c'est une exigence. Et c'est donc tout naturellement que les trois chiens d'un gros connard de Bavarois rupin, sans doute nazi (oui, c'est gratuit), ont ourdi un complot pour saloper sa Porsche de gros beauf. Ledit salopard teuton s'étant fait livrer un colis en perpétuant l'esclavage salarié, ils ont gentiment foutu les chocottes au craintif livreur, tant et si bien qu'il s'est réfugié sur le toit du véhicule honni. Des belles bosses et admirables enfoncements de carrosserie en ont résulté. Et le saligaud bavarois a déchaîné les rigueurs de la loi contre le livreur, en vain, puisque la justice, pour une fois pas trop bâtarde, a décidé fin avril que ledit saccageur de Porsche n'aurait aucune réparation à payer. Cheh. Et puisqu'on parle de clebs, saluons Bear, toutou australien « détecteur de koalas », qui vient de prendre sa retraite après avoir sauvé plus d'une centaine de ces petites peluches eucalyptophiles menacées par des incendies. Une belle fraternité qui, on l'espère, sera de rigueur quand les bêtes du monde entier s'uniront pour foutre une pâtée aux misérables bipèdes. Rappelons-nous Demain les chiens, chouette roman de science-fiction de Clifford D. Simak, prophétisant le grand remplacement de l'humain par des canins. Wouf, le monde ou rien.
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Règlements de contes
1er juillet, par Gaëlle Desnos — Bouquin
Dans Fables bucoliques autogérées (Éditions Delcourt, 2026), du camarade Popolitique, les végétaux ont des opinions, les animaux des griefs, les monstres une conscience sociale et les icônes pop des paniques morales. Une BD aussi féroce que savoureuse où nature et personnages fictifs partent en vrille pour mieux regarder notre époque brûler.
Tout commence comme une fable écolo bien élevée. Une forêt jadis paisible est en proie à un incendie ravageur. Les animaux assistent, horrifiés, à l'effondrement de leur monde. Seul un petit colibri, héroïque, s'élance vers le brasier avec quelques gouttes d'eau dans le bec… Puis la morale nunuche de l'histoire à laquelle s'attend le lecteur prend un grand coup de pelle : lesdites gouttes ont été collectées auprès « des gens qui font pipi sous la douche pour sauver la planète ». Le colibri ne sauvera pas la forêt. Il mourra comme tout le monde, mais « couvert de pisse ».
Popolitique règle chaque page comme un piège désopilant en six cases : le temps d'installer une situation l'air de rien, de désarçonner un peu et d'aussitôt mordre, jusqu'à l'histoire suivante. Rien que des mini-fables dans lesquelles animaux, végétaux, personnages mythologiques et icônes de la pop culture cessent d'être de gentils symboles sans relief pour adopter les comportements névrotiques des humains contemporains. On y croise Prométhée, qui tente de saboter son supplice à grand renfort d'alcool et de tabac, espérant transformer son foie en plat suffisamment toxique pour écœurer l'aigle chargé de le grignoter jusqu'à la fin des temps. Le personnage de Sacha, qui découvre avec effroi que l'extinction massive des espèces concerne aussi les Pokémons. Ou encore un dinosaure de Jurassic Park, pris de logorrhées réactionnaires, racistes et sexistes, parce que, ressuscité après 200 millions d'années, forcément, le logiciel idéologique n'est plus vraiment à jour. Un bestiaire halluciné, qui raconte un monde capitaliste aussi absurde que dévasté où même les mythes antiques, les créatures disparues et les héros de l'enfance cherchent péniblement une issue de secours.
Trait simple, aplats de couleurs vifs et francs : la BD va droit au but. Inutile de surcharger le dessin, les références fonctionnent d'autant mieux, la charge critique et humoristique aussi. « À leur naissance, les baleineaux pèsent deux tonnes et demie pour une longueur de sept mètres », légende Popolitique au-dessus d'une case poétique où une baleine bleue et son petit dérivent ensemble au milieu de l'océan. Et la vignette suivante, d'ajouter doctement : « Ce sont les plus gros bébés de la planète, juste après les hommes blancs cis hétéros qui se sentent opprimés. » Rien n'est épargné : les évidences, les postures morales, les petits conforts idéologiques sont retournés, raillés. Entre deux traits d'humour, l'auteur glisse l'air de rien, un petit arsenal théorique : Guy Debord, Karl Marx, Philippe Descola… Une référence, un gag, un taquet. Et c'est reparti.
Gaëlle Desnos


