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Pas de CAP, pas de papiers
26 août, par Loïc — Échec scolaire, Mona Lobert
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
Juin. Le ciel est bleu, les oiseaux chantent, on en oublierait presque qu'on suffoque sous un dôme de chaleur et de pollution chère à notre cité phocéenne quand vient l'été. On ne va pas se plaindre, il ne reste qu'à remplir les bulletins et se farcir la direction pour quelques conseils de classe. Alors que je me crois à l'abri de responsabilités supplémentaires, je reçois un mail : « Convocation pour faire passer des oraux de CAP en Histoire-Géographie ». Le lieu : un lycée privé. Histoire de s'assurer qu'on n'achète pas ses diplômes si facilement, c'est aux profs du public d'aller faire le boulot.
Quand j'arrive devant, l'établissement n'a rien de clinquant. Il se noie dans le décor d'un quartier pas franchement riche : un lycée privé, mais un lycée pro quand même. Devant la salle d'examen, des élèves attendent. La première convoquée est flippée, elle doit avoir la quarantaine. Quand elle me tend, en guise d'identité, son titre de séjour, je comprends mieux. La dame joue sûrement son renouvellement ou sa naturalisation sur l'obtention de son diplôme. La journée passe et, au milieu des jeunes marseillais·es de 17 ou 18 ans, je croise de nombreux·ses exilé·es d'Europe ou d'ailleurs. L'exercice est lunaire. Chacun·e joue son avenir sur des documents tirés au hasard : l'appel du 18 juin ou la propagande pétainiste sont moins appréciés que le harcèlement en ligne ou le passage à l'euro. Quand iels paraissent dépité·es, je les laisse choisir. D'autres, peu habitué·es des « examens à la française » prennent l'exercice comme une discussion sympathique. Interrogé sur la laïcité, l'un d'elleux me répond : « En Côte d'Ivoire, les chrétiens et les musulmans s'entendent très bien ! On s'invite à manger, on fait la fête ensemble ! Alors qu'en France c'est compliqué non ? » En deux phrases, il met à l'amende la « supériorité » de l'universalisme français et mon ethnocentrisme. Merci. Plus tard, une Ukrainienne me parle de l'importance d'un cadre légal pour garantir la liberté de la presse. Quand je lui parle des magnats de la presse, elle me répond droit dans les yeux : « Dans une dictature, personne ne peut écrire librement. » Je ravale ma haine de Bolloré pour celle de Poutine.
Le midi, je décide de manger avec les collègues du lycée privé. L'équipe est petite, iels sont une vingtaine au total, CPE et proviseur compris. Direction et personnels se tutoient et se chambrent. Ça a l'air sympa, on en oublierait presque la hiérarchie. Est-ce le rêve scolaire de la start-up nation ? Je discute avec une collègue de l'absurdité des oraux et des décalages linguistiques et culturels : « Ah oui ! Les primo-arrivants, c'est chiant ! On comprend rien à ce qu'ils disent. » Se planquer dans le privé, ça rend facho ou ça commence avant ? Comme petite résistance, plus la journée avance plus je gonfle les notes. Je rentre chez moi avec deux certitudes : l'école participe activement au tri migratoire et ça serait sûrement pire si on la laissait uniquement dans les mains du privé…
Loïc -
Abelardo De la Espriella pour les nuls
26 août — Morceaux volésÇa y est le continent américain compte dans ses rangs un nouveau président surfant sur le spectre du fascisme : le Colombien Abelardo Gabriel de la Espriella Otero. Juste avant son élection, le média féministe Volcánicas dressait le portrait de cet adorateur de Trump à travers tous ses scandales1. Extraits.
Défense des escrocs, des fonctionnaires corrompus et des meurtriers.En 2002, Abelardo a fondé le cabinet d'avocats De la Espriella, qui a représenté des personnalités politiques et artistiques […]. Dans le scandale de la « parapolitique »2, il a défendu les députées Rocío Arias et Eleonora Pineda, ainsi que les députés Dieb Maloof et Jorge Caballero. […] Il a également défendu Álex Saab, homme de paille présumé de Nicolás Maduro, et David Murcia Guzmán, reconnu coupable d'avoir mis en place un vaste système de blanchiment d'argent.
Les audios des 760 millionsLors du procès de David Murcia Guzmán, l'accusation a révélé des preuves indiquant que De la Espriella avait reçu 760 millions de pesos pour faire du lobbying auprès du Congrès au nom de DMG3. L'enquêteur a révélé des enregistrements de conversations téléphoniques […] au cours desquelles le versement de 760 millions de pesos à De la Espriella était évoqué. […] L'objectif était de bloquer un projet de loi visant à pénaliser le stockage et le transport de grosses sommes d'argent liquide, ce qui représentait une menace directe pour le modèle économique de DMG.
La défense du meurtrier de Dilan CruzEn novembre 2019, Dilan Cruz, un étudiant de 18 ans participant à la grève nationale, a été tué par Manuel Cubillos, un policier antiémeute […]. De la Espriella a annoncé publiquement qu'il prendrait en charge la défense de celui-ci « avec fierté patriotique » et a qualifié le policier de « victime d'une discrimination et d'une diffamation injustes ». Il s'en est également pris à la directrice de l'Institut national de médecine légale, Claudia García, pour avoir qualifié l'affaire d'homicide : « L'Institut de médecine légale a perdu le sens des réalités », a-t-il déclaré, exigeant une enquête et des sanctions disciplinaires à l'encontre de celui-ci. […] Près de sept ans plus tard, Manuel Cubillos n'a toujours pas été condamné.
Un tyran judiciaireNeuf jours avant l'élection, la Fondation pour la liberté de la presse a publié un communiqué officiel documentant les attaques perpétrées par des proches du candidat contre la chroniqueuse María Jimena Duzán, le journaliste Julián Martínez et le reporter Melquisedec Torres […]. Dans une enquête publiée par l'Université d'Antioquia, la Ligue contre le silence a retracé le fonctionnement du réseau d'attaques contre les journalistes critiques envers le candidat. Chaque fois qu'un média publiait un article défavorable à De la Espriella, des comptes identifiés […] apparaissaient de manière coordonnée, amplifiant les attaques contre l'auteur. Nous, journalistes de Volcánicas, avons également subi ces attaques.
Volcánicas
1 . « Abelardo De la Espriella para Dummies », Volcánicas, (03/06/2026).
2 . Série de révélations concernant les liens entre groupes paramilitaires d'extrême droite, narcotrafiquants et proches du président de l'époque Álvaro Uribe.
3 . Affaire concernant l'entreprise spécialisée dans la commercialisation de biens et services via des cartes prépayées DMG (David Murcia Guzmán) Grupo Holding S.A. qui a été placée sous tutelle de l'État après des accusations de multiples fraudes et de blanchiment d'argent.
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« Des cris et des machines »
26 août, par Jonas Schnyder — Bouquin
Dans le roman graphique L'Usine du pire, les autrices Pia Shazar et Fanny Vaucher nous font participer à une action nocturne illégale visant à documenter la violence organisée d'un élevage industriel de porcs. Une immersion efficace qui questionne, par les sens, le cœur et l'éthique, notre rapport au vivant et à son exploitation.
Dès la première page, le dessin sombre et les nuances de gris posent le décor. La lumière du jour disparaît pour laisser place à une opération nocturne illégale. Quelques cases nous rapprochent progressivement d'une voiture roulant sur un chemin de campagne, avant de nous immerger dans son habitacle. Le dessin se présente désormais en vue subjective1, et nous voilà participant à l'infiltration d'un élevage industriel de porcs pour en documenter les réalités. Lampe frontale, gants, bottes, appareil photo, nous sommes prêts à marcher à travers champs pour nous rapprocher d'une masse grise qu'on voit au loin. « Un bâtiment… immense. Qui n'a comme pas de fin. Massif. À chaque pas plus grand, mieux dessiné, prêt à t'engloutir […] C'est comme faire face à une chaîne de montagnes. Une gigantesque prison. Une cathédrale. L'aboutissement d'un système. »
Dès les premiers grillages, les odeurs font mal à la tête et l'ammoniaque pique les yeux. Derrière, « des bâtiments entiers qui hurlent. Les cris sont stridents, continus. On dirait un seul grand cri qui sort des entrailles du béton. » À l'intérieur, des couloirs interminables aux innombrables portes, des outils en tout genre et des machines. Le froid du métal contraste avec « les montagnes de merde et […] de cadavres », les cris incessants de milliers d'animaux dont l'univers restreint est fait d'une cage d'acier et d'un sol en béton. Des formes de vie entièrement prises en main par une infrastructure technique qui vise à les faire naître, grossir, puis mourir quelques mois plus tard, de la manière la plus rentable possible. Mais après plusieurs heures d'exploration à prendre des photos et récolter des infos, un constat s'impose : l'usine est trop grande pour être explorée en une nuit. Le jour va se lever et il faut partir. « La voiture du retour, c'est pas la même ambiance. Ça sent la merde, t'es crevée. Des fois t'es satisfaite, t'as fait le truc bien. Souvent tu ressens rien. […] La tristesse ça vient après. »
Avec L'Usine du pire (La Veilleuse, février 2026), Pia Shazar, militante à l'Observatoire du spécisme à Lausanne (Suisse), et Fanny Vaucher, autrice et cofondatrice du collectif de BD non mixte La Bûche2, nous font parcourir, le temps d'une nuit, les couloirs d'un monde « des cris et des machines » et nous racontent l'exploitation animale comme si on y était. Ici, le sensoriel immersif des dessins et des textes alterne avec les descriptions documentées des bâtiments, les schémas techniques des outils et – en fin d'ouvrage – les photos prises sur place. Une BD qui nourrit, interpelle et touche, quoiqu'on prétende déjà savoir sur le sujet – tout en évitant de trop y penser ? Dans la postface, l'écrivaine Isabelle Sorente insiste : lire cette BD, « c'est accepter de voir ce qui est caché, accepter de se laisser hanter et à travers cette hantise salutaire, commencer à abattre les murs. »
Jonas Schnyder
1 . Ou « vue à la première personne » dans les jeux vidéo : point de vue par lequel on voit à travers les yeux du personnage en question.
2 . Plus d'infos sur leur site : la-buche.ch.
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Comme vous êtes, vous venez
22 août, par Louise Bobichon — CultureDans le documentaire Laissez-nous les clés, Yacine Helali raconte comment un ancien McDonald des quartiers Nord de Marseille est devenu, en pleine crise sanitaire, un laboratoire joyeux de solidarité, de lutte et d'espoir collectif.
Face cam, Kamel Guemari, en live sur Facebook, se barricade à l'intérieur d'un McDo situé au carrefour des quartiers Nord de Marseille. « Y'a degun qui rentre, ils veulent fermer le seul lieu convivial d'ici ? Ils vont voir. » On est en 2020, et c'est l'un des derniers employés du fast food, qui proteste comme il peut face au placement en liquidation judiciaire de l'établissement un an plus tôt. Caméra sur l'épaule, le réalisateur Yacine Helali nous jette dans un rêve un peu fou : celui de transformer un McDo en espace de solidarité collective. Son film, Laissez-nous les clés, est l'histoire d'un logo planétaire arraché à sa fonction marchande pour devenir le visage obstiné d'un espoir collectif.
L'Après M prend alors forme : une façade bleue, rose et violette, et le « M » jaune signature flottant toujours en haut, comme pour rappeler un passé révolu. Même le slogan de l'enseigne est réinventé : l'iconique « Venez comme vous êtes » est troqué pour un « Comme vous êtes, vous venez ». À l'initiative de ce fast food social : des riverains, des associations, des organisations syndicales, d'anciens employés, tous bénévoles. C'est une plateforme d'entraide née de la solidarité. Et c'est un message fort : « Ici c'est l'Après M : on est l'humanité, on est l'humain, on est le M. » L'idée est simple : en pleine période du Covid, on va distribuer des milliers de colis alimentaires et de produits d'hygiène par semaine, gratuitement.
Mais peu à peu, les bénévoles doivent faire face aux menaces d'expulsion. « McDo veut jouer le rapport de force. Si vous voulez jouer, on joue. » Le collectif entend racheter le bâtiment via une coopérative citoyenne de 50 000 membres, y monter un restaurant d'insertion, mais aussi une plateforme d'accueil pour les associations. Et tout ça, dans les règles du droit au maximum ; même si, « s'il n'y a plus l'aspect légal, c'est la lutte ». Ensemble, ils se battent contre la terre entière : la mairie, McDo, la justice. Et parfois, ils se battent aussi entre eux : le film ne nous cache pas les doutes, les questionnements et les débats – parfois virulents – qui animent les protagonistes. Mais malgré cela, l'organisation est propre et efficace, toujours dans la bonne humeur.
L'ambition désormais pour l'Après M est de transformer cette plateforme d'entraide en société coopérative d'intérêt collectif, pour empêcher toute récupération politique et « pour que les habitants de ce quartier prennent en main leur destin ». Animé par l'énergie folle et entraînante qui se dégage de cette lutte, le film est un vrai coup de boost. Il ouvre une fenêtre sur une forme d'organisation communautaire rare, modeste par son échelle mais immense par ce qu'elle raconte : la possibilité d'imaginer autrement le commun, la solidarité, jusqu'au fonctionnement même de la société ?
Louise Bobichon -
La révolution, c’était demain
15 août, par Margaux Wartelle — Culture, Gabriel Tribout
La série radiophonique « Ils dévoraient la ville avec imagination » retrace l'histoire de Souffles, revue marocaine de poésie d'avant-garde née en 1966. Jusqu'à l'arrestation de plusieurs de ses membres en 1972, elle a participé à un large mouvement culturel révolutionnaire. Six beaux épisodes signés Ella Bellone.
Au premier trimestre 1966 sort dans les kiosques marocains une revue. La Une est sobre, soleil noir sur fond blanc cassé : Souffles (Anfâs en arabe). « Ça ne payait pas de mine, ça ne coûtait pas cher, je l'ai achetée. Je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose de nouveau », témoigne Abdelkader Lagtaâ, un futur contributeur. La revue, fondée collectivement par Mostafa Nissaboury, Abdellatif Laâbi et Mohammed Khaïr-Eddine, rassemble des poètes qui veulent réinventer leur art, une langue et exploser les cadres. De ces ambitions premières, littéraires et radicales, la série radiophonique – disponible à l'écoute sur le site de l'INA – entremêle lectures, créations sonores et témoignages. Les noms des protagonistes n'étant cités qu'à la fin de chaque épisode, l'ensemble crée une forme de chorale collective, racontant les ambitions d'une époque où la politique s'immisce vite.
Mars 1965, un an avant la sortie du premier numéro, une révolte partie de l'université de Casablanca entraîne des manifestations dans tout le pays dont la répression provoque un millier de morts. Une génération politique se crée. Déçus par la soumission à l'ancienne puissance coloniale dix ans après l'indépendance, pétris des luttes internationalistes de leur époque, les membres de Souffles créent des ponts avec d'autres mouvements, à l'étranger. La revue commence à faire parler d'elle, et le référentiel idéologique s'oriente rapidement vers le marxisme-léninisme. « Notre intention était la révolution, on ne voulait pas que cette revue soit une institution, on voulait qu'elle soit tout le temps en mouvement. »
En juin 1967, la guerre des Six Jours menée par Israël contre ses voisins entraîne – entre autres – l'occupation de larges territoires de la Palestine, et la prise de conscience du « problème » palestinien dans le reste du monde arabe, notamment au Maghreb. « Il a fallu attendre la guerre de 1967 pour qu'on découvre qu'on était arabes », témoigne Abdellatif Laâbi. Dès lors, la préoccupation pour la Palestine devient constante. En 1969, un numéro spécial lui est consacré, un tournant dans l'histoire de la revue. Car la guerre des Six Jours marque pour beaucoup l'échec des régimes panarabes. Une critique de gauche naît : ces régimes ne sont pas « allés assez loin dans la transformation sociale de leur pays ». L'équipe de Souffles passe à la contestation politique frontale. Une organisation clandestine est créée. Cette deuxième époque voit les audiences augmenter, et une version en arabe est éditée.
La série radiophonique prend le temps d'explorer l'ambiance d'une époque, ses aspirations autant que ses questionnements. En 1972, de multiples arrestations ont lieu, beaucoup sont torturés, dont Abdellatif Laâbi qui passera plusieurs années derrière les barreaux. Accusé d'avoir voulu faire tomber la monarchie, une seule preuve sera amenée lors de son procès : tous les exemplaires de Souffles.
Margaux Wartelle





