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Ces ingés qui veulent nous sauver
18 janvier, par Laëtitia Giraud — Triton, ÉcologieLe 14 juillet dernier, l'association The Shift Project a clôturé sa campagne de financement participatif « Décarbonons la France ». Bilan : plus de quatre millions d'euros. L'épiphanie d'une écologie dépolitisée, uniquement cadrée par des enjeux techno-scientifiques.
« En soutenant le Shift, vous envoyez un message fort. Rigueur scientifique et impartialité […] sont au service de l'intérêt général : pour guider la société, il est vital de défendre la rationalité. » Non, ceci n'est pas un spot publicitaire pour élire un fondamentaliste de la raison pure à la tête de l'État. C'est un message de la campagne de dons du Shift Project. L'association fondée par Jean-Marc Jancovici, ingénieur pro-nucléaire et souverain pontife de la lutte contre le réchauffement climatique, a réussi l'exploit de lever 4,6 millions d'euros en deux mois. L'objectif est de financer un programme d'action pour 2027 afin de « construire des propositions en matière de décarbonation et peser sur l'élection présidentielle ». Un but louable, tant les problématiques environnementales et climatiques font face à un backlash politique et médiatique ces derniers temps. Comment alors expliquer le succès indécent de la campagne ? Si la notoriété de monsieur Jancovici, « star du climat qui a l'oreille des puissants comme du grand public »1, n'y est sûrement pas étrangère, l'explication est peut-être plus à chercher du côté de la doctrine écologiste que son association contribue à véhiculer. Une lecture purement technique et dépolitisée de la crise climatique pour le plus grand bonheur des ingénieur·es, qui y voient une manière de se mobiliser sans mettre le doigt sur le nœud du problème : le système capitaliste.
Pour bifurquer : être pragmatiqueÊtre rationnel, donc. Pour Hadrien Coutant, sociologue qui s'est intéressé à l'engagement écologiste des ingénieur·es, l'adhésion de ces dernier·es aux enjeux environnementaux a été permise par l'évolution du cadrage de ces problématiques depuis leur émergence dans les années 1960.
« Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant »« Alors que les discours écologistes ont souvent mis en accusation la technique et, à travers elle, les ingénieur·es comme acteur·ices majeur·es de la dégradation de l'environnement, écrit-il, les ingénieur·es sont aujourd'hui nombreux et nombreuses à s'approprier la critique écologiste du monde industriel. »2 Pour quelle raison ? Principalement du fait de la consécration d'un « militantisme d'expertise » opéré depuis une quinzaine d'années par « un cadrage techno-scientifique » de ce sujet. Un glissement qui permet aux ingénieur·es de trouver leur entrée dans un engagement écologique. Plus facile en effet pour cette fraction de classe faiblement politisée de comprendre le langage de la thermodynamique que celui du Capital. Pour des ingés qui ont foi en la science, « c'est comme être à la maison », nous explique Hadrien Coutant.
Faire disparaître la critique anticapitalisteOr, il est bien dangereux de se restreindre à cette vision. On ne peut comprendre l'urgence écologique sans considérer la critique anticapitaliste et antiproductiviste. Hadrien Coutant rapporte ainsi les mots d'une ingénieure : « Si le dérèglement climatique était un problème physique, on l'aurait résolu, c'est hyper simple. » Pourtant, iels restent réticent·es vis-à-vis des lectures sociopolitiques « vues comme subjectives et idéologiques ». « Prononcez le mot “capitalisme” à un ingénieur, il part en courant », renchérit le sociologue. Une simplification qui conduit des collectifs comme le Shift Project à afficher – sans honte aucune – des partenariats avec BNP Paribas, première banque française en termes d'émissions de gaz à effet de serre3. Ou encore à se déclarer « apartisan » et assumer publiquement d'aller « sensibiliser » le RN aux enjeux climatiques4. Une stratégie qui permet surtout à un système écocidaire de se maintenir, en finançant à coup de millions des campagnes de dons pour se grimer en vert.
Laëtitia Giraud
1 Lire « Le nucléaire à l'agonie… mais à l'offensive », CQFD n°212 (septembre 2022).
2 Hadrien Coutant, « Devenir ingénieur·e écologiste : l'engagement écologiste par et dans le travail d'ingénieur·e », Sociologie du travail, (Janvier-Mars 2025).
3 Voir le rapport « Banking on Climate Chaos : Fossil Fuels Finance Report 2025 », Banking on Climate Chaos Coalition (2025).
4 Lire « Shift project, Fresque du climat... Ces associations écologistes muettes sur l'extrême droite », Reporterre (02/07/2024).
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Wendy Delorme : « La révolution, comme l’eau, ne peut être contenue »
18 janvier, par Thelma Susbielle — Sophie Bourlet, BouquinFace à la déferlante des discours fascistes dans les médias, la littérature peut sembler dérisoire. Pourtant, la bataille idéologique se joue aussi dans les imaginaires. Entretien avec l'autrice Wendy Delorme, qui revient sur la puissance politique des récits et sur la manière dont l'écriture peut encore ouvrir des brèches dans l'obscurité.
Dans Le Parlement de l'eau, Wendy Delorme tisse trois fils narratifs interdépendants. Des entités aquatiques, alarmées par la situation sur Terre, décident d'écrire une histoire d'anticipation pour rappeler aux humains l'importance du vivant et des écosystèmes. Le récit s'ancre en 2050 : une dizaine de personnes, d'âges, de genres et d'origines variées vivent en communauté dans un monde où l'eau est rationnée et les graines paysannes devenues illégales. Ces voix aquatiques naissent de l'imagination d'Esprit, une romancière lyonnaise, mère de trois enfants, diagnostiquée TDAH et bipolaire, qui écrit en 2024. Avec Wendy Delorme, on a bien évidement discuté de ce roman complexe, queer et révolutionnaire, mais aussi de la bataille culturelle face à l'extrême droite, du pouvoir de la littérature et de ses échos politiques.
Dans Le Parlement de l'eau, vous questionnez le pouvoir de la littérature face à l'extractivisme et le fascisme conjugués. Quelle est sa force selon vous ?
« La littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel »« Pour moi, la littérature est un lieu de consolation, mon refuge depuis l'enfance. Mais c'est aussi un espace de résistance. En période de montée fascisante, le langage se transforme et une terminologie s'impose. Dès lors, la littérature et la langue permettent de travailler la perception du réel. Avec la concentration de l'édition et des médias entre les mains de milliardaires d'extrême droite, ces refuges deviennent essentiels pour respirer et se rassembler. L'essai Résister1 de la journaliste Salomé Saqué, par exemple, est à la fois un espace refuge et un lieu de convergence pour celles et ceux que la montée de l'extrême droite affole. À la fin du roman, je cite mes sources pour rendre visible la littérature qui m'a soutenue. Les lecteur·ices peuvent ainsi prolonger la lecture. Et si certain·es vont découvrir Rivers Solomon, Alexis Pauline Gumbs ou Bernard Clavel, j'aurai la joie de savoir qu'iels liront des livres qui m'ont bouleversée. C'est une manière de dialoguer. »
Dans le roman, deux strates narratives entrent en collision : celle de la romancière en 2024, et celle de la dystopie de 2050. Pourquoi ce choix de la dystopie ?
« Le monde réel de 2024, avec la dissolution de l'Assemblée, et la France imaginaire de 2050 se rejoignent : ce qu'on fait aujourd'hui aura des conséquences demain. Face à la destruction du vivant, on peut adopter une vision technosolutionniste ou chercher à vivre autrement, de manière écologique. Deux lectures du réel qui engendrent deux réalités parallèles.
« Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses »Pour imaginer 2050, je me suis appuyée sur des spécialistes : j'ai écrit ce qui risque d'advenir si rien ne change. Dans ce futur dystopique, j'ai créé une utopie : une communauté vit ensemble, cultive la terre en secret et collecte l'eau rationnée. Utopie et dystopie sont liées : dans toutes les dystopies, des personnages tentent de faire bouger les choses. La révolution, comme l'eau, ne peut être contenue : elle finit toujours par s'évaporer ou s'infiltrer. »
Vos romans sont souvent composés de plusieurs fils narratifs, et régulièrement vous mettez en récit votre processus d'écriture : quel intérêt y trouvez-vous ?
« Je suis passionnée de structures narratives. La polyphonie permet d'éclairer un même événement sous plusieurs angles. En bouleversant la structure du récit classique – composé d'un héros masculin, un adjuvant, un opposant et l'objet de la quête, qui est souvent une femme –, on change notre manière de percevoir le monde.
« En bouleversant la structure du récit classique, on change notre manière de percevoir le monde »Le Parlement de l'eau est donc construit comme une tresse à trois strates narratives. Le roman est long et exigeant : des morceaux d'histoire commencent page 40 et se soldent page 472. Ce format défie nos habitudes de lecture et de consommation. Trois mois après avoir terminé la première version, j'ai été diagnostiquée d'un cancer du sein. L'écriture de ce livre préfigurait ce ralentissement. »
La bataille culturelle est-elle indissociable de la résistance face à la montée du fascisme ? Est-elle suffisamment investie par la gauche actuellement ?
« Selon l'autrice écolo Corinne Morel Darleux, trois piliers soutiennent le changement social : la résistance concrète (occuper des chantiers d'autoroute, saboter des pompes de mégabassines), l'invention de futurs désirables (habitats partagés, agriculture sans pesticide, cantines solidaires), et la bataille culturelle. Développer et partager des visions du monde fédère autour du désir commun de transformer un état des choses délétère. Ces trois aspects sont complémentaires.
La bataille culturelle n'est, à mon sens, pas oubliée à gauche, mais ceux qui s'en emparent n'ont pas les moyens de milliardaires comme Stérin ou Bolloré, à la tête d'immenses empires médiatiques et éditoriaux. Des espaces de résistance existent encore : par exemple, le livre Non-noyées, de l'autrice Alexis Pauline Gums, raconte comment nos modes de vie, l'extractivisme et l'exploitation des fonds marins abîment des fonctionnements millénaires des espèces aquatiques. Ce livre change notre perspective sur le monde. »
Justement, dans Le Parlement de l'eau, vous donnez une voix à l'eau sous toutes ses formes : c'est une volonté de faire parler celleux qu'on n'entend jamais ?
« Oui, et d'ailleurs des initiatives concrètes en ce sens existent déjà, comme l'Appel du Rhône2. Une dizaine de cours d'eau dans le monde ont même déjà un statut de personnalité juridique ! Des juristes comme Marine Calmet et Sébastien Mabile travaillent là-dessus en droit environnemental. Dans Alors nous irons chercher la beauté ailleurs, Corinne Morel Darleux dit : “Donnez-moi un personnage à aimer.”
« Remettre en question la binarité, c'est déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant »Offrir une voix aux cours d'eau transforme la manière dont les lecteur·ices perçoivent le réel : au lieu d'un rapport purement utilitariste, iels développent un attachement affectif. En personnifiant un cours d'eau, on s'extrait du paradigme de l'exploitation. »
Face au durcissement de l'État et des modèles rigides qu'il impose, devons-nous nous inspirer de la fluidité de l'eau pour résister jusque dans nos corps ?
« La répression accrue a rendu les grosses manifs dangereuses. Mais la résistance peut aussi passer par des micro-actions, peu médiatisées, donc moins réprimées, dont les effets sont bien réels. Cette multiplicité des initiatives incarne la fluidité. Nos sociétés reposent sur des binômes conceptuels dont la pensée soutient l'exploitation des corps et du vivant. Le mouvement queer, par exemple, remet en cause ces tropes et ouvre la réflexion à d'autres rapports de domination. Remettre en question la binarité, c'est aussi déconstruire les structures de pouvoir comme le racisme ou l'exploitation du vivant. C'est ainsi qu'on déboulonne un système. »
Dans vos derniers romans, l'amour et le désir ont une place importante : pourquoi c'est important de raconter l'amour dans la lutte politique ?
« Parce que c'est une force de vie. Même dans la colère militante, il y a de l'amour : pour les causes qu'on défend, pour les proches qu'on veut protéger. L'amour nous transforme et transforme le monde. »
« Il faudrait que révolution vienne » déclame le personnage Rivière : quelle forme pourrait-elle prendre selon vous ?
« Dans le roman, c'est Naïa qui l'incarne : une femme trans ayant connu la violence, qui a transformé son corps et échappé au système binaire. Elle porte la révolution dans son être même, en incarnant la fuite, la traversée et la lutte. »
Thelma Susbielle
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Graines d’artistes
18 janvier, par Loïc — Alex Less, Échec scolaireLoïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
« Tu m'soules ! Bouge de là, je veux plus te voir ! » Merde, ça y est, c'est sorti. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis retenu de lui dire à celui-là. Parfois, je me vois jeter des marqueurs en pleine face des élèves les plus pénibles ou les insulter encore plus durement. L'élève se lève et quitte la salle, abasourdi : « Il m'a dit “bouge de là”. » Faut dire qu'il l'a bien cherché non ? Me justifierai-je, après, en salle des profs. « Il dort et comate la moitié du cours et quand il se réveille c'est pour faire rire ses camarades de classe ! » Deux ans d'ancienneté et je parle déjà comme un vieux prof... D'un autre côté, peut-être que mon cours n'est pas passionnant ? J'improvise difficilement une leçon autour de la page 74 du manuel d'histoire-géo. Le thème : « Les plateformes multimodales ». Des camions, des avions, des dépôts... Que d'ingéniosité logistique ! Et même si j'adopte un point de vue critique, que je parle d'exploitation et de pollution, la classe dort. Que l'on mente ou que l'on soit honnête sur l'état du monde, parfois, c'est juste ennuyant, morbide...
Quelques semaines plus tard, une collègue me propose : « Tu veux pas qu'on monte des ateliers d'écriture ? J'en peux plus de faire de la grammaire. » J'attrape la perche, peut-être l'occasion de faire mieux ? Nous voilà alors à bricoler des séances autour du formidable pouvoir des mots. Les faire écrire sur eux, leur rapport au monde, au bonheur, à la souffrance ou la liberté. Pas mal non ? « Monsieur, moi écrire, je déteste, je hais, j'ai pas envie. » L'avis semble général dans la classe. Je ne désespère pas : « C'est parce que vous écrivez sous la contrainte. Dans l'atelier, vous serez libre d'écrire ou de ne pas écrire. Prends-le comme un jeu ! Parle-nous de toi ! » Premier atelier : décrivez minutieusement un aliment que vous adorez. Le même élève : « La sauce algérienne sillonne ma salive et serpente dans mes silences. » Graine d'artiste. Deuxième atelier : écrivez un poème ou chaque mot (excepté pronoms et déterminants) commence par vos initiales. Un autre élève : « La lampe arrosée de lumière est l'ombre de mon âge qui agrandit l'avenir. » Poète qui s'ignore. Troisième atelier : écrivez en écriture automatique, sans réfléchir au sens. « Qui a créé la Terre ? Qui s'est dit je l'appelle Terre, qui s'est dit qu'elle était ronde, qui a créé les villes et leur a donné leur nom ? » Philosophe en devenir. Séance après séance les langues se délient et les élèves qui dormaient ou chahutaient prennent goût, se livrent et s'encouragent. Au dernier cours, l'élève que j'avais viré quelques semaines plus tôt met spontanément une instru pour rapper le texte qu'il vient d'écrire. Avec une aisance certaine, il débite : « Le diable a une maison, il m'habite / Je navigue dans ma ville et je vrille ! » La classe est unanime, « il a dead ça ». Je le félicite. Réconciliés ?
Loïc -
Airbnb choisit Marseille pour son dîner de cons annuel
3 janvier, par Laury Garcia Haouji, Romane Frachon — ActualitésLes 14 et 15 novembre devait se tenir le rassemblement des « ambassadeurs et leaders » de Airbnb. Mais les lobbyistes du délogement ont été importunés par des habitants déterminés à les mettre hors les murs de la cité phocéenne.
« Airbnb, casse-toi, Marseille n'est pas à toi ! » Aux cris de ce slogan, les militants se sont élancés jusqu'au restaurant La Cantine de Babel Community, bien décidés à chahuter le banquet des convives. La rencontre se déroulait dans ce « coliving » implanté rue de la République – artère tristement célèbre pour les expulsions de masse de la fin des années 2000. Verres alignés, cocktails branchés, petits plats raffinés : on riait fort en évoquant « optimisation », « expérience voyageur », « taux d'occupation ». Un toast à ce modèle qui fait de Marseille l'objet d'appétits insatiables d'investisseurs, et la rend progressivement inhabitable pour ceux qui y vivent encore.
D'abord souriants, les convives ont réagi avec moquerie et dédain. Puis, constatant avec stupeur que la colère prenait de l'ampleur, les délogeurs se sont finalement repliés à l'intérieur du commerce, laissant derrière eux vestes et repas à peine entamés. Malgré les avertissements des vigiles, les militants n'ont pas flanché : la vitrine s'est fendue sous un coup de pied bien ajusté. Le restaurant a aussitôt baissé le rideau.
Peu connu du grand public, ce programme de coaching permet aux investisseurs de se structurer entre pairs. Les « ambassadeurs » forment les nouveaux hôtes, les « leaders » animent des communautés locales. Chacun s'implique moyennant avantages en nature et compensations versées par la plateforme. Récemment, Airbnb proposait à des étudiants, engagés comme auto-entrepreneurs, de convaincre des multipropriétaires de devenir utilisateurs. Bref, le dispositif « ambassadeurs et leaders » vise à créer un réseau d'influence sur l'ensemble du territoire, à légitimer l'expansion de l'entreprise et à normaliser son modèle fondé sur la dérégulation du foncier.
« On ne veut pas de ces investisseurs qui marchandent le droit au logement », lâche un Marseillais venu soutenir l'action. La ville connaît trop bien le sujet. Selon la mairie, la baisse de l'offre locative atteint désormais 88,8 %. Dix jours après l'hommage aux victimes de la rue d'Aubagne, et à dix jours du procès des multipropriétaires Airbnb, cette rencontre faisait figure de provocation. Absents à l'audience, les prévenus ont laissé leurs avocats clamer leur innocence, décrivant des investissements peu rentables et des propriétaires présentés comme d'honnêtes gens dépassés par une paperasse jugée excessive.
Après des années de Far West dans le business du « meublé de saison », la Ville semble désormais vouloir montrer l'exemple. Résolument entrée en campagne, elle s'est constituée partie civile. Délibéré le 2 février. Pour certains, Gaudin n'aurait pas fait mieux.
Romane Frachon et Laury Garcia Haouji -
C’est TOUJOURS PAS notre guerre !
3 janvier — Bertoyas
Que l'État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l'esprit de sacrifice et l'amour de la patrie, on l'avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux.
27 novembre, Varces, dans le Vercors, haut lieu de la Résistance contre l'occupation nazie. L'endroit idéal pour le chef de l'État d'annoncer le rétablissement du service « purement militaire » et volontaire de dix mois. Emmanuel Macron s'y voit déjà : « Notre jeunesse a soif d'engagement. Il existe une génération prête à se lever pour la patrie. Notre armée est le cadre naturel d'expression de ce besoin de servir. » Brrr… On aimerait rire, mais on ne rit plus. Parce qu'une semaine plus tôt, son chef d'état-major Fabien Mandon prévient que le pays ferait bien d'être « prêt à perdre ses enfants ». Parce que le 10 décembre, entre mille et une coupes budgétaires, 411 députés sur 521 votent l'augmentation des crédits pour l'armée et la future « réactualisation » de la loi de programmation militaire 2024-2030 en ce sens. Objectif : « envoyer un message à nos alliés comme à nos compétiteurs pour leur montrer que nous nous retrouvons sur l'essentiel, c'est-à-dire la sécurité et l'indépendance nationale » (Sébastien Lecornu). C'est chose faite, grâce aux socialistes qui ont pieusement convergé, et aux écologistes qui se sont courageusement abstenus. Quant aux insoumis, qui ont voté contre, loin d'un sursaut antimilitariste, le député Bastien Lachaud fustige un budget trop affecté aux « munitions et [à l'] entraînement […] au lieu de développer de nouvelles capacités militaires »1.
La guerre n'est pas un « état d'exception », qui transformerait subitement un État capitaliste en Mère-patrieLes sirènes de la guerre sont déclenchées, et jusqu'aux médias un peu « de gauche », la course à l'armement semble se justifier, ou au moins être discutée2. Alors à CQFD, on rappelle que l'idée d'une nation à défendre à tout prix, c'est une chimère pour un carnage civilisationnel garanti.
« Démocraties » libérales et militaristesSur le plateau de l'émission « Backseat », Usul – un journaliste et éditorialiste pourtant d'obédience marxiste – tempère la colère d'une chroniqueuse qui fustige la surenchère guerrière et le service national volontaire. Il déclare craindre que Trump ne nous abandonne aux mains de Poutine, et anticipe une confrontation militaire avec la Russie. D'emblée, il précise la haute dimension de ce conflit : ce ne sera « pas seulement pour la sauvegarde de l'Ukraine ou je ne sais pas quoi », mais bien « pour la survie de notre modèle démocratique ». Un argument qui se veut de poids, et qu'on retrouve quotidiennement sur les plateaux télé. Mais de quel « modèle démocratique » parle-t-on ? Celui qui multiplie les États d'urgence, use à l'envi de l'article 49.3, et permet à Macron d'outrepasser le vote des dernières élections législatives3 ? Celui qui réprime dans le sang les mouvements sociaux depuis huit ans et laisse crever des milliers de réfugié·es en Méditerranée4 ? Celui qui enferme les camarades kanak pour tenir son empire colonial5 ? Mais au son des trompettes, c'est comme un blackout : la France redevient le pays des Lumières, dont il faudrait à tout prix « préserver la souveraineté, c'est-à-dire la démocratie », selon l'habile raccourci d'Aurélien Saintoul (FI), qui confirme : « C'est pour cette raison que notre projet n'est pas du tout antimilitariste. Il est “raisonnablement” militariste. » Comme une guerre nucléaire « prudente » ? Ou une boucherie « mesurée » peut-être ? !
La guerre au secours des industries capitalistesLa guerre n'est pas un « état d'exception », qui transformerait subitement un État capitaliste en Mère-patrie. Elle est plutôt, comme le disait le pragmatique général Carl von Clausewitz, adulé par les amoureux des tranchées sanglantes, « la continuation de la politique par d'autres moyens ». En l'espèce : la continuation du capitalisme par d'autres moyens.
Au-delà de futurs marchés à conclure entre États européens, la course à l'armement est déjà l'occasion de financer les industries nationalesSi les États membres de l'Otan et de l'Union européenne se posent en « pacificateurs » en Ukraine et en remparts contre Vladimir Poutine, ils y défendent surtout leurs intérêts économiques, et donc ceux de leurs industries capitalistes nationales. Volodymyr Zelensky s'est par exemple engagé à commander 100 Rafales à la France le 17 novembre, et il a signé en avril dernier un accord avec Trump sur les vastes réserves de minerais ukrainiennes, essentielles à la transition énergétique et aux industries de pointe.
Mais au-delà de futurs marchés à conclure entre États européens, la course à l'armement est déjà l'occasion de financer les industries nationales. Et quand les budgets de l'armée augmentent en Finlande, aux Pays-Bas, en Belgique ou en France, cet « effort de guerre » est agité pour justifier les coupes dans le social, dans l'éducation, dans la santé ou dans le logement. Ainsi des 36,5 milliards d'économies supplémentaires prévues en France en 2026, qui permettront de gonfler les crédits dédiés à la « défense » à 57,2 milliards d'euros. Au programme : rénovation des équipements militaires, augmentation des blindés légers et des canons Ceasar (produits par KNDS Group), des Rafales Air et des Mirage (produits par Dassault), mais aussi de l'investissement comme la production européenne du chasseur aérien SCAF (encore Dassault pour la France) ou du « char du futur » (Nexter Systems, KMW et Rheinmetall Landsysteme). De quoi faire joujou pendant qu'on crève à l'hosto…
Défaitisme révolutionnaireLa convergence de l'échiquier politique vers le réarmement à tout-va n'a rien d'une saine panique républicaine, mais procède plutôt d'un vieil impérialisme chevillé au corps. Qu'on retrouve chez les nostalgiques de l'Empire, mais aussi noir sur blanc dans le programme pour la défense de la FI, qui n'hésite pas à faire passer son impérialisme pour de l'« internationalisme » : « [La France] est présente sur tous les continents. […] Sa plus longue frontière maritime est avec l'Australie. Sa plus longue frontière terrestre est avec le Brésil. Son régime politique, la République, repose sur l'idée d'universalité des droits. Il est intrinsèquement universaliste et donc internationaliste ».
Parce qu'on hérite d'un antimilitarisme féroce, on veut raviver la flamme de ce vieux concept marxiste : le défaitisme révolutionnaireAu lieu de se laisser ainsi labourer et retourner le crâne, pour se retrouver un matin, en pleine redescente, un fusil à la main derrière le général Retailleau, à CQFD, on s'en tient à nos fondamentaux : pas question d'aller se massacrer entre prolos. L'internationalisme dont on se réclame, c'est celui d'une CGT d'avant 1914 qui scandait : « Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes ! ». Et parce qu'on hérite d'un antimilitarisme féroce, on veut raviver la flamme de ce vieux concept marxiste dont nous parle le camarade Gilbert Achcar6 : le « défaitisme révolutionnaire ». Comprendre : si deux puissances impérialistes entrent en guerre l'une contre l'autre, leur population, y compris les soldat·es, doivent « s'oppose [r] à la guerre des deux côtés, chaque groupe s'opposant à la guerre de son propre gouvernement, même si cela contribue à la défaite de ce dernier ». Mais si un État s'apprête à en envahir un autre, l'internationalisme commande d'aller soutenir « les travailleurs et les travailleuses de la nation opprimée [qui] ont le droit et le devoir de défendre leur pays et leurs familles ». Apporter son soutien aux luttes de libération nationale, en Ukraine, en Palestine et partout ailleurs, mais aussi, en tant qu'habitant·e d'un État impérialiste, aller « saboter la machine de guerre de [notre propre] pays ». Car notre défaite nous sera à tous favorable. Let's go.
Maya pamoye
1 Exemples : « char du futur souverain » ou avion de chasse franco-français…
2 Voir par exemple « Ukraine, Russie, service militaire : notre émission spéciale » (À l'air libre), où Mediapart confronte la position militariste d'une chercheuse de l'Institut français des relations internationales à… Clémentine Autain, et l'obscure voie de la « paix armée » (27/11/2025).
3 « Le danger central c'est la fascisation de l'État », CQFD n° 221 (juin 2023).
4 Lire Forteresse Europe de notre journaliste Émilien Bernard (Lux editions, 2024).
5 « Les militants indépendantistes kanak face à la justice française », CQFD n° 244 (septembre 2025).
6 Gilbert Achcar, « Cohérence et incohérence au sujet de la guerre en Ukraine », A l'encontre, La Brèche (avril 2022).




