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Briser le tabou avec la plume
27 décembre 2025, par Thelma Susbielle — Maïda Chavak, Le dossier
Contre la silenciation qui entoure les faits d'inceste, certaines victimes font de leur histoire des récits littéraires. En France, ces ouvrages ont largement participé au mouvement #MeTooInceste. Quand l'inceste fait système, l'écrit devient une arme puissante.
La bascule arrive en 2021 avec la publication de La Familia grande (Seuil, 2021) de Camille Kouchner, qui traite l'inceste du point de vue d'une témoin. Pour la journaliste Iris Brey, cette mise à distance de la souffrance de l'incesté permet à la société française de mieux l'entendre. La position sociale de la famille Kouchner, très médiatique, y participe sans doute aussi. Sur Twitter déferlent alors des milliers de témoignages, précédés du hashtag #MeTooInceste. La société découvre que l'inceste n'est pas un cas isolé, mais un système, verrouillé par le silence qui englobe aussi les témoins. Aujourd'hui, ces paroles s'imposent sur des supports variés, de l'essai à la page Instagram militante et de la BD au fanzine.
Dans la vie comme dans la littérature, l'inceste s'accompagne d'une culture du secretAvant que le sujet ne devienne audible, quelques auteur·ices ont tenté d'énoncer ce qui ne devait pas être dit. En 1995, Claude Ponti publie Les Pieds bleus (L'Olivier), un livre dans lequel se perçoivent les sévices que l'auteur a subis enfant. Une fiction qui lui permet de publier l'irreprésentable, sans nommer ni coupable ni contexte. Ce n'est qu'en 2018 qu'il confiera publiquement sa dimension autobiographique. À l'époque, parler d'inceste c'est s'exposer à la violence médiatique, aux procès d'intention, ou aux accusations de provocation…
Contre la culture du secretDans la vie comme dans la littérature, l'inceste s'accompagne d'une culture du secret. Pour la contourner, certains récits, usent de motifs symboliques comme les portes closes et les vieilles photographies. Dans Triste tigre (P.O.L, 2023), Neige Sinno, elle, choisit d'attaquer le secret de front en détaillant les faits et ajoute à son récit des coupures de presse, des lettres au procureur et des citations du procès. Autant de preuves matérielles pour consolider une parole sans cesse menacée : pour elle, écrire n'est pas une thérapie mais un geste de vérité et de liberté face à la contrainte du mensonge imposée par les agresseurs. « La littérature ne m'a pas sauvée », affirme Neige Sinno. Mais elle a ouvert un espace où le réel peut enfin être nommé. Le rapport 2023 de la Ciivise le rappelle : la littérature permet de penser les violences, de les ressentir, de comprendre les logiques de domination qui les soutiennent.
Roman, autofiction, essai, journal, poésie, œuvre graphique : les récits d'inceste traversent les genres et les supportsL'inceste ne se contente pas d'abîmer les corps ; il s'attaque à la construction de soi. La violence de l'inceste détruit la possibilité de se penser comme un sujet libre et légitime, en coupant les victimes de leurs émotions, de leur corps et de leur parole. Le secret pèse dans le roman Cui-Cui (Seuil, 2025), de Juliet Drouar : la révélation se fait par fragments et les scènes d'inceste ne sont pas décrites. Cette mise à distance via un récit écrit à la troisième personne reproduit les phénomènes de dissociation. Comme l'explique le thérapeute dans son essai Trauma, en finir avec nos violences (Stock, 2025) : « Les traumatismes produisent ce genre de vivacité et cette sensation d'avoir des parties de soi présentes et partitionnées. »
Construction d'un savoir protéiforme et collectifRoman, autofiction, essai, journal, poésie, œuvre graphique : les récits d'inceste traversent les genres et les supports, ils les mélangent. Ou peut-être une nuit (Grasset, 2021) de Charlotte Pudlowski naît d'un podcast ; Ce que Cécile sait, journal d'une sortie d'inceste (Marabout, 2024) découle d'un long travail d'illustration d'abord publié sur Instagram.
La multiplication des supports fait émerger une polyphonie de voix, de sensibilités et d'analyses. Certains récits relèvent presque de l'autotheory1 : ils mêlent expérience intime, conceptualisation et savoirs militants. Dans son livre, Cécile Cée décortique les mécanismes qui permettent ces violences et questionne le rôle des proches, des institutions, de la société. De même, en parallèle de son récit personnel, Neige Sinno s'éloigne du simple témoignage et s'interroge sur le traitement judiciaire des agresseurs. Juliet Drouar, insiste sur cette complémentarité de la théorie et d'écrits plus sensibles : « Il y avait une séparation arbitraire qui est en train de se résorber aujourd'hui : accepter de se situer plutôt que d'être dans une forme d'abstraction. »
Autre caractéristique : ces textes se parlent entre eux. Ils créent un espace commun où l'inceste cesse d'être une histoire individuelle pour devenir un phénomène social. Cette écriture collective fabrique une archive vivante en construction permanente qui permet non seulement de lutter contre l'effacement de l'identité des victimes, mais qui révèle aussi un renversement du seuil de tolérance sociale. Si la littérature ne répare pas tout, elle permet au moins aux victimes de reprendre en main leur propre récit. Mieux, « ton histoire, elle peut aider », dit son fils à Cécile Cée, à la fin de l'ouvrage.
Thelma Susbielle
1 Pratique littéraire qui mêle autobiographie/mémoire et théorie critique : le vécu de l'auteur·ice sert de terrain d'investigation philosophique et intellectuel.
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Des bandes de jeunes contre les nazis
20 décembre 2025, par Jonas Schnyder — Bouquin, Alex LessAvec Meutes, Swings et Pirates de l'Edelweiss, l'historien allemand Sascha Lange nous plonge dans l'univers méconnu des bandes de jeunes sous l'Allemagne nazie. Une histoire de contre-cultures en résistance par la danse comme par les poings.
« Le spectacle de 300 personnes qui dansaient était terrifiant. Aucun couple ne dansait de façon à peu près normale. Les gens swinguaient de la façon la plus ignoble et la plus extrême […]. Chez certains on pouvait même sérieusement douter de leur santé mentale », rapporte un membre halluciné de la patrouille des Jeunesses hitlériennes (JH) en infiltration dans une fête à Hambourg. Nous sommes en Allemagne en février 1940 et les nazis n'arrivent pas vraiment à faire appliquer leurs lois visant les jeunes (adhésion obligatoire aux JH, couvre-feu, censure politique et culturelle, participation à l'effort de guerre…) Cela fait pourtant plus d'une décennie que l'État fasciste en devenir surveille cette jeunesse allemande qui a soif d'autonomie et de vie culturelle, et qui se regroupe en bandes – composées d'un quart à un tiers de filles – pour organiser des activités en dehors de la tutelle des adultes, de l'État et des partis politiques… Mais dans cette Allemagne crépusculaire, partir en excursion dans la nature, écouter les derniers vinyles de swing, chanter des chansons populaires ou s'habiller selon ses propres codes revient à défier le IIIe Reich.
De l'histoire peu connue des bandes de jeunes en Allemagne, l'historien allemand Sascha Lange nous fait un passionnant tour d'horizon dans Meutes, Swings et Pirates de l'Edelweiss : contre-cultures jeunes dans l'Allemagne nazie (éditions BPM, 2025). Qu'elles soient issues de la classe ouvrière ou bourgeoise, politisées (de gauche ou de droite) ou non, organisées ou informelles, toutes avaient en commun de refuser, consciemment ou non, l'endoctrinement – puis l'enrôlement – du régime nazi, en chantant, en dansant ou en se bastonnant. « Notre groupe ne s'intéressait pas à la politique et ce sont les nazis qui nous ont poussés à la confrontation en raison de nos goûts musicaux, de nos accoutrements et de nos coiffures », se remémore Heinz Koch, de la Meute des Hallois de Gosen, à l'ouest de Leipzig. Une résistance au conformisme que Johann Chapoutot qualifie, dans la préface, de Resistenz au sens de résistance des matériaux, où la lutte « c'est peut-être moins faire dérailler un train ou tenter d'assassiner Hitler que croiser les bras lorsque tout le monde le tend ».
Mais au fil de la guerre la répression s'intensifie et, surveillés par la Gestapo ou victimes de dénonciation, des centaines de jeunes sont condamnés, non plus à une journée de formation après s'être fait coupé les cheveux, mais à de la prison ferme, aux camps de travail, ou tout simplement condamnés à mort et exécutés en prison, pour un tract, des graffitis ou une bagarre de rue. Reste qu'on ne tue pas si facilement « une envie irrépressible de liberté » et cet ouvrage touffu où s'entrecroisent récits de luttes, images d'archives, témoignages des jeunes de l'époque, rapports de la Gestapo et – comme il est de coutume avec les éditions BPM1 – beaucoup de références musicales, est un appel à retrouver le goût et l'urgence de swinguer contre le fascisme.
Jonas Schnyder
1 « Bouquins de zik : “Des trucs qui te tiraillent en restant populaires” », CQFD, n° 223 (octobre 2023).
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Le maton qui guette (en moi)
20 décembre 2025, par Lluno — Chronique carcéraleLuno est bénévole en prison et nous en livre un aperçu chaque mois. Un regard oblique sur la taule et ses rouages, par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Deuxième épisode : que des fachos dans ces quartiers (pénitentiaires).
Il y a quelques années, je suis tombé en stop sur un fonctionnaire du Spip. Le Spip c'est un service pénitentiaire d'insertion qui porte le même nom que l'écureuil de Spirou – ce qui est assez chou, mais la comparaison s'arrête là. Le gars m'avait confié qu'il venait de quitter la prison où il bossait parce qu'elle était « gangrénée par une équipe de matons fachos ». Selon lui, c'était de notoriété publique dans l'AP1, les gardes-chiourme s'organisaient pour faire recruter leurs potes, ce qui avait fini par rendre l'atmosphère particulièrement nauséabonde. Lui était parti pour un poste en « milieu ouvert », dépité.
J'avais appris deux trucs dans cette bagnole : d'abord qu'il existait des Spip de gauche qui écoutent les Bérus et qu'il y avait des prisons encore pires que les autres. Cette image du gang de fafs en uniforme bleu me hantait sans pour autant me surprendre totalement. Dès que j'ai pu, je me suis donc tourné vers la meuf du Spip de la Maison d'arrêt où j'interviens :
« – T'en penses quoi toi, Dominique, de cette histoire ? C'est vrai qu'il y a des prisons connues pour être des repaires de matons fachos ?
– Oh fachos, fachos, a-t-elle commencé par grommeler comme si j'exagérais. Ils sont tous un peu fachos, tu sais ! Ici c'est probablement du 100 %... Après il y a ceux avec qui on peut quand même blaguer, et puis les autres. »
Merde alors ! Mais, elle fait comment Dominique ? Elle qui a l'air si sympa avec son grand sourire coiffé d'un charmant bégaiement. Elle qui vient du militantisme écolo... Elle fait comment pour aller bosser tous les matins et dire bonjour, salut, merci, bonne année, à lundi ? Forcément, quelque part, elle a dû se faire ronger par l'ambiance générale, abdiquer des choses !
J'en étais là, à me demander s'il était possible de circuler longtemps en taule sans finir par soi-même penser comme une porte à barreaux, quand j'ai eu un début de réponse. Je discutais avec un détenu à peine majeur, « primaire », c'est-à-dire emprisonné pour la première fois. C'était la fin de notre atelier jeux de société et je lui ai souhaité bon week-end, bon courage. C'est là que j'ai capté, en me retournant, qu'il m'avait chouré un jeu de cartes. Je ne sais pas ce qui m'a pris mais je l'ai rattrapé dans le couloir pour lui demander s'il n'avait pas oublié quelque chose. Le môme a baissé les yeux et sorti le paquet de la poche de son survêt' Tacchini. Entre temps, j'avais repris mes esprits, mais c'était déjà foutu : derrière moi un surveillant déboulait, curieux. Il valait mieux que tout ça rentre dans l'ordre rapidement. Le détenu a marmonné qu'il n'avait pas fait exprès, j'ai répondu moi non plus, ce qui ne voulait rien dire dans le contexte. Le surveillant a détourné les yeux, gueulé « casqueeette ! » pour qu'un type dans l'escalier la retire et nous a oubliés. Tout était fini. J'ai regardé mon pauvre jeu de cartes et j'ai eu salement envie de chialer : je n'étais pas devenu maton mais déjà un bon vigile.
Luno
1 L'Administration pénitentiaire, couramment abrégée AP.
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Proches de victime : tenir bon devant le déni des siens
20 décembre 2025, par Gaëlle Desnos — Maïda Chavak, Le dossierUn inceste, ça n'est jamais juste une histoire entre un agresseur et sa victime. C'est un système, bien rodé, qui fait d'abord son nid dans les non-dits familiaux. Ça commence bien avant notre naissance et ça se termine on ne sait où, ni quand. Sur son passage, ça emporte tout : la victime, bien sûr, mais aussi ses proches soutiens.
Dans la série audio « Ou peut-être une nuit » consacrée à l'inceste, la réalisatrice Charlotte Pudlowski s'interroge : ils sont où les autres, quand il y a viol ou agression au sein d'une même famille ? Car une famille, rappelle-t-elle, « c'est rarement un père et sa fille dans une cabane au fond des bois ». Durant son enquête, ces « autres » sont restés un grand mystère pour elle.
Le soutien clair et protecteur des proches demeure l'exception plutôt que la norme : selon le rapport de la Ciivise, seuls 8 % des victimes en bénéficientSilencieux, prudents ou même virulents, ils sont souvent ceux qui, d'un geste implacable, referment le couvercle sur la boîte de Pandore. Parce que, comme le dit L., agressée par son oncle quand elle était mineure : « se ranger du côté de ceux qui parlent, c'est bien souvent partir au combat contre toute la famille pour qu'advienne une prise de conscience collective : c'est vertigineux ». Aussi, le soutien clair et protecteur des proches demeure l'exception plutôt que la norme : selon le rapport de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), seules 8 % des victimes en bénéficient. « J'imagine que c'est particulièrement difficile pour ceux qui sont de la même génération que la victime, les autres enfants, continue L. L'emprise de la génération du dessus est souvent totale. Défendre ta sœur ou ton cousin, c'est s'affronter aux adultes qui peuvent essayer de te faire changer d'avis, à tes parents, qui sont l'alpha et l'oméga de ta vie, à la société, qui va minimiser et parfois à la victime elle-même, qui peut se mettre à douter. » Alors pour approcher ce que vivent ces proches, ces témoins, directs ou indirects, on est allé parler avec certains d'entre eux. Ceux de la génération du dessous, ceux qui butent contre le silence des grands. Chaque témoignage a sa voix propre, ses nuances, mais tous semblent révéler une chose : la présence de ces cousines, cousins, de ces frères, sœurs est un enjeu vital pour les victimes.
Le silence par l'exempleQuand Yann apprend que sa cousine a été agressée par son grand-père, les faits sont déjà anciens. À l'époque, pourtant, elle avait parlé. Les adultes avaient organisé une sorte de « conseil de guerre », où parents, oncle, tante, et bien sûr grands-parents (dont le grand-père incestueux), s'étaient réunis pour « gérer » cette histoire. « Ce qu'il en était ressorti, grosso modo, c'était qu'on ne laisserait plus l'agresseur approcher sa petite fille sans qu'il y ait quelqu'un dans la même pièce. Et puis, qu'on n'en reparlerait plus », raconte Yann. Sa cousine a donc continué à fréquenter son grand-père, sans que cela ne soit jamais remis en question.
Cette aphasie collective, Charlotte Pudlowski la nomme dans son podcast « le silence par l'exemple » : les adultes que l'on voit comme des repères, des modèles, savent, et se taisentSelon la Ciivise, une telle situation est loin d'être un cas unique : près d'un enfant sur deux ayant révélé des violences au moment des faits n'ont pas été mis à l'abri ni bénéficié de soins. Un état de fait auquel le rapport ajoute une statistique qui frise l'absurde : « 70 % ont pourtant été crus lorsqu'ils ont révélé les violences. » Comment comprendre cela ? Qu'est-ce qui peut bien retenir un parent de protéger son enfant du danger ? Longtemps, la cousine de Yann a vécu avec l'idée que tout le monde savait et que, si la famille se taisait, c'est qu'elle s'en fichait. Ce n'est que bien plus tard qu'elle a compris que ses cousins n'avaient pas été mis au courant. « C'est typique de ma famille : les problèmes sont sus, mais on préfère ne pas s'y confronter vraiment. Il y a cette idée de ne pas ternir notre image », commente Yann. Lui n'entend pas lâcher l'affaire, de peur « que si ce genre de problématique n'est pas adressé au sein de la famille, de futurs agresseurs y fassent leur nid ». Cette aphasie collective, Charlotte Pudlowski la nomme dans son podcast « le silence par l'exemple » : les adultes que l'on voit comme des repères, des modèles, savent et se taisent. Ils montrent, par leur propre silence, que la seule façon de gérer ce problème, c'est de l'engloutir.
Le mur familialDans d'autres familles, la pression peut s'exercer de façon encore plus brutale : c'est ce qu'ont vécu Fouzia et sa mère lorsqu'à l'âge de neuf ans, la petite sœur de Fouzia révèle que son oncle la viole. L'homme passait pour un intellectuel raffiné, irréprochable en apparence. « Notre mère était dépressive, mon frère, ma sœur et moi souffrions de son divorce avec notre père, qui ne s'intéressait plus du tout à nous. Alors le frère de ma mère a commencé à nous prendre les week-ends, nous offrir des choses, faire les devoirs… » raconte Fouzia. Plus tard, lorsqu'elle a 18 ans et que sa sœur parle, le choc n'en est que plus grand. Pour autant, elle et sa mère la croient immédiatement et confrontent l'agresseur, qui se mure dans le déni.
« Nous avons été seules du début à la fin, il nous a fallu beaucoup de courage. Mais on a tenu bon pour que ma sœur puisse raconter son histoire. Et il a été condamné ! »Le second choc vient lorsqu'elles reçoivent une tempête de coups de fil de la famille : « On nous a dit qu'il allait se marier, qu'il ne fallait pas briser la famille. Que ce n'était pas si grave puisque ma sœur était encore vierge. » Désorientées, Fouzia et sa mère savent qu'il faut déposer plainte mais sont paralysées par la peur et la honte. « Mes oncles et tantes ne nous croyaient pas et je me disais que la police non plus. » Ce n'est que trois ans plus tard qu'elles osent enfin franchir la porte d'un commissariat. « Nous avons été seules du début à la fin, il nous a fallu beaucoup de courage. Mais on a tenu bon pour que ma sœur puisse raconter son histoire. Et il a été condamné ! » Depuis, Fouzia dit avoir été « marquée à jamais » : une culpabilité obsédante de n'avoir rien vu venir et le sentiment d'avoir été « éclaboussée par l'horreur » que son oncle a fait subir à sa sœur.
Victimes indirectesSi la littérature scientifique est peu prolixe sur le sujet, il arrive parfois qu'elle désigne les proches de victimes de violences comme des « victimes indirectes » ou « secondaires », insistant sur le fait qu'ils et elles ont toutes les chances de développer une hypervigilance, de la colère, de la peur, de la culpabilité, voire même de la jalousie vis-à-vis de la victime. Dans un article écrit à la première personne et paru dans The Guardian, la psychologue Elizabeth Hanscombe, dont à la sœur a été abusée par leur père, décrit cette « jalousie impossible » : « Comment pourrais-je être jalouse d'une sœur aînée pour avoir quelque chose que je n'ai jamais voulu et en même temps désiré ? L'amour abusif de mon père et la gratitude apparente de ma mère envers elle pour l'avoir supporté. »
Enfant, B. décide de devenir complètement mutique pendant une année. À la maison, toute l'attention converge vers sa sœur anorexique, renfermée, qui enchaîne les séjours en hôpital psy sans que personne ne comprenne ce qui lui arrive. Une sœur que B. trouve « bizarre », un peu effrayante. « Pour exister aux yeux de mes parents, j'ai décidé d'arrêter de parler. Mais ils ne s'en sont quasiment pas rendus compte. Alors par instinct de survie, j'ai changé d'attitude et je suis passée du silence à une sorte d'excentricité. » Ce n'est que des dizaines d'années plus tard que B. apprend que sa sœur avait été incestée par un oncle : « On n'a jamais été très proches, mais un jour je lui ai demandé si on lui avait fait du mal. J'ai eu le sentiment qu'elle aurait raconté ce qui lui était arrivé à n'importe qui si on le lui avait demandé. Mais j'étais la première à l'avoir fait... » Depuis, B. s'emploie à défaire, maille par maille, le silence familial, pour que l'histoire de sa sœur ne reste plus enfouie.
Défaire la violence, refaire les liens« Je n'ai jamais regretté de l'avoir soutenue », déclare Clara, à propos de sa cousine, victime d'abus de la part de son propre père. Dans sa famille, les oncles, tantes, cousines, cousins, se sont majoritairement comportés de façon solidaire « malgré le mur judiciaire » auquel ils se sont heurtés – et « quelques défaillances individuelles ». Si sa cousine a ainsi pu être entourée, Clara en est convaincue, c'est parce que la plupart des membres de sa famille partageait déjà cette idée que les enfants sont des êtres à part entière et non des objets de la domination adulte. Et puis, plusieurs épisodes violents avaient déjà émaillé l'histoire familiale, « donc on n'avait aucune façade à sauver ». « Je sais que c'est ce qui a permis à ma cousine de ne pas sombrer, et de se reconstruire ensuite. » affirme Clara, toujours liée à elle par un fort attachement. D'autant plus fort que l'épreuve traversée a permis une parole plus libre entre elles, délestée des non-dits et de leurs habituelles traces d'aigreurs. Une façon d'arracher le récit familial des mains de l'agresseur et de contrer le déni collectif.
Gaëlle Desnos -
En Bosnie, « la débrouillardise soit tu l’as, soit tu meurs »
20 décembre 2025, par Eliott Dognon — Théo BedardLe 14 décembre prochain, les Bosnien·nes fêteront (ou pas) les 30 ans de la signature des accords de Dayton qui ont entériné l'ingouvernabilité de la Bosnie-Herzégovine. Face aux nationalismes, la société civile lutte. Entretien avec la docteure en anthropologie Aline Cateux, productrice de la série documentaire « Bosnie-Herzégovine, 1995-2025 : la solitude des Bosniens »1.
EEst-ce que vous pouvez nous rappeler ce que sont les accords de Dayton ?
« Ce sont des accords de paix signés en 1995 entre la Croatie, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine sous l'égide de la communauté internationale pour mettre fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine. De ces accords est né ce pays extrêmement décentralisé. Une république composée de deux entités administratives qui ont chacune leur gouvernement : la République serbe de Bosnie majoritairement peuplée de Serbes et la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine majoritairement peuplée de Croates et de Bosniaques2. Et au nord-est un corridor neutre à la position stratégique entre les deux entités qu'on appelle le territoire de Brčko. Il y a tout un système d'institutions censées garantir les droits de chaque groupe ethnique. La Fédération de Bosnie-et-Herzégovine est divisée en dix cantons qui ont chacun leur gouvernement. Le problème c'est qu'il n'y a aucune harmonisation et aucune coordination entre eux. Le territoire de la République serbe de Bosnie, lui, a été acquis par des crimes de guerre à l'encontre des musulmans de Bosnie, dont le génocide de Srebrenica en juillet 1995. Cette entité n'a pas de canton mais un gouvernement extrêmement centralisé. Sur les deux territoires, ce sont les mêmes nationalistes qui dirigent depuis 30 ans. Par ailleurs, la Bosnie-Herzégovine est un protectorat sous l'autorité du haut représentant international pour la Bosnie-Herzégovine qui a théoriquement tous les pouvoirs sur le pays et qui est désigné par un organe international appelé Conseil de mise en œuvre de la paix. Il peut promulguer des lois, les annuler, nommer des ministres, les démissionner, annuler des décisions de justice... »
Quelles conséquences ces accords ont eu sur la Bosnie-Herzégovine ?
« Cette organisation administrative complexe permet aujourd'hui un grand niveau de corruption. En Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, les cantons sont devenus des fiefs mafieux, dirigés par des familles politiques qui ont la mainmise sur leur territoire. 74 % du budget des administrations infranationales (Fédération, cantons, communes...) partent dans leur propre fonctionnement et c'est une aubaine pour la corruption puisque personne ne regarde à une échelle aussi locale ce qu'il se passe. Ces accords maintiennent aussi les divisions entre les trois principaux groupes ethniques constitutifs : les Croates, les Serbes et les Bosniaques. Chaque groupe politique ethnonational a son interprétation de l'histoire.
« En Bosnie-Herzégovine, il y a toujours eu des manifestations, des comités de quartier qui essayent d'empêcher l'expulsion de la vieille du troisième étage… »En République serbe de Bosnie, on ne reconnaît pas le génocide de Srebrenica même si on admet que c'est un crime affreux. De même pour les crimes commis par les Serbes sur les Serbes ayant caché des musulmans, ou sur les professeurs d'université de Banja Luka (capitale de l'entité) qui, au début de la guerre, ont été exécutés pour avoir protégé leurs étudiants en lutte contre le nationalisme. Côté Sarajevo, c'est pareil : il est toujours extrêmement difficile de parler des crimes commis par l'armée de la République de Bosnie-Herzégovine (qui défendait l'indépendance du pays déclarée en 1992 et sa population civile). Il n'y a aucune initiative pour écrire une histoire commune. »
Du coup, on présente souvent la Bosnie-Herzégovine comme un pays amorphe, figé. Pourtant la société civile essaye de se faire entendre, n'est-ce pas ?
« En Bosnie-Herzégovine, il y a toujours eu des manifestations, des comités de quartier qui essayent d'empêcher l'expulsion de la vieille du troisième étage, des gens qui se révoltent contre la saleté de leur rue, des grèves de mineurs, des professions de santé... Mais comme personne n'en parle, ni la presse ni les chercheurs (même si ça commence depuis peu), on a toujours l'impression qu'il ne se passe rien et que les gens sont satisfaits de leur sort.
En février 2014, d'anciens salariés de plusieurs entreprises autrefois d'État, mais privatisées après la guerre, se sont rassemblés pacifiquement à Tuzla, la troisième ville du pays, car les propriétaires étaient tout simplement partis avec les caisses. Alors que ces chômeurs manifestaient, la police les a violentés. C'est très rare en Bosnie-Herzégovine, particulièrement à Tuzla, la seule ville restée à gauche après la guerre. En réponse à cette répression, il y a eu des appels à manifester dans tout le pays : Banja Luka, Brčko, Zenica, Mostar, Sarajevo, Gradačac, Travnik... Dès le lendemain, des dizaines de milliers de personnes étaient dans la rue. Des manifestants se sont attaqués aux institutions et ont incendié des tribunaux, des ministères... À Mostar, ils ont cramé les sièges des partis nationalistes. Les ambassades ont commencé à condamner les violences, à taxer les gens de “ hooligans”.
« Le discours ethnonationaliste ne fonctionne plus aujourd'hui »Puis, il y a eu des plénums, des assemblées citoyennes essentiellement dirigées par des universitaires et des “sachants”, alors que les gens voulaient occuper l'espace public. Du coup on est passé d'une demande de dignité ouvrière à des groupes d'intellos qui réécrivent la Constitution et les revendications populaires ont disparues. Finalement, la répression a eu raison des manifestations, ce qui a provoqué une énorme vague de départs du pays. »
Les gens restés en Bosnie-Herzégovine continuent de lutter notamment sur des thèmes écolos. Quelles sont leurs pratiques ?
« Elles sont extrêmement morcelées car les gens ne se connaissent pas et personne n'a d'argent pour aller dans la ville d'à côté et s'organiser. D'autant plus au sein de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine qui est un mille-feuille politique et administratif : les gens ne savent jamais s'ils doivent lutter contre le canton, la Fédération, l'État central... Mais il y a quelques endroits comme à Doboj près du mont Ozren et de la future exploitation minière (lithium, nickel, plomb, cadmium...) où des gens de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine et de la République serbe de Bosnie travaillent ensemble. Ils luttent contre les risques de contamination des cours d'eau, des sols, de l'air et pour protéger une biodiversité riche et unique dans la région. Ce qui est particulier quand tu sais que les Serbes d'Ozren sont pour beaucoup des nationalistes de la vieille école. Mais finalement ils n'ont aucun mal à travailler avec les gens de la Fédération, avec leurs voisins d'autres villages, avec l'activiste Hajrija Čobo qui porte le voile. Cette dernière se battait toute seule depuis des années contre l'entreprise Adriatic Metals (qui vient d'être rachetée par Dundee Precious Metals, un des plus grands groupes miniers canadiens). Un jour les Serbes d'Ozren l'ont invitée à une réunion pour qu'elle les aide à s'organiser. Il faut imaginer la scène ! Ils l'ont accueillie comme une princesse.
« S'il n'y a pas de grand mouvement au niveau national, des liens forts se tissent très localement »Comme l'explique la directrice du Center of Investigating Reporting Leila Bičakčić dans le documentaire que j'ai produit pour France Culture : le discours ethnonationaliste ne fonctionne plus, aujourd'hui, en Bosnie-Herzégovine. Les gens savent très bien que ça fait plus de 20 ans qu'ils se font piller et qu'ils ont au moins un intérêt commun à défendre les cours d'eau qui traversent leurs villages et leurs vallées. S'il n'y a pas de grand mouvement au niveau national, des liens forts se tissent très localement. »
Et cette solidarité locale semble quotidienne : on voit régulièrement des sacs d'invendus de boulangerie pendus aux poubelles pour les plus précaires, des chauffeurs de bus qui livrent des colis d'une ville à une autre moyennant un petit billet ou des gens qui nettoient leur propre rue... Comment fonctionne cette autogestion du quotidien ?
« Les Bosniens ne parlent pas d'autogestion mais de “snalažljivost” (débrouillardise). Comme me l'expliquait une participante à mes recherches, la débrouillardise c'est “soit tu l'as soit tu meurs”. C'est une question de survie. Si tu ne l'as pas, tu es complètement tributaire de ce système défaillant et tu prends des coups. Le problème avec la snalažljivost, c'est que tu as autant de fonctionnements que de personnes, ce n'est pas réellement du collectif. C'est néanmoins grâce à ça que ce pays n'a pas encore explosé. Les Bosniens sont capables de pallier les manquements d'un État et d' une communauté internationale malveillante. »
Propos recueillis par Eliott Dognon




