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Aujourd’hui, la maison n’a pas brûlé
12 septembre, par Étienne Jallot — Givubi, Actualités
Fin juillet, la France crame. En Gironde, mais aussi dans le Var. Le 21 juillet un feu se déclare près du petit village de Cotignac. Des centaines d'habitants sont évacués en urgence. Dont un couple de nonagénaires prit dans les flammes, sous les yeux d'un petit-fils inquiet.
« Ils viennent d'être évacués en urgence, ma mère ne veut pas quitter sa voiture, c'est la merde. » Le message de mon père a beau être clair et limpide, je beugue. Ça fait drôle quand même, quand ça arrive pour de vrai à tes proches et pas juste à la télé. Mes grands-parents habitent une jolie maison avec un terrain rempli d'oliviers, proche de Cotignac, un petit village du Haut-Var, réputé pour sa beauté provençale. L'été, les touristes viennent s'y entasser par milliers. Des incendies, ça fait 40 ans qu'ils en voient passer dans cette région qui enregistre chaque année des records de sécheresse.
« J'ai attrapé le chat et on a filé en voiture vers le village sans fermer la maison »Au départ, mon père ne paraît pas très inquiet : « Le feu passe au nord du village, ils ont quand même évacué le camping, mais c'est loin, papi et mamie sont tranquilles. »
À l'heure du dîner pourtant, mes grands-parents sont tirés de leur baraque par un pompier en panique : « Je n'ai même pas pu m'habiller ! Ils nous ont dit que le feu était tout proche ! Je n'ai pas pu prendre mes papiers ! J'ai attrapé le chat et on a filé en voiture vers le village sans fermer la maison », témoigne ma grand-mère. Ils sont pris dans l'épicentre d'un feu qui file à toute vitesse : 2 000 hectares ont déjà brûlé en dix heures. Une fois sur place, ils rejoignent la salle des fêtes où on leur donne à manger et à boire : « Tout le monde était très gentil, c'était bien organisé. Personne ne pouvait nous loger, vu que tous nos voisins avaient aussi été évacués ! On a donc été logés à l'hôtel d'à côté », raconte papi. Sur les réseaux sociaux, je vois ce village tant familier, attaqué par les flammes comme un exemple type de l'écocide en cours. Une vidéo courte qui nagera dans un flot continu d'images-catastrophes sur lesquelles la plupart des gens glisseront leur pouce, impuissants. Moi, je bloque, regarde dix fois. Le ventre serré, je croise les doigts.
« Alors, on regardait les flammes »Ils ont tous les deux plus de 90 ans. Quarante années de vie qui risquent de disparaître en fumée. Avec le reste de la famille, on discute par téléphone : « Si la baraque crame, ça va les anéantir, que va-t-il rester ? » On ne peut malheureusement rien faire. « Toutes les routes sont bloquées, il faut qu'on attende. T'inquiète, leur moral est bon. »
« Il n'y avait pas de télé car le patron de l'hôtel voulait que ses clients profitent de la vue par la baie vitrée. Mais la vue, c'était l'incendie ! »Le lendemain, ils parviennent à convaincre les pompiers de faire un rapide aller-retour pour récupérer des médicaments. Une partie du terrain a cramé, mais la maison est intacte, les oliviers indemnes. Les pompiers sont parvenus à éteindre le feu avant qu'il n'atteigne la maison. Ils n'ont pas le droit d'y rester pour l'instant.
« On était logé dans une suite de riches ! Le matelas était tellement épais que je n'arrivais pas à monter dessus, puis il y avait des tas de boutons pour la lumière et la douche, raconte ma grand-mère, exaltée. Il n'y avait pas de télé car le patron de l'hôtel voulait que ses clients profitent de la vue par la baie vitrée. Mais la vue, c'était l'incendie ! Alors, on regardait les flammes... » L'hôtel accueillait aussi les frères et les sœurs du sanctuaire Notre-Dame de Grâces, situé à deux pas du village. À la télé, quand ils sont interrogés, les bigots ne remercient pas les pompiers qui sont parvenus à contenir les flammes devant la chapelle, mais le Tout-Puissant ! « Je retiens surtout qu'ils se goinfraient aux repas servis par l'hôtel », se marre mon grand-père.
Les arbres noirsDeux jours plus tard, mes grands-parents sont enfin autorisés à revenir chez eux. Je les rejoins rapidement à Cotignac. En zigzaguant sur les routes vallonnées qui traversent les forêts de pins et de chênes, on ne se douterait pas qu'un drame a eu lieu quelques jours plus tôt. Le ciel bleu, les cigales. Rien d'autre qu'une impression de vacances en Provence. Puis, le vol d'un canadair, le passage d'un camion-citerne. En s'enfonçant dans le chemin qui mène chez eux, les premiers bords de routes calcinés. Les arbres sont noirs, les poteaux électriques à plat. Les oliviers, dont l'huile est réputée dans le coin, sont explosés à la racine, fendus en deux. Pour la plupart, les habitations sont intactes, mais on voit souvent le tracé au sol du feu à quelques mètres d'elles.
Face caméra, toujours les mêmes têtes dégueulantes qui font mine de pleurer devant les sinistrés, mais s'extasient devant « cette guerre contre l'incendie » menée par des « soldats du feu »D'autres habitants n'ont malheureusement pas eu cette chance : on croise des voitures brulées ou des maisons aux toits effondrés par les flammes. Par moment, le feu semble s'être brutalement arrêté pour rebondir quelques mètres plus loin. Étrange contraste entre Provence bucolique et ambiance de fin du monde.
Du mal à dormirJe les retrouve dans leur maison, volets fermés, à la fraîche. On parle de tout et rien, mais ils semblent quelque peu déboussolés, fatigués. Finalement, le sujet revient vite : « Apparemment, le feu n'est toujours pas fixé, ça brûle vers Barjols. » C'est au-dessus, à une dizaine de kilomètres. « On a du mal à dormir, on se dit qu'on va être réveillés en pleine nuit pour être de nouveau évacués ! » s'inquiète mon grand-père. Et difficile d'avoir des infos en temps réel puisqu'internet est coupé. « À la télé maintenant, ils ne parlent que de la Gironde, on n'existe déjà plus ! Priorité au direct ! s'exclame papi. C'est toujours pareil : d'abord c'est la catastrophe, et dans quinze jours, les médias auront tout oublié. Mais pas les gens qu'ont perdu leur maison ! »
On zappe d'une chaîne d'info en continu à l'autre pour essayer d'avoir des infos qui s'afficheront quelques secondes sur un bandeau en bas de l'écran. Face caméra, toujours les mêmes têtes dégueulantes qui font mine de pleurer devant les sinistrés, mais s'extasient devant « cette guerre contre l'incendie » menée par des « soldats du feu ». Pas un mot sur le fait que cette « guerre » ressemble plutôt à une débâcle1, tant les budgets pour la lutte contre les incendies sont malmenés ces dernières années. D'après Reporterre, si le gouvernement avait augmenté son budget à la sécurité civile après les forts incendies de 2022, le gouvernement Attal avait, lui, coupé dans les budgets en 2024, empêchant le rachat de deux canadairs. Aujourd'hui, le budget est plus bas qu'en 2022 et l'État dépense moins dans la sécurité civile que pour la police aux frontières...2
Les jours qui suivent, on coupe le bois mort sur le terrain et débroussaille les alentours de la maison, au cas où le feu s'approche. L'incendie n'est toujours pas fixé. Chaque fois qu'un canadair passe, on lève nos mines inquiètes. « Le voisin passe tous les jours sur le terrain pour vérifier si ça ne reprend pas par sous la terre », raconte mamie, heureuse de cette entraide. Mais, la fameuse solidarité-de-tout-instant vantée par les médias semble être à géométrie variable. Les voisins se renvoient la balle sur le débroussaillage non effectué – une obligation légale du propriétaire, mais qui coûte un bras. Et la tension fait parfois sortir les pulsions racistes les plus délirantes : « “C'est un coup des islamistes !” m'a dit une voisine. Et d'après un autre ça serait les Russes ! » se désole mamie.
On en oublierait presque que les premiers faiseurs de flammes sont les industries polluantes, les gros agriculteurs qui assèchent les sols et plus généralement une économie capitaliste qui fait exploser le CO2 dans l'atmosphère et multiplie les risques d'incendie. Le soir, on regarde un reportage sur la situation climatique en Sicile. En 2023 et 2024, il n'a quasiment pas plu. Cette période a connu d'immenses incendies qui ont ravagé l'île. Aujourd'hui, la maison n'a pas brûlé. Mais demain, qu'est-ce qui nous attend ?
Etienne Jallot
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Une belle petite niche
12 septembre, par L'équipe de CQFD — Élias, Ça brûle !
Dé-fis-ca-li-sa-tion. Défiscalisation ! Défiscalisation !
Et là, tu te dis : iels ont craqué à CQFD ? Iels sont passé·es de l'autre côté ? Eh bien non, lecteur, lectrice, rassure-toi, personne n'a vendu le Chien rouge à Bercy. On a seulement réussi à mettre en place les dons défiscalisés. C'est important, alors on va tout t'expliquer. D'abord, si tu ne payes pas d'impôts, inutile de te lancer dans l'aventure, va directement au paragraphe suivant. Dans le cas contraire et si t'as envie de nous faire un beau cadeau, direction : https://donorbox.org/cqfd. Grâce à la plateforme J'aime l'info (association loi 1901, reconnue d'intérêt général), ton don peut être défiscalisé à hauteur de 66 %, dans la limite de 20 % du revenu imposable. Nous demande pas de traduire ce charabia, on n'est pas inspecteur·ices des finances. Tout ce qu'on sait, c'est que le Chien rouge t'a bricolé une belle petite niche fiscale. En gros, tu nous files un peu de fric, l'État t'en rend une partie, et tout le monde peut continuer à prétendre qu'il maîtrise la situation. Deal ?
Bienvenu·e à toi qui a sauté le tunnel sur la fiscalité. On voulait juste te dire un petit truc… (Imagine-nous les yeux rivés au sol, les mains qui se tortillent et les joues cramoisies) Tu vois, en ce moment, la presse indépendante, c'est pas évident. Niveau fric, surtout. Donc si t'as quelques pièces qui traînent – un numéro vaut deux canettes –, on les veut bien ! Mais si t'as rien, pas de panique : il y a d'autre manière de nourrir le Chien rouge. Cet été, plusieurs journalistes ont quitté la rédac, alors on cherche de nouvelles plumes, de nouvelles pattes et quelques truffes bien affûtées. Donc si t'as un sujet qui te taraude, une gueulante à pousser ou une enquête à mener, écris-nous à : rédaction.cqfd@gmail.com. Bref : si t'as des sous, on prend. Si t'as des idées, on prend aussi. Et si t'as les deux, là, franchement, tu nous régales !
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Bleu blanc rouge sang
5 septembre, par L'équipe de CQFD — ÉditoLa canicule, c'est comme les violences policières : on a dépassé les maximales, mais cette année sera plus douce que les prochaines. L'Assemblée nationale a adopté en première lecture, le 7 juillet dernier, une loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre dans l'exercice de leurs fonctions, l'extrême droite en rêvait. Un « permis de tuer » en somme, comme le dénonce une pétition signée par 730 000 personnes. Et avec laquelle le gouvernement se torche allègrement – rappelons que la France, plusieurs fois condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme, est multirécidiviste.
Le pays crame de tous les côtés, mais l'urgence, c'est brosser la volaille dans le sens des plumes. Et rassurer le bourgeois, le profil type des victimes de violences policières étant un jeune homme non blanc issu des quartiers populaires. Ci-après, une liste non exhaustive des tués par les forces de l'ordre lors de contrôles. Amine Bentounsi (2012) : le policier est condamné à 5 ans de prison avec sursis, sans interdiction d'exercer son métier de policier ; il est depuis devenu délégué syndical. Babacar Gueye (2015) : non-lieu en faveur du policier, la légitime défense étant retenue par le tribunal. Amadou Koumé (2015) : les trois policiers sont condamnés à quinze mois de prison avec sursis pour « faute ». Adama Traoré (2016) : non-lieu, l'avocat de la famille a déposé un recours devant la Cour européenne des droits de l'homme. Liu Shaoyao (2017) : non-lieu. Olivio Gomes (2020) : le policier a été condamné à dix ans de prison, puis libéré au bout de deux mois dans l'attente de l'appel prévu en novembre 2026. Souheil El Khalfaoui (2021) : le policier bénéficie du statut de témoin assisté. Alhoussein Camara (2023) : le policier a été mis en examen pour homicide volontaire. Nahel Merzouk (2023) : le chef d'inculpation du policier n'est toujours pas fixé. À cette liste, il faudrait ajouter les morts survenus lors d'opérations de « maintien de l'ordre ».
Officieusement, la présomption de légitime défense existe déjà, nous direz-vous. Maintenant, c'est carré. Cette loi parachève la militarisation de l'ordre public. En 2014, lorsque le maire d'extrême droite de Béziers offre des Beretta 9 mm à sa police municipale, c'est un tollé. Aujourd'hui, les rares mairies qui refusent d'armer leurs agents sont montrées du doigt. En 2017, le gouvernement socialiste autorise les flics à faire usage de leur arme en cas de « refus d'obtempérer ». Résultat : le nombre de morts a été multiplié par cinq. Au siècle dernier, le profil des victimes de la police était plutôt rouge et noir. Aujourd'hui, l'État extrade : le militant antifa Gino Abazaj est en passe d'être livré à l'Allemagne. Botter les fesses des néonazis, ça serait pas légitime. Préparez vos plus beaux pavés pour le 20 septembre, à défaut de LBD.
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Petite enclave, grandes manœuvres
5 septembre, par Gaëlle Desnos — Le dossier, Mortimer
À Ceuta, l'espoir de milliers de Marocains s'est fracassé contre la frontière européenne. Mais les images de leur détresse, elles, ont trouvé preneurs : dans les discours de l'extrême droite, mais aussi dans les rapports de force entre États. Car aux frontières d'une Europe devenue forteresse, les mouvements migratoires sont aussi une arme diplomatique.
Cet été, l'extrême droite internationale a appris à placer un nouveau point sur la carte du monde : Ceuta. Ce confetti d'Espagne, accroché à la côte nord du Maroc, s'est brusquement trouvé sous le feu des projecteurs le 30 juillet dernier, lorsque des dizaines de milliers de personnes, pour la plupart marocaines, ont tenté de contourner la digue frontalière à la nage. En quelques heures à peine, des images d'hommes, de femmes et d'enfants épuisés par la traversée ont été découpées, recadrées et enrôlées dans un récit d'« invasion migratoire ». L'Espagne de Sánchez est désignée coupable par les têtes réactionnaires d'Occident. Au Bundestag, l'AfD exige de savoir si les choix en matière de politique migratoire de Madrid n'ont pas créé « des incitations supplémentaires », tandis que Giorgia Meloni menace d'une « suspension de l'espace Schengen avec l'Espagne ». De l'autre côté de l'Atlantique, le Département d'État de la Maison-Blanche parle même d'« efforts délibérés du gouvernement espagnol visant à faciliter l'immigration clandestine massive vers l'Europe ».
« Difficile de croire que, dans un pays où la surveillance et le contrôle sont constants, un tel exode ait pu se préparer dans le dos du régime »La manipulation est grossière, mais elle interroge. Que cherche à produire ce récit ? Et comment un mouvement migratoire d'une telle ampleur a-t-il pu se passer au nez et à la barbe du régime marocain ? Selon la chercheuse María López, spécialiste en droits humains, la réponse tient en un cocktail explosif « d'inégalités structurelles, de tensions diplomatiques, de dépendance de l'Europe à l'égard du Maroc, de capacités d'accueil limitées et de polarisation politique ».
Intox sur intoxDans une vidéo diffusée sur TikTok, un journaliste de CBS annonce à un jeune Marocain que la police va le renvoyer. Particulièrement insistante, la caméra reste braquée sur son visage, complètement abasourdi. En arabe, en anglais, en espagnol, il tente de répondre quelque chose. Partout dans les médias, les reportages de ce type se sont multipliés. Même sidération, même désarroi, même désillusion dans le regard de ceux qui viennent de faire la traversée. Sur la carte, l'Espagne continentale n'est qu'à une quinzaine de kilomètres de haute mer de Ceuta. Juridiquement, l'enclave est rattachée à l'Union européenne. Mais le raccourci s'arrête là : bien que relevant de l'espace Schengen, la ville est soumise à un régime dérogatoire qui en fait une frontière extérieure [Voir page 7]. En moins de 24 heures, le piège s'est refermé sur les dizaines de milliers de personnes qui venaient de passer et la quasi-totalité a été renvoyée. Devant la caméra du journaliste de CBS, le jeune interviewé ne comprend pas : sur Facebook et Instagram, il a vu passer des publications affirmant que l'Espagne accueillait tout le monde.
En réalité, cette rumeur est venue se greffer à deux faits réels, mais déformés. Le 8 juillet, le Tribunal suprême espagnol a jugé que le « refoulement à chaud », permettant de repousser immédiatement vers le Maroc toute personne surprise en train de franchir irrégulièrement la frontière, ne s'appliquait pas aux routes maritimes. Pas question pour autant de laisser qui que ce soit s'installer : les migrants interceptés en mer restent soumis à une procédure ordinaire de renvoi. Dans le même temps, l'Espagne achève une vaste campagne de régularisation visant des travailleurs sans papiers déjà installés dans le pays. Sur les réseaux sociaux, les deux informations se sont télescopées, et toutes les subtilités du système migratoire espagnol ont sauté.
Le 2 août, Rabat tient son explication.
« Le Maroc sait que Ceuta est une arme diplomatique et qu'il peut décider ou non d'assouplir le contrôle à cette frontière »Après trois longs jours de silence embarrassé, le ministère de l'Intérieur pointe des « interprétations erronées de données juridiques et administratives » et la « diffusion de fausses informations ». Une version que María López, chercheuse en droits humains, accueille avec scepticisme : « Difficile de croire que, dans un pays où la surveillance et le contrôle sont constants [Voir page 5, ndlr] , un tel exode ait pu se préparer dans le dos du régime. » Le doute est d'autant plus tenace qu'il existe des précédents. En 2021, environ 8 000 Marocains avaient rejoint Ceuta en moins de 48 heures. En 2024, un mouvement comparable avait au contraire été rapidement repéré sur les réseaux sociaux, puis contenu par les autorités marocaines.
Problème à trois corps« Le Maroc sait que Ceuta est une arme diplomatique et qu'il peut décider ou non d'assouplir le contrôle à cette frontière », souligne la chercheuse en relations internationales Khadija Mohsen-Finan. Un levier d'autant plus efficace à l'heure où l'Europe fait de la migration une véritable obsession. Or, un dossier pique particulièrement la sensibilité de Rabat : l'Algérie, sa grande rivale, et derrière elle, l'épineuse question du Sahara occidental. Le Maroc en revendique la souveraineté ; Alger soutient le camp indépendantiste.
En 2021, la frontière de Ceuta avait cédé en pleine crise diplomatique après que l'Espagne a accueilli Brahim Ghali, chef du Front Polisario1. Cinq ans plus tard, le décor a changé, mais les rivalités restent intactes : après une ère glaciaire entre Madrid et Alger, provoquée par la reconnaissance espagnole de la marocanité du Sahara occidental, Pedro Sánchez entreprend de renouer avec l'Algérie. Le 20 juillet dernier, il s'y rend en visite officielle et annonce une réunion bilatérale à l'automne. Surtout, Madrid prononce les mots qui comptent : l'Algérie redevient un « partenaire stratégique » et une « nation amie ». Puis, la commission de la Justice du Congrès des députés approuve une proposition de loi facilitant l'accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole. Un texte encore soumis au vote du Parlement, mais politiquement lourd de sens dans un dossier que le Maroc considère comme hautement stratégique.
Ennemie de Washington, honnie par Israël, l'Espagne de Sánchez est la cible favorite des droites internationales« Il faut comprendre que tout le monde se tient : Madrid est le premier partenaire économique de Rabat ; Rabat tient la clé de la frontière à Ceuta ; Alger fournit une partie des hydrocarbures espagnols. Pendant ce temps, Maroc et Algérie sont à couteaux tirés sur le Sahara occidental – un immense territoire au sous-sol convoité, bordé d'eaux très poissonneuses. Chacun dépend de l'autre et dispose de moyens de pression », résume Khadija Mohsen-Finan.
Madrid dans le viseurMais les événements de Ceuta ne sont pas seulement l'expression de vieilles rivalités au Maghreb. Autour de Rabat, un autre front s'est révélé. À la Maison-Blanche, la porte-parole Anna Kelly, impute les événements aux « politiques mondialistes » du gouvernement espagnol, tandis que sur son compte X, l'ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies, Danny Danon, reproche à l'Espagne de « donner des leçons » à Israël, alors qu'elle maintient des « enclaves coloniales en Afrique ».
« Rabat, Washington et Tel-Aviv sont des alliés historiques, rappelle María López. Mais les relations se sont récemment resserrées. » En 2020, les États-Unis sont le premier pays à reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental – geste que le Maroc honore avec zèle en baptisant « Donald J. Trump Highway » l'autoroute qui file jusqu'à Dakhla, en territoires sahraouis occupés. Avec Israël, les relations se normalisent au moment des accords d'Abraham, signés la même année. Et en 2026, l'axe se consolide encore : le 19 janvier, Mohammed VI devient le premier chef d'État arabe et africain à annoncer son ralliement au « Conseil de la paix » voulu par Donald Trump pour Gaza.
« À Ceuta, l'intérêt d'Israël et des États-Unis dépasse la question migratoire : il s'agit surtout de profiter de l'occasion pour fragiliser le gouvernement espagnol, qui s'est frontalement opposé à la guerre à Gaza et en Iran », estime María López. D'autant que la géographie ajoute une couche stratégique : l'enclave garde le passage de Gibraltar, porte occidentale de la Méditerranée. À l'heure où les routes maritimes sont bousculées par les tensions, les grands détroits redeviennent des pièces maîtresses. Un récent rapport du Congrès américain laisse d'ailleurs entendre que le soutien à Rabat pourrait, à terme, dépasser la seule question du Sahara occidental. Ceuta y est décrite comme un territoire « administré par l'Espagne », formule loin d'être anodine tant elle rejoint la lecture marocaine, qui en revendique la souveraineté depuis 1956. Ennemie de Washington, honnie par Israël, l'Espagne de Sánchez est la cible favorite des droites internationales. Et Ceuta, le fusible pour la faire péter.
Gaëlle Desnos
1 . Mouvement politique armé qui revendique l'indépendance du Sahara Occidental.
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Permis de tuer
5 septembre — Fred Sochard, Chien méchant




