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Classe paysanne : unie mais à quel prix ?
7 février, par Malo Toquet — Élias, Le dossierCet hiver, le secteur agricole s'est mobilisé contre la gestion de l'épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. L'occasion de voir marcher côte à côte des militants de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale. Alliance bancale ou solidarité de classe bienvenue ? On est allé le leur demander.
Une trentaine d'engins agricoles bloquent l'étroit pont à la sortie de Port-Saint-Louis-du-Rhône, en pleine Camargue. Dans le froid de cette matinée de janvier, les automobilistes sortent de leurs véhicules, arrêtés sur la petite route départementale. « Bravo les gars, lâchez rien ! » lance l'un d'entre eux, en attendant que le cortège redémarre, escorté par un peloton de gendarmerie. Les agriculteurs sont venus protester contre l'abattage de leurs troupeaux et la signature du traité de libre-échange avec le Mercosur. De l'autre côté, les camions de CRS et véhicules blindés, les fameux Centaures, sont à l'affût, prêts à faire évacuer la route. « C'est complètement disproportionné », se plaint un agriculteur de Tarascon, arrivé sur place à 5 heures du matin.
De la répression policière, des blocages et des slogans contre la mondialisation : à première vue, CQFD était dans sa zone de confort. Sauf que... pas vraiment. Les drapeaux tricolores, les stickers jaunes et noirs et autres « JORDAN 2027 » écris à la craie sur un tracteur rappellent que l'action est organisée par la Coordination rurale (CR), deuxième syndicat agricole de France et proche du Rassemblement national (RN). Et pour rajouter de la confusion à la confusion, on a aussi vu, ces dernières semaines, l'arbre sur fond jaune des camarades syndiqués de la Confédération paysanne flotter sur les blocages au côté des bonnets, jaunes eux aussi, de la CR. Mais qu'est-ce que la Conf' est venue faire dans cette galère ?
Une mobilisation nodulaire contagieuse« Le mouvement agricole de cet hiver s'est vraiment enflammé avec l'épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) », analyse Stéphane Galais, porte-parole national de la Conf'. La DNC est une maladie virale des bovins, très contagieuse. Pour la contenir, le gouvernement a fait le choix de procéder à l'abattage systématique des troupeaux dans lesquels un cas aurait été détecté. Deux syndicats agricoles protestent contre cette gestion de l'épidémie à laquelle ils opposent un abattage partiel assorti d'une vaccination : la CR et la Conf'. Un simple « concours de circonstances, justifie Stéphane Galais. Concrètement, on s'est retrouvé, les deux syndicats, dans les mêmes fermes où les services vétérinaires allaient procéder à l'abattage total. »
à la Conf', beaucoup expliquent ne pas vouloir juger le positionnement de territoires qui ne sont pas les leurs, et dont ils ne connaissent pas l'historique des luttesIl semble que ce soit lors de ces premiers abattages, qu'une spontanéité dépassant le cadre strictement syndical se soit créée. « Dans les départements avec des cheptels à sauver, on ne se pose pas la question des orientations syndicales, explique Thomas Barthout, porte-parole de la Conf 86 (Vienne). On va soutenir les éleveurs en difficulté, syndiqués de la Conf', de la CR, non-syndiqués, représentants politiques… » Même son de cloche du côté de Caroline Lecanuet présidente de la CR 13 (Bouches-du-Rhône) : « Il y a des dynamiques d'urgence qui sont supra-syndicales. On est tous d'accord pour défendre notre outil de travail. Devant l'abattage de son troupeau, un adhérent de la CR ou de la Conf ' a le même problème. Même les membres de la FNSEA y sont allés, quitte à se retrouver en porte-à-faux avec leur syndicat. »
Le consensus s'est étendu, dans la foulée, au mouvement de protestation contre le Mercosur, alors même que les directions syndicales restent prudentes sur un investissement conjoint. Stéphane Galais rappelle les « fractures idéologiques énormes » : « À aucun moment la Conf' nationale n'a appelé à converger avec la CR. » Idem pour la CR, qui publiait en 2023, dans la foulée des mobilisations contre les mégabassines, un communiqué au vitriol dans lequel elle écrivait : « La Confédération paysanne ne représente pas le monde paysan, mais travaille à sa destruction. » Mais, côté écolos et antifas, le message ne semble pas si clair, ou trop tardif. En décembre, un texte1, dénonçant une ligne politique naïve, voire confusionniste, de la part de la Conf', se met à circuler sur des réseaux d'information autonomes.
D'un côté, une mobilisation populaire qui réunit des individus mais aussi des organisations qui ne sont pas toutes acquises aux thèses de gauche ? De l'autre, des syndicats qui hésitent sur la marche à suivre ? La dynamique n'est pas sans rappeler un certain nombre de précédents mouvements populaires en France... Des Gilets jaunes aux Antivax.
La Coordination rurale : le confusionnisme sauce paysanneAlliance avec le diable ou mouvement spontané et populaire ? Une grande partie du flou tient au caractère confusionniste de la CR. Sur leur site internet, rien n'indique directement une quelconque adhésion à la droite réactionnaire. Dans leur section « Qui sommes-nous », les quatre valeurs mises en avant sont « la solidarité, l'indépendance, l'appartisanisme et la responsabilité ». Sur le papier, un discours somme toute assez classique pour un syndicat. Fondée en 1991 sous la forme d'un mouvement, la CR naît historiquement d'une contestation de la Politique agricole commune européenne (PAC), rappelle Christian Croizet, ancien porte-parole de la Conf 47 (Lot-et-Garonne) : « Face à la passivité de la FNSEA, une coordination s'est créée dans le sud-ouest avec des militants de la Confédération paysanne, du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) proche des communistes, des dissidents de la FNSEA et des paysans non syndiqués. » Mais les déclarations répétées d'appartisanisme et d'apolitisme2 des dirigeants successifs de la CR ont de plus en plus de mal à cacher la misère : l'effritement, voire l'hémorragie, des idées et des militants de gauche au sein du mouvement (devenu syndicat en 1994), le fait glisser toujours plus vers la droite. Caroline Lecanuet, continue néanmoins de s'en défendre. Pour elle, la présence importante de sympathisants d'extrême droite serait contextuelle : « Le monde agricole est plutôt marqué à droite, voire à l'extrême droite, c'est un fait. Donc c'est logique qu'on ait des membres d'extrême droite ! Mais ça n'empêche pas qu'on ait des sympathisants républicains ou de gauche. » Sur le site de la CR, on continue notre lecture du « Qui sommes-nous » : « Des positions bâties non sur une idéologie ou un programme partisan, mais sur le bon sens. » Autrement dit, « ni de droite ni de gauche » ? Le bingo du confusionisme par excellence.
Thomas Barthout, de la Conf 86, analyse la popularité de la CR parmi les agriculteurs : « On est face à un milieu agricole qui est fortement en difficulté. Chacun cherche à trouver de la ressource et de la force pour sauver sa ferme. La Coordination rurale propose des actions fortes qui répondent au désarroi dans lequel sont beaucoup d'agriculteurs. Beaucoup s'y reconnaissent, car ils y perçoivent un soutien concret dans la manière dont ce syndicat agit. » Une recette qui marche, opine Stéphane Galais : « L'adhésion d'un agriculteur à la CR est rarement basée sur des idées xénophobes mais plutôt par rejet des institutions, de l'État, des syndicats historiques responsables de n'avoir pas agi... La CR apporte souvent des réponses simplistes à des problèmes complexes en désignant par exemple des hommes de paille comme les écolos ou les bobos parisiens. La même recette que le RN finalement. » D'ailleurs, même si les données manquent sur le sujet, l'implantation géographique de la CR ne semble pas se faire au hasard, selon Stéphane Galais : « Elle fait des gros scores dans les zones intermédiaires comme le Sud-Ouest [les zones agricoles les moins fertiles, entre deux massifs montagneux, ndlr]. Ces zones, plus petites, sont très vulnérables quand on est face à un marché dérégulé. Tout le contraire des zones avec des sols très profonds, propices à la culture des céréales à grande échelle, comme le bassin parisien. »
Si on veut bien croire que les adhérents de la CR sont plus divers qu'on ne l'imagine, de l'autre côté du manche syndical, les cadres, eux, sont explicitement réacs. Les derniers dirigeants, Véronique Le Floch et Bertrand Venteau (président en exercice) ne cachent plus leurs sympathies explicites pour le RN. En 2024, sur France Inter, la première saluait le programme agricole du RN, tandis que le second promettait, lors de son discours d'intronisation, de « faire la peau aux écolos ». Venteau n'hésite par ailleurs jamais à réinvestir le répertoire des expressions et actions des Chemises vertes, le comité de défense des paysans des années 1930 connu pour sa tendance fasciste. Quant à l'un de ses mentors, Serge Bousquet-Cassagne, il appelait la députée écologiste Marine Tondelier sur son téléphone personnel en 2023, pour lui lancer, menaçant : « Ma poule, tu t'es encore échappée. Je vais t'attraper et te plumer… »
« Devant l'abattage de son troupeau, un adhérent de la CR ou de la Conf ' a le même problème »Enfin, plusieurs cadres du syndicat ont multiplié les passerelles avec des partis d'extrême droite. Dans la vague de députés RN élus en juin 2022, on compte par exemple Christophe Barthès, ancien vice-président de la CR de l'Aude. Philippe Loiseau, militant historique du syndicat, est, quant à lui, devenu député européen et conseiller de Marine Le Pen sur les questions agricoles. Plus obscur encore, l'actuelle vice-présidente de la CR, Sophie Lenaerts, a été aperçue aux universités d'été 2024 de l'Action française, tandis que Richard Roudier, président la Coordination dans le Gard dans les années 2010, a fondé la Ligue du Midi, groupe identitaire investi dans la campagne d'Éric Zemmour en 2022. Bref un apartisanisme avec un goût nettement rance.
Et outre les coups de boutoir répétés, il règne, parmi les têtes pensantes de la CR, un libéralisme de bon aloi cristallisé par le slogan « Qu'on nous foute la paix ! ». « Ils veulent un agriculteur seul aux manettes, sans aucun droit de regard de la société sur la façon de produire, par exemple sur la question des pesticides, explique Thomas Barthout. C'est assez gonflé quand on pense à l'étendue des aides publiques accordées à leur secteur ! »
Dans la gauche paysanne, une stratégie en ordre disperséDans la Vienne, la question des mégabassines concentre les dissensions entre les sections de la Conf' et de la CR. Des militants antibassines sont fréquemment attaqués par des membres de la Coordination, qui n'hésitent pas à employer la violence physique et les menaces de mort. Suite à l'organisation d'un rassemblement déguisé contre les mégabassines à l'occasion d'Halloween, la CR 86 avait mis sur pied un contre-rassemblement présenté comme une « grande chasse des anti-bassines d'Halloween ». Sur les flyers, un petit cercueil… « S'il doit y avoir des échanges musclés, il y aura des échanges musclés » déclarait le président de la CR86 au journal Vert3. Pas étonnant que pour Thomas Barthout, militant de la Conf' dans la Vienne, il soit hors de question de s'afficher avec eux : « Ça reste un syndicat dans le repli identitaire, corporatiste, libéral, prônant un protectionnisme national. Je n'ai pas milité au Scalp [Section carrément anti-Le Pen, ndlr] pendant des années pour me retrouver sur des barrages avec une orga de fachos qui prône des valeurs identitaires. » S'il reste respectueux des choix des autres sections locales, la confusion entre les deux syndicats dans l'opinion publique l'inquiète : la Conf' pourrait devenir, aux yeux du grand public, responsable des actions de la CR, qu'elle n'a ni commises ni approuvées. Mais au-delà de la com', Thomas Barthout doute de la stratégie qui consiste à laisser le rapprochement se faire : « Le prosélytisme de gauche, certains y vont à fond, mais ça n'a pas porté beaucoup de fruits jusqu'à maintenant. » Et de fait, c'est effectivement la CR qui a principalement bénéficié des retombées politiques des mobilisations de 2024 contre le Mercosur : aux élections agricoles qui ont suivies, en janvier 2025, la CR a remporté la présidence de 10 chambres d'agriculture contre 3 en 2019, là où la Conf' en a gagné seulement 4 contre 2 en 2019. Le tout sur fond de détricotage des normes environnementales, pour le plus grand plaisir de la CR.
Face à la CR, nombreux sont les militants de gauche à penser qu'il faut occuper le terrain et diffuser un discours émancipateur« À la Conf', les sections locales sont souveraines », répètent inlassablement tous les membres de la Conf' que nous avons interrogés. Beaucoup expliquent ne pas vouloir juger le positionnement de territoires qui ne sont pas les leurs, et dont ils ne connaissent pas l'historique des luttes, les équipes en place, ni le contexte politique. En effet, dans nombre de départements, les membres des différents syndicats se retrouvent dans les mêmes institutions. Chambres d'agriculture, commissions Safer, CDOA, CDEPNAF4 et autres obscurs acronymes... « Je siège dans une assemblée qui a pour vocation de trouver des solutions pour les paysans du département dans un contexte d'une infinie complexité, rétorquait Emmanuel Aze, élu de la Conf' à la chambre du Lot-et-Garonne, dans un article publié par Reporterre en mars 2023. Mon mandat n'aurait pas le moindre sens si je l'assumais en cherchant la fracture systématique plutôt que le dialogue. Aucune forme de guerre civile parmi la population n'améliorera ni le sort des paysans ni la situation écologique à laquelle nous devons faire face, par définition, collectivement. » Cette coopération institutionnelle peut aller de la simple coexistence jusqu'à des tentatives d'influence par un travail de long terme, se réjouit Romain Henry ancien porte-parole de la Conf 37 (Indre-et-Loire) : « Si on parle d'économie politique, là, on peut avoir des terrains de discussion. La première motion de la chambre d'agriculture d'Indre-et-Loire qui a été proposée au vote par la Coordination rurale, c'était sur les prix minimum garantis et la souveraineté alimentaire, deux notions introduites par la Conf' ! »
Face à la CR, nombreux sont les militants de gauche à penser qu'il faut occuper le terrain et diffuser un discours émancipateur, en particulier auprès d'individus les moins politisés. Elsa, du Syndicat du travail de la terre et de l'environnement (STTE, une section de la CNT), défend les mobilisations au contact : « Chez les ouvriers agricoles, il y a plein de gens sensibles aux discours d'extrême droite. Il faut leur parler ! Parce que si on fait comme s'ils n'existaient pas, ils vont juste se renforcer dans leurs délires. » Il y a même une certaine humilité à adopter selon Martin, arboriculteur dans l'Aveyron : « Les agriculteurs en méthode conventionnelle se prennent beaucoup de mépris dans la gueule. On leur dit : “vous violez la terre !” Mais en leur lâchant ça, on les enferme dans une identité d'ennemie de l'écologie ! Au même moment, la CR ou le RN leur parlent de fierté agricole, et ça marche ! » Martin rappelle qu'à la sortie de la guerre, les agriculteurs ont été poussés à adopter la modernité : « Aujourd'hui, ils sont hyper dépendants et on leur remet sur le dos la responsabilité du modèle productiviste... Il y a une forme de mépris de classe dans cette façon de rejeter la responsabilité sur les agriculteurs plutôt que sur nos choix de société. » Pour lui, ce n'est pas le marché du bio ou de la vente directe qui changera la donne vue la saturation actuelle du secteur. « La consommation est massivement transférée sur les supermarchés depuis les années 1960, c'est ancré dans l'organisation de notre société. Donc si on veut changer la production, c'est toute la chaîne qu'il faut repenser. »
Tout repenser, à commencer peut-être par la répartition du pouvoir dans un secteur où la FNSEA règne encore en maître. Grâce à un système de cogestion et de prime au gagnant dans les chambres agricoles, ce syndicat de grands patrons tient toujours 84 présidences de chambres sur 102. Tout repenser « avec une place pour les salariés et ouvriers agricoles », rappelle Elsa du STTE. Alors qu'ils réalisent plus de 44 % du travail déclaré du secteur, les salariés restent pourtant presque exclus des institutions en raison d'un très faible taux de syndicalisation. Alors aux amis, qui pensent qu'il vaut « mieux être un cochon qu'un fasciste », on y souscrit de bon cœur. Mais sans mobilisation réelle et massive dans la porcherie, le cochon un peu trop puriste risque de finir comme les autres : à l'abattoir.
Malo Toquet
1 Voir « La Confédération paysanne main dans la main avec l'extrême droite », sur le site de Paris-lutte.info (13/01/2026).
2 Sur son site, la CR a publié un communiqué intitulé « Un fois pour toutes, la CR est apolitique ! »
3 Lire « “Traquons les anti-bassines” : dans la Vienne, le syndicat agricole Coordination rurale veut en découdre avec les militants écolos », Vert (30/10/2025).
4 Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural, Commission départementale d'orientation de l'agriculture, Commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers... Sans déc', vous lisez vraiment les notes de bas de page ?
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Au sommaire du n°249 (en kiosque)
7 février — Sommaire
Cet hiver, les agriculteurs ont été nombreux à se mobiliser pour tenter de faire entendre leurs voix contre la gestion de l'épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. On vous a concocté un dossier spécial agriculture : on y évoque l'entente surprenante entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale, puis on s'est entretenu avec Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, qui nous donne son ressenti après la suspension du traité de libre-échange avec le Mercosur après 26 ans de contestation. Hors dossier, on vous parle du projet bien polluant et loin d'être démocratique des JO d'hiver 2030, qui se doivent se dérouler dans les Alpes. On prend des nouvelles de la situation au Venezuela après l'enlèvement de Nicolàs Maduro et on discute de Tête dans le mur, le bouquin gonzo d'Emilien Bernard, l'un de nos journalistes qui a remonté la frontière murée entre les US et le Mexique.
Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...
En couverture : « À l'heure où rugit la campagne » par Mathieu Ossona de Mendez
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À l'heure où rugit la campagne
– Colères dans les prés, fleurissent, fleurissent – Difficile d'être passée à côté de cette histoire d'accord entre l'Union européenne (UE) et le Mercosur, la zone de libre-échange d'Amérique du Sud. Le schmilblick : l'abaissement des droits de douane entre les deux continents, l'ouverture des marchés du Mercosur aux entreprises européennes, notamment dans l'industrie et les services, et un accès facilité au marché européen pour les gros exploitants agricoles sud-américains.
– Classe paysanne : unie mais à quel prix ? – Cet hiver, le secteur agricole s'est mobilisé contre la gestion de l'épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. L'occasion de voir marcher côte à côte des militants de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale. Alliance bancale ou solidarité de classe bienvenue ? On est allé le leur demander.
– « La mère des batailles contre le libre-échange » – Le 21 janvier dernier, le Parlement européen a suspendu le traité de libre-échange UE-Mercosur. Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, analyse ce coup d'arrêt après 26 ans de négociations et de contestation paysanne qu'il cristallise. Entretien.
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Actualités d'ici & d'ailleurs
– JO d'hiver 2030 : un conflit ? quel conflit ? – En 2030, les Jeux olympiques et paralympiques d'hiver se tiendront dans les Alpes françaises. Cocorico ! Mené en douce, ce projet est plutôt un concentré de tout ce qui se fait de pire en matière d'atteintes au droit, à la démocratie et à l'environnement. Alors, pourquoi diable ne nous révolte-t-il pas plus ?
– Sur la route du Rojava - Alors que les forces gouvernementales syriennes ont attaqué le Rojava à la mi-janvier après l'annexion des quartiers kurdes d'Alep, les réseaux de solidarité européens avec le Kurdistan ont organisé, dans l'urgence, des convois solidaires vers Kobané.
– Alep : les quartiers kurdes assiégés – Malgré ses engagements à protéger les minorités ethniques présentes sur son territoire, le nouveau gouvernement de transition syrien a envoyé ses troupes assiéger deux quartiers kurdes de la ville d'Alep le 7 janvier dernier. Récit de ce troisième épisode de violences contre les peuples de Syrie.
– Venezuela : dans les serres de l'empire – L'attaque du 3 janvier à Caracas est déjà passée hors des radars médiatiques. Trump a changé de sujet, le monde a suivi. Mais le Venezuela, lui, continue de ramasser les miettes de lui-même.
– « Creuser la folie de l'Amérique trumpiste en mettant en scène mes propres doutes » – En 2024, Émilien Bernard est parti couvrir l'élection présidentielle américaine à la frontière mexicaine, pour le compte de CQFD. Il en a tiré un livre, La tête dans le mur, dans lequel il raconte à la première personne la violence des politiques migratoires, la folie trumpiste et ses doutes face à un monde qui déraille.
– Serbie : la culture dans le viseur – Au sein des milieux culturels serbes mis à mal par des années de dérive autoritaire sous le gouvernement d'Aleksandar Vučić, les voix dissidentes se mêlent aux sifflets du mouvement contestataire.
– Les licenciements de Noël d'un hôtel marseillais – Au pied des marches de la gare, la direction de l'hôtel Marseille Centre Gare Saint-Charles a tenu à marquer les fêtes de fin d'année par une délicate décision managériale en licenciant six salarié·es, tous·tes syndiqué·es. Récit d'un mauvais tour de passe-passe.
– Lettre à Philippe, fervent admirateur de Brigitte Bardot Saint-Trop' – Vous vous en doutez, c'est pas exactement notre spot de prédilection, à la rédac'. Mais le jour des obsèques de Brigitte, on n'a pas pu résister : fallait qu'on passe une tête. Et, oh surprise ! Sous les escarpins, les mièvreries et les photos d'animaux mignons : toujours les mêmes fachos.
– « De quoi le ruisseau est-il la mémoire ? » – Remonter un fleuve à demi bétonné qui traverse le nord de Marseille, c'est la balade que donne à voir le photographe Félix Colardelle dans son le livre photo La Caravelle. On suit un ruisseau malmené par les activités industrielles et l'urbanisme déjanté, hier comme aujourd'hui.
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Côté chroniques
– Sur la Sellette : Mise à l'amende –En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
– Échec scolaire : Conseil de classe : punir les déserteurs – Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
– Peine perdue : Familles, je vous hais – Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Épisode 4 : une pensée pour les familles.
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Côté culture
– La taille de la norme – À presque 40 ans, Bastien Lambert décide de remonter le temps. Dans son documentaire radio, « Grandir, ou pas... », il interroge proches et médecins sur la façon dont sa petite taille a été perçue, vécue et tentée d'être soignée. Une remise en question sur ce que peut être une quête de « normalité ».
– Finie la bamboche pour les gauchistes ? – Ô lord, on parcourt un livre verre de pif à portée de main, et voilà qu'au fil des pages on se surprend à regarder ledit verre d'un œil suspicieux. Ne serait-il pas un frein à nos velléités d'insurrection ? C'est en tout cas ce que pensaient pléthore de théoriciens anars de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Avec de solides arguments. Le point de départ du passionnant livre de Mathieu Léonard, Sobres pour la révolution.
– « Dans ton cul l'espoir » - À neuf ans, tu n'es pas grand-chose. En revanche, si t'es noir, tu peux être un criminel. C'est l'histoire que raconte Laurène Marx dans Portrait de Rita (Blast, 2025). Un texte court, écrit pour être entendu, qui raconte l'histoire d'une femme venue du Cameroun et qui se heurte au racisme, au patriarcat et à la violence de l'État.
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Et aussi...
– L'édito – Fuck the pol'ICE
– Ça brûle ! – Criez hourra !
– L'animal du mois – La Corneille chasseuse de MAGA
– Abonnement - (par ici)
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Marre des adultes qui commandent
31 janvier, par Thelma Susbielle — CultureQue ce soit dans l'espace public ou privé, les voix des enfants sont très rarement écoutées. La journaliste et prof Lolita Rivé signe une série de podcasts documentaires qui met en lumière les violences de la domination des adultes sur les plus jeunes.
« Pourquoi c'est toujours les adultes qui commandent ? » La question revient tout au long de « Qui c'est qui commande ? », podcast documentaire en six épisodes réalisé par Lolita Rivé. La journaliste, devenue professeure des écoles puis mère, part d'un trouble intime : s'occuper des enfants, c'est aussi les contraindre. Et parfois les dominer. Après son podcast, « C'est quoi l'amour ? », sur l'éducation affective et sexuelle à l'école, Lolita Rivé signe cette nouvelle série mêlant paroles d'enfants, témoignages d'adolescent·es, spécialistes des droits de l'enfant, chercheur·euses et professionnel·les. Et le constat est sans appel : les droits fondamentaux des plus jeunes, on s'en fout un peu.
Lolita Rivé s'attaque d'abord à une fable bien installée et sans cesse agitée par les médias poubelles : une éducation trop bienveillante engendrerait des petits monstres tyranniques, « les enfants rois ». Au contraire, le baromètre 2024 de la Fondation pour l'enfance affirme que 81 % des parents reconnaissent faire preuve de violence éducative ordinaire : cris, humiliations, chantages, privations, mais aussi tapes, gifles et fessées. « Qu'est-ce que ça dit de nous, en tant que société, que les plus vulnérables soient frappés par ceux censés les protéger ? » interroge-t-elle. Tous les cinq jours, au moins un enfant meurt sous les coups de ses parents ; un sur dix est victime de violences sexuelles. Des chiffres qui donnent envie de tout cramer.
Dans l'épisode 3, des enfants de cinq ans interrogés sur la manière dont les adultes doivent se faire obéir, évoquent des actes violents. Une domination qui se transmet et est intégrée tôt comme une norme. L'épisode suivant pointe les failles de la protection institutionnelle, notamment de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) aux foyers, où les violences pullulent. En France, les budgets de l'ASE dépendent des conseils départementaux : selon où les enfants habitent, ils ne sont pas traités de la même façon. C'est la loterie. L'école, cœur du système, occupe un épisode entier. Un lieu où l'on apprend la soumission, la compétition et la peur de l'échec. D'ailleurs, un enfant sur deux dit ne pas avoir envie d'y aller. Si des alternatives existent comme les écoles démocratiques (pas de notes, choix des apprentissages, prise en compte des voix et des rythmes de chacun), elles sont toutes privées, car non subventionnées, et donc accessibles seulement aux classes favorisées. Les derniers épisodes ouvrent des perspectives sur la place laissée aux enfants dans l'espace public, sur leur rapport au dehors, leur droit à avoir accès à la nature, ou à se mouvoir dans une ville pensée pour les hommes blancs adultes valides et actifs. Enfin, la réalisatrice donne la parole à ces enfants, nombreux, qui s'engagent, s'organisent, contestent. Contre le cliché des jeunes incapables ou immatures, iels ont beaucoup à dire. Reste à leur permettre de se faire entendre.
Thelma Susbielle -
Contes et légendes d’une forêt révolutionnaire
31 janvier, par Malo Toquet — CultureDans Forêt rouge, la réalisatrice Laurie Lassalle transforme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en fable politique envoûtante où la forêt de Rohanne, filmée comme un être vivant magique, semble mener elle-même la résistance face aux expulsions.
« Nous sommes la forêt qui se défend. » Le conte découle comme une évidence du slogan de la ZAD, il suffit d'en tirer le fil. Avec six caméras maniées par ses complices (ses « camérades »), beaucoup de temps et un certain sens du merveilleux, Laurie Lassalle essaye de proposer une légende contemporaine de la forêt de Rohanne, près de Notre-Dame-des-Landes. Un projet certes un peu attendu, mais transfiguré par une réalisation très réussie.
Et si cette forêt était enchantée ? Et si les expulsions du 9 avril 2018 et tous les autres affrontements avaient été une guerre entre le bulldozer étatique et les arbres eux-mêmes ? Beaucoup de choses ont été dites, écrites, imaginées sur la ZAD. Les pistes du néo-paganisme un peu délirant ou de la passion lyrique pour “LA nature” semblent, au mieux, fumeuses. Pourtant, image après image, plan après plan, Laurie Lassalle parvient à fissurer l'incrédulité de départ et à convaincre que, oui, la forêt de Rohanne est bel et bien magique.
La réalisatrice avait déjà proposé un beau documentaire sur la lutte des Gilets jaunes, Boum Boum. On y vivait les manifs à travers les yeux de deux protagonistes en pleine histoire d'amour. Dans Forêt rouge, c'est sur la forêt que la caméra se focalise. Une chouette postée en sentinelle dans la nuit, des silhouettes furtives se faufilant parmi les troncs et la brume, la gardienne d'un lac et l'esprit d'un arbre. Non seulement l'équipe de tournage a su capturer des images et des sons magnifiques de ce lieu mais elle a donné une matérialité à l'imaginaire zadiste d'une forêt réellement magique. La séquence des expulsions finit sur une lecture d'un extrait d'un conte1 : « Lorsqu'ils ont débarqué en forçant sans état d'âme nos barricades, […] ils ont trouvé 6 000 corps vivants attachés aux troncs avec des cordes qui chantaient. C'était tellement puissant qu'on aurait dit que les arbres eux-mêmes se mettaient à chuchoter. »
Le rendu final est très beau mais le regard inconditionnellement admiratif sur la ZAD pose question. L'histoire qui est tissée est bien une légende, elle privilégie l'union aux désaccords et aux disputes. Depuis des années, des contre-récits font une critique virulente de l'héritage de la ZAD, qui cadrent difficilement avec le projet du conte. Ce n'est pas le sujet de Laurie Lassalle qui souhaite proposer un mythe politique. Par certains côtés, on la comprend. Mais le silence sur ces conflits reste questionnant. Dans la même idée, le film reflète malgré lui les limites du mouvement zadiste. À l'écran, surtout des corps jeunes, blancs, beaux et bien portants. On peut toutefois imaginer la difficulté à faire admettre une caméra au sein d'un lieu comme Notre-Dame-des-Landes : cela crée sans doute des biais sur les personnes et les discours présents à l'écran.
Une certaine réalité de la ZAD donc. Indéniablement belle. Déjà la légende s'enracine dans l'imaginaire des militants de ma génération. Reste à chacun·e de déterminer à quelle légende iel veut adhérer.
Malo Toquet
1 Hyphe, Alain Damasio, 2021.
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Double peine
31 janvier, par La Sellette — Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Toulouse, chambre des comparutions immédiates, décembre 2025Thimoté B. comparaît pour un vol avec violence. Très saoul, il a pensé que David F. se moquait de lui : il s'est approché, lui a donné deux gifles, a arraché son casque audio avant de partir en courant. Trente minutes plus tard, il est cependant revenu sur les lieux et, à la demande d'agents de la compagnie de transport locale, il est resté pour attendre la police.
Le président signale :
– Vous ne pouviez pas le savoir parce que ça ne se voit pas, mais la victime est une personne handicapée. Alors, il vous intéressait ce casque ?
– Vu que je voulais lui rendre, il ne m'intéressait pas.
– Pourquoi le prendre dans ce cas-là ? Et dans le dossier, personne ne dit que vous vouliez le restituer ! Quand vous êtes revenu sur les lieux, vous avez été interpellé et le casque a été récupéré.
Le casier porte la trace de deux autres vols sur personnes vulnérables, dont le dernier date de 2021. Le président l'interroge :
– Comment était la victime ?
Le prévenu répond dans un souffle que c'était une personne âgée.
– Cette année à Perpignan vous avez aussi été condamné pour usage de stupéfiant et refus de donner votre code de téléphone. Pour le reste, vous avez un CAP d'électricité et vous travaillez en intérim.
L'assesseur de gauche pose sa question habituelle, celle qu'il a posée à tous les prévenus étrangers de l'après-midi :
– Quelle est votre situation au regard du droit au séjour des étrangers ?
– J'ai un titre de séjour de 10 ans.
L'assesseur se tourne vers le président :
– L'interdiction du territoire français est encourue pour ce type de délit.
Le président accepte de « le mettre au débat », comme il dit. Au prévenu :
– Quelles sont vos attaches en France ?
– Ma mère habite à Toulouse.
– Votre maman est de nationalité française ?
Le prévenu acquiesce.
La victime, David F., s'avance à la barre :
– Suite aux violences, je ne sors plus trop.
Quand il commence à expliquer qu'il aurait peut-être besoin d'aide pour la suite, le tribunal l'interrompt :
– L'accompagnement des victimes n'est pas de la compétence de cette juridiction.
Son avocate prend le relais pour demander 1 500 euros de dommages et intérêts.
La procureure fait court :
– Les faits sont reconnus, le casier montre que le recours à la violence est régulier et que le choix des victimes est particulier. Si on est violent quand on boit, on ne boit pas.
Elle demande 30 mois de prison.
L'avocate du prévenu revient sur son alcoolisation :
– Il a fallu attendre 10 heures pour qu'il puisse comprendre ses droits ! Quand il revient une demi-heure plus tard c'est effectivement pour rendre le casque. On lui demande d'attendre la police, il attend. Il a une situation professionnelle stable. Une peine aménagée lui permettrait de garder son logement et son travail.
Thimoté B. est condamné à deux ans de prison et à une interdiction du territoire français pendant dix ans.
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