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Contes et légendes d’une forêt révolutionnaire
31 janvier, par Malo Toquet — CultureDans Forêt rouge, la réalisatrice Laurie Lassalle transforme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en fable politique envoûtante où la forêt de Rohanne, filmée comme un être vivant magique, semble mener elle-même la résistance face aux expulsions.
« Nous sommes la forêt qui se défend. » Le conte découle comme une évidence du slogan de la ZAD, il suffit d'en tirer le fil. Avec six caméras maniées par ses complices (ses « camérades »), beaucoup de temps et un certain sens du merveilleux, Laurie Lassalle essaye de proposer une légende contemporaine de la forêt de Rohanne, près de Notre-Dame-des-Landes. Un projet certes un peu attendu, mais transfiguré par une réalisation très réussie.
Et si cette forêt était enchantée ? Et si les expulsions du 9 avril 2018 et tous les autres affrontements avaient été une guerre entre le bulldozer étatique et les arbres eux-mêmes ? Beaucoup de choses ont été dites, écrites, imaginées sur la ZAD. Les pistes du néo-paganisme un peu délirant ou de la passion lyrique pour “LA nature” semblent, au mieux, fumeuses. Pourtant, image après image, plan après plan, Laurie Lassalle parvient à fissurer l'incrédulité de départ et à convaincre que, oui, la forêt de Rohanne est bel et bien magique.
La réalisatrice avait déjà proposé un beau documentaire sur la lutte des Gilets jaunes, Boum Boum. On y vivait les manifs à travers les yeux de deux protagonistes en pleine histoire d'amour. Dans Forêt rouge, c'est sur la forêt que la caméra se focalise. Une chouette postée en sentinelle dans la nuit, des silhouettes furtives se faufilant parmi les troncs et la brume, la gardienne d'un lac et l'esprit d'un arbre. Non seulement l'équipe de tournage a su capturer des images et des sons magnifiques de ce lieu mais elle a donné une matérialité à l'imaginaire zadiste d'une forêt réellement magique. La séquence des expulsions finit sur une lecture d'un extrait d'un conte1 : « Lorsqu'ils ont débarqué en forçant sans état d'âme nos barricades, […] ils ont trouvé 6 000 corps vivants attachés aux troncs avec des cordes qui chantaient. C'était tellement puissant qu'on aurait dit que les arbres eux-mêmes se mettaient à chuchoter. »
Le rendu final est très beau mais le regard inconditionnellement admiratif sur la ZAD pose question. L'histoire qui est tissée est bien une légende, elle privilégie l'union aux désaccords et aux disputes. Depuis des années, des contre-récits font une critique virulente de l'héritage de la ZAD, qui cadrent difficilement avec le projet du conte. Ce n'est pas le sujet de Laurie Lassalle qui souhaite proposer un mythe politique. Par certains côtés, on la comprend. Mais le silence sur ces conflits reste questionnant. Dans la même idée, le film reflète malgré lui les limites du mouvement zadiste. À l'écran, surtout des corps jeunes, blancs, beaux et bien portants. On peut toutefois imaginer la difficulté à faire admettre une caméra au sein d'un lieu comme Notre-Dame-des-Landes : cela crée sans doute des biais sur les personnes et les discours présents à l'écran.
Une certaine réalité de la ZAD donc. Indéniablement belle. Déjà la légende s'enracine dans l'imaginaire des militants de ma génération. Reste à chacun·e de déterminer à quelle légende iel veut adhérer.
Malo Toquet
1 Hyphe, Alain Damasio, 2021.
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Double peine
31 janvier, par La Sellette — Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Toulouse, chambre des comparutions immédiates, décembre 2025Thimoté B. comparaît pour un vol avec violence. Très saoul, il a pensé que David F. se moquait de lui : il s'est approché, lui a donné deux gifles, a arraché son casque audio avant de partir en courant. Trente minutes plus tard, il est cependant revenu sur les lieux et, à la demande d'agents de la compagnie de transport locale, il est resté pour attendre la police.
Le président signale :
– Vous ne pouviez pas le savoir parce que ça ne se voit pas, mais la victime est une personne handicapée. Alors, il vous intéressait ce casque ?
– Vu que je voulais lui rendre, il ne m'intéressait pas.
– Pourquoi le prendre dans ce cas-là ? Et dans le dossier, personne ne dit que vous vouliez le restituer ! Quand vous êtes revenu sur les lieux, vous avez été interpellé et le casque a été récupéré.
Le casier porte la trace de deux autres vols sur personnes vulnérables, dont le dernier date de 2021. Le président l'interroge :
– Comment était la victime ?
Le prévenu répond dans un souffle que c'était une personne âgée.
– Cette année à Perpignan vous avez aussi été condamné pour usage de stupéfiant et refus de donner votre code de téléphone. Pour le reste, vous avez un CAP d'électricité et vous travaillez en intérim.
L'assesseur de gauche pose sa question habituelle, celle qu'il a posée à tous les prévenus étrangers de l'après-midi :
– Quelle est votre situation au regard du droit au séjour des étrangers ?
– J'ai un titre de séjour de 10 ans.
L'assesseur se tourne vers le président :
– L'interdiction du territoire français est encourue pour ce type de délit.
Le président accepte de « le mettre au débat », comme il dit. Au prévenu :
– Quelles sont vos attaches en France ?
– Ma mère habite à Toulouse.
– Votre maman est de nationalité française ?
Le prévenu acquiesce.
La victime, David F., s'avance à la barre :
– Suite aux violences, je ne sors plus trop.
Quand il commence à expliquer qu'il aurait peut-être besoin d'aide pour la suite, le tribunal l'interrompt :
– L'accompagnement des victimes n'est pas de la compétence de cette juridiction.
Son avocate prend le relais pour demander 1 500 euros de dommages et intérêts.
La procureure fait court :
– Les faits sont reconnus, le casier montre que le recours à la violence est régulier et que le choix des victimes est particulier. Si on est violent quand on boit, on ne boit pas.
Elle demande 30 mois de prison.
L'avocate du prévenu revient sur son alcoolisation :
– Il a fallu attendre 10 heures pour qu'il puisse comprendre ses droits ! Quand il revient une demi-heure plus tard c'est effectivement pour rendre le casque. On lui demande d'attendre la police, il attend. Il a une situation professionnelle stable. Une peine aménagée lui permettrait de garder son logement et son travail.
Thimoté B. est condamné à deux ans de prison et à une interdiction du territoire français pendant dix ans.
La SelletteRetrouvez d'autres chroniques sur le site : lasellette.org -
La faim des forçats
31 janvier, par Lluno — Chronique carcérale, Alex Less
Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Au menu ce mois-ci : gamelle, kebab et yaourts goût ouin-ouin.
Récemment, le député RN du coin est venu exercer son droit de visite. La direction l'a promené pendant deux heures et quand il a croisé des détenus ce guignol s'est étonné qu'ils ne soient pas en « tenue pénitentiaire ». Il s'attendait à quoi ? Un ensemble en toile orange avec numéro d'écrou sur la poitrine ? La prison – comme la justice en général – souffre d'une représentation faussée. L'imaginaire commun est celui des films et séries américaines. Or, en France, personne ne crie « Objection, votre honneur ! » au milieu d'un tribunal et les détenus portent leurs propres vêtements depuis le début des années 1980. Personne ne s'en était plaint jusqu'ici.
Pour ma part, j'ai longtemps cru qu'il existait de grands réfectoires où les prisonniers mangeaient dans le brouhaha des couverts et des incartades. Je les ai cherchés avant de comprendre que ça aussi, ça n'existait pas : en France, tout le monde est en cellule à l'heure des repas. Comme en Ehpad et à l'hosto, la bouffe est produite par des entreprises privées particulièrement voraces, servie à des horaires archaïques (on dîne souvent à 17 heures 30) et le plus souvent, elle n'est vraiment pas appétissante. Selon ses moyens et ses goûts, on peut manger tout ou partie de ce qui est proposé – la gamelle – et la compléter ou carrément la remplacer par ce qu'on achète en plus – les cantines.
Bien manger devient alors une affaire de première importance qui génère des pressions, des jalousies et des trafics audacieux – les fameux drones livreurs de kebabs. J'en ai pris conscience le jour où j'ai vu un lascar menacer l'auxi cuisine1 pour qu'il y ait du tiramisu au dessert :
« Tu sais bien que c'est pas moi qui décide, marmonnait le quinquagénaire en baissant les yeux tandis que j'approchais pour m'assurer que la situation n'escalade pas.
– Alors tu m'sors au moins du mascarpone, frère ! J'en peux plus moi... »
Soudain, ça m'a rappelé mon pote gourmet qui, en détention provisoire, demandait à ses visiteurs de faire entrer des épices au parloir – le shit, c'est facile à choper ici, disait-il, pas le zaatar et la muscade… Ces condiments de luxe lui avaient permis d'établir un deal avec son co-détenu : lui cuisinait des trucs délicieux pour deux et, en échange, l'autre acceptait de manger vegan.
Pour certains, c'est la première fois de leur vie qu'ils se font à manger eux-mêmes (la moitié des gens en prison ont moins de 33 ans). Ils apprennent là, avec peu de moyens, pas mal de temps et une petite plaque électrique. Bien sûr, pour cela, il ne faut pas être étouffé par son orgueil de classe comme le détenu Nicolas S., brièvement incarcéré à la Santé cet automne et dont une indiscrétion nous apprenait peu de temps avant sa libération qu'il dédaignait la gamelle par peur d'être empoisonné et se refusait « par principe » à cuisiner lui-même. Le Mandela de Neuilly-sur-Seine n'aurait apparemment gobé que des yaourts pendant trois semaines, suscitant l'angoisse de ses proches et médecins. Et personne pour lui droner un homard du Fouquet's ?
Luno
1 Les « auxiliaires » sont des détenus qui travaillent au service général de la prison.
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Pinochet revient par les urnes
31 janvier, par Bruno Le DantecLe pire semblait programmé : le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, fils d'un officier nazi et nostalgique de Pinochet, a été élu président du Chili avec 58 % des voix face à la candidate de la gauche au pouvoir. Des Chilien·nes de Marseille partagent ici leur désarroi et leur rage.
La Colorada, association fondée par des Mexicaines, reçoit une dizaine de Chilien·nes ce jeudi 18 décembre. « Hé, ici ce n'est pas le bureau des pleurs », prévient Cosa Rara, fille de disparu chilien et exilée de longue date dans le sud de la France. Ricardo râle contre « la parole fasciste libérée à travers le monde ». Paloma souligne qu'on assiste à un backlash généralisé. « Au Chili, on paie à la fois les promesses non tenues de la gauche et la panique morale surgie en réaction au soulèvement social de 2019. » Cet estallido social avait vu la jonction de colères diverses, contre la hausse du prix des transports, la privatisation de l'enseignement et les violences faites aux femmes. De fait, dans son discours de victoire, après avoir reconnu que lutter contre le crime organisé ne serait pas aisé, Kast a préféré viser les jeunes casseurs « dont les parents paieront quand ils brûlent un bus ». Carlos reproche à Jeannette Jara (candidate de gauche, militante du PC) de s'être laissée, dans les débats, entraînée sur le terrain de la droite dure : immigration et insécurité. « La gauche doit assumer son rôle transformateur. »
Cosa Rara raconte une anecdote significative : Kast, en campagne dans la capitale, croise un de ses partisans sur un trottoir. Celui-ci s'adresse à lui en allemand et le candidat se réjouit que tous deux n'aient « pas perdu leur ADN aryen ». Ana, artiste argentine venue en soutien à la soirée, souligne que les discours négationnistes, pourtant illégaux, sont diffusés partout, à longueur d'antenne. « Et c'est la gauche qu'on criminalise. » Lola abonde : « L'anticommunisme est très ancré au Chili. Ici on crie à l'antisémitisme quand tu parles de Palestine, là-bas on brandit l'épouvantail de Cuba, du Venezuela. Sur le mode post-vérité à la Trump, plusieurs deep fakes imitant la voix de Jara lui ont fait dire qu'il fallait ouvrir les frontières de part en part aux réfugiés fuyant Haïti ou le Venezuela. »
La dictature de Pinochet avait été un laboratoire des politiques néolibérales. Tina, jeune Péruvienne venue en solidarité, recentre le débat sur les appétits qu'éveille le triangle du lithium, à cheval sur les territoires chilien, péruvien et bolivien. Paloma appuie sur les échecs du gouvernement progressiste : « Boric [l'actuel président], présenté comme issu du mouvement social, avait promis de changer le monde, mais il a fait de la gestion sociale-démocrate. Et il a échoué à changer la Constitution héritée de la dictature. Là-dessus, Kast arrive et parle de révolution… conservatrice. » À ce propos, Ricardo pose la question des affects tristes que caresse le discours d'extrême droite : « Le langage de la raison ne suffit pas, à nous de réveiller nos affects joyeux. » Cosa Rara fait remarquer que seules les villes portuaires de Valparaíso (centre) et Coquimbo (nord) ont maintenu la gauche en tête. « C'est l'air du grand large ! On assiste à la déroute de la gauche officielle, pas des luttes sociales et territoriales. » Avant de se quitter, des idées sont lancées pour la suite : un observatoire, un podcast pour faire entendre la voix de l'exil là-bas au pays. Rendez-vous est pris pour une émission radio.
Bruno Le Dantec -
« Pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit à Gaza n’est pas claire du tout »
31 janvier, par Niel KadereitDurant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d'information sur la situation en Palestine. Interview.
C'est à une manifestation contre l'entreprise d'armement Eurolinks, fin novembre à Marseille, que nous tombons sur Fanny Vion. Pour la comédienne, ces quelques pas clôturent une marche qu'elle a entamée le 15 octobre dernier à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. Le long des routes de France, caméra et micro embarqué façon Antoine de Maximy, elle est allée à la rencontre de centaines d'inconnu·es, avec une question : que comprenez-vous du conflit en Palestine ? Lorsque les personnes acceptent d'être filmées, elle poste les échanges sur sa chaîne YouTube.
Qu'est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans cette (dé)marche ?
« Avec le début du génocide à Gaza, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus faire confiance aux journaux télévisés avec lesquels j'avais grandi, ceux de TF1 et France 2. Dans le choix des mots déjà : pourquoi parler de prisonniers lorsqu'il s'agit de civils palestiniens détenus dans les geôles israéliennes et d'otages lorsqu'il s'agit d'Israéliens détenus en Palestine ?
Et puis il y a le temps d'antenne. Sur la période du 8 au 14 janvier 2024 par exemple, les JT du 20 heures de TF1, France 2 et M6 ont consacré 29 secondes à Gaza et au sort des Palestiniens contre dix fois plus aux Israéliens1. Ce traitement médiatique invisibilise complètement le processus de colonisation de ces 75 dernières années. J'ai donc voulu comprendre quels effets avait cette désinformation sur la population. »
Et qu'avez-vous constaté ?
« Que pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit n'est pas claire du tout. Il m'a souvent été dit : “C'est une guerre de religion qui dure depuis 2 000 ans.” La seconde chose que j'ai fréquemment entendue c'est que les Palestiniens seraient responsables de leur propre massacre à cause du 7 octobre. Cela fait écho au fameux “droit inconditionnel d'Israël à se défendre” rabâché dans les médias. À Brioude, par exemple, près de Clermont-Ferrand, un homme m'a interpellé pour savoir quel était le drapeau que je portais au-dessus de mon sac. “Ah ! Les terroristes”, m'a-t-il répondu lorsque je lui ai dit que c'était celui de la Palestine. Et puis il a poursuivi : “Le 7 octobre, même les boches n'auraient pas osé, alors les Palestiniens ont beau jeu de se plaindre maintenant.” Lui par exemple m'a expliqué qu'il regardait toutes les chaînes et pas seulement CNEWS. Une autre fois, alors que je marchais au bord de la route à proximité d'Orléans, je suis tombée sur un groupe de cinq chasseurs. J'entame la conversation avec l'un d'entre eux en lui expliquant ma démarche. Sa réponse : “ Dans leur pays, ils naissent tous avec une mitraillette dans les mains […] c'est dans leurs gènes les plus profonds.” Si ce discours de propagande israélienne prend si bien en France, c'est qu'il résonne avec l'islamophobie et le racisme sur lequel l'extrême droite fait son beurre ici. »
Avez-vous remarqué des différences en fonction de là où vous vous trouviez ?
« Oui, entre les villes d'une part : dans celles plus à droite, comme Aix-en-Provence ou Orléans, les réactions étaient assez hostiles. Et puis dans certaines campagnes, des personnes ne se sentent pas du tout concernées par ce qu'il se passe en Palestine parce qu'elles galèrent déjà au quotidien. Moi je me sens touchée parce que je suis une citadine qui vit sur son téléphone et que je suis envahie en permanence par ces informations sur les réseaux sociaux. Beaucoup de gens en sont très méfiants et je crois que cette méfiance est en partie entretenue par les médias télés eux-mêmes, car les réseaux sociaux remettent en cause leur position hégémonique comme sources d'information. »
Et vous avez aussi rencontré des gens conscients des enjeux, j'imagine ?
« Bien sûr, j'ai moi-même appris beaucoup de choses. Pendant longtemps je pensais que la guerre était absurde. Mais en discutant avec des personnes au cours de ma marche, j'ai pris conscience que la guerre n'est absurde qu'au niveau humain. Au niveau économique elle est finalement d'une grande rationalité. Cela me semble utile que tout le monde sache pourquoi les guerres sont faites. »
Propos recueillis par Niel Kadereit
1 Voir « Israël-Palestine, le 7 octobre et après (3) : invisibilisation de Gaza et déshumanisation des Palestiniens. » Acrimed (12/02/2024)




