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Le tarot : un gros mot pour les gauchos ?
18 juillet, par Malo Toquet — Salomé Lahoche, Le dossier
Antifasciste, féministe, tendance « écoterroriste » aux yeux des forces de l'ordre, Fanny est aussi tombée dans la marmite de l'ésotérisme : elle s'adonne au tirage de tarot. Un « accompagnement thérapeutique » qu'elle pratique à l'abri du regard de ses camarades, critiques à l'égard de la spiritualité. Mais pourquoi laisser ce champ-là aux prédicateurs et autres idéologues réacs ? La jeune femme assume ses contradictions et nous raconte comment elle les surmonte.
« Je me suis intéressée au tarot vers mes 18 ans, je ne sais pas exactement pourquoi, c'était assez cool, un peu magique. J'ai acheté un jeu de tarot pour commencer à lire les cartes, me suis procurée des livres pour m'instruire sur le sujet et j'ai regardé des vidéos YouTube – comme une bonne milléniale que je suis. J'ai été formée au référentiel de naissance : une méthode d'accompagnement dans la connaissance de soi qui utilise les cartes de tarot comme un outil de projections. Il y a une dimension très psychologique dans cette pratique : la carte représente quelque chose, celui qui la tire analyse ce qu'il voit en fonction de sa vie. C'est un miroir de ses préoccupations ou de ses attentes. Le tarot est un outil qui permet de réfléchir sur sa vie, de changer certaines choses ou d'en révéler d'autres sur soi-même. Il m'arrive aussi de faire des tirages dans lesquels je ne vois rien, je ne comprends rien, je me dis que ça n'a aucun sens. Dans ces cas-là, je passe à autre chose. Ce n'est pas grave : je ne cherche pas nécessairement de réponse. Le tarot m'amène une touche de fantaisie, de magie. Cet imaginaire m'inspire, car il laisse de la place au flou. »
Démystifier le sacré« Le problème, c'est que l'univers du tarot et mes convictions de gauche ne vont pas forcément de pair. Je me suis souvent retrouvée dans des situations contradictoires. Quand j'entre dans les librairies spiritualistes ou quand je fais des stages de permaculture, par exemple, il y a une forme de mystique pesante, proche du dogme et de la religion, qui ne reflète pas du tout ma vision de la spiritualité. J'aime mobiliser celle-ci à ma manière, avec sérieux, mais sans sacraliser la pratique pour autant. Le tarot reste une pratique populaire, avec des noms et des interprétations changeantes.
« Le tarot reste une pratique populaire, avec des noms et des interprétations changeantes »Quand des gens veulent fixer des règles en matière de divin, comme dans le “féminin sacré” par exemple, ça devient très problématique. Face à un tirage, certaines personnes peuvent se dire “oh mon dieu, ça y est, mon destin est scellé”, mais ça reste un choix parmi d'autres. Il n'y a aucune obligation à être influencé par une carte. À mon sens, le milieu manque de second degré, d'un regard critique et humoristique. On gagnerait à être plus détendu avec le sacré. »
Planter un grain de folie« Du côté de la sphère militante, j'évite de parler du fait que je tire les cartes parce que ce n'est pas toujours bien vu. J'ai peur qu'on me juge comme la folle du bus, que mon discours ait moins de valeur, parce que spirituel. Le milieu militant a tendance à être plus cartésien que je ne le suis. Un esprit scientifique apporte énormément à l'émancipation, mais ce prisme me fatigue par moment. J'ai besoin de réfléchir autrement. Cela dit – qu'on soit bien d'accord –, je pense que c'est très important de garder une grille d'analyse rationnelle. Pour ce qui a trait à la médecine, par exemple, ça peut être très dangereux de se priver d'une approche scientifique. Il faut trouver un équilibre. Face à des choses qui nous dépassent et qu'un matérialisme rigide ne prend pas en charge, on peut avoir besoin d'un peu de magie. Typiquement, mes rituels sont en lien avec le sens de l'existence, la mort de mes proches et la mienne. Ils créent un passage qui permet de prendre du recul ou d'accepter, mais je ne crois pas qu'il faille nécessairement amener de la spiritualité à gauche. Celle-ci relève de besoins très personnels, qui ne sont pas forcément bons à généraliser. J'aimerais simplement me sentir un peu plus à l'aise, que ce soit accepté d'être une militante de gauche et une personne qui fait des tirages de tarot ou des rituels. »
S'émanciper tranquille« Pour autant, selon le milieu de gauche dont on parle, le tarot n'est pas toujours perçu de la même manière. Par exemple, j'ai fait un tirage dans mon club de roller derby, qui est un sport très politisé. Les gens étaient trop chaud d'essayer. Je pense que le tarot entre dans le courant des pratiques d'empowerment féministe : ça fait du bien, et se faire du bien, c'est aussi reprendre du pouvoir. Plus concrètement, en faisant des tirages, je m'inscris dans une tradition et je me l'approprie autrement, je peux en ajuster le sens. Les figures très connotées comme le roi ne sont que des symboles. Celui-ci représente généralement une forme de but, de finalité, pas forcément un pouvoir masculin. Mon prof de tarot me disait souvent que cette pratique pouvait être non genrée, humaniste et philosophique. J'adhère complètement à cette idée. On hérite d'un essentialisme un peu dangereux avec le tarot, mais on recrée un lien, peut-être imaginaire, avec toutes les femmes qui l'ont pratiqué et qui ont été persécutées. »
Propos recueillis par Malo Toquet -
Le supporter de foot
18 juillet, par Émilien Bernard — Nino Dufaux, Nos amis les animauxOh Nova, chère chienne, pauvre chienne. Tu n'as rien demandé et te voilà embrigadée, sommée de donner des pronostics sur un sport dont tu te contrecarres comme de ta première laisse : le pied-ballon. C'est ce que conte un vomitif article de 20 Minutes en date du 17 juin, intitulé « Coupe du monde 2026 : cette chienne du Var devient la star des réseaux grâce à ses pronos ». Traduction : comme si la punition d'habiter dans le Var ne suffisait pas, tes bouffons de maîtres sollicitent tes dons divinatoires pour te propulser au rang d'influenceuse d'un événement marqué du sceau de l'ignominie. Résultat : tu fais des millions de vue en poussant des boules avec ta truffe pour décider si onze débiles à gros mollets vont défoncer onze pelles à merde à gros pectos. Notons que tu fais suite à Paul le poulpe (2010) et Marcel le cochon (2018), autres braves bêtes sacrifiées sur l'autel de la connerie footbalo-divinatoire. Mais rassure-toi, Nova, je suis là. Le temps de cette chronique animalière, je prends ta place et émets mes propres pronostics. 1/ Mbappé et son gros melon périront dans un accident de parachute ascensionnel. 2/ Le crâne lustré du boss de la FIFA Gianni Infantino prendra feu sous le soleil ricain. 3/ Le vainqueur, plus motivé par la politique que par le football, sera l'assassin de Trump. 4/ Tous les étrons bipèdes ayant clamé qu'ils boycotteraient l'événement avant de retourner leur veste décéderont d'une maladie infectieuse baptisée « cheh-patite ». 5/ On va tous·tes brûler. Vivement.
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Plante la tente
18 juillet, par Thelma Susbielle — Colloghan
Une aura rustique colle à la peau du camping. Mais détrompez-vous ! Ces aires de vacances a priori « populaires » atteignent jusqu'aux cinq étoiles sous l'impulsion de promoteurs privés. Piscines chauffées, chalets, mini-golfs : les campings publics se font grand remplacés par les privés, les vacanciers des classes populaires par les cols blancs. Un business en plein boom malgré les crises.
« Alors, on n'attend pas Patrick ? » Si le camping a été la star de certaines comédies qui jouent sur le stéréotype du beauf, il est effectivement adoré des Français : c'est le premier mode d'hébergement touristique dans l'Hexagone. Sa fréquentation est en constante augmentation et les touristes venus d'ailleurs ne sont pas en reste : 30 % des usagers sont étrangers. Ce qui joue le plus dans ce choix de vacances ? Son prix, défiant toute concurrence pour des vacances au coût raisonnable. Comptez 30 euros la nuit, soit 210 euros la semaine, sur un emplacement nu pour deux adultes avec électricité, selon la moyenne établie par le site CampingFrance. À peine le tarif d'une nuit en chambre d'hôtel pendant la haute saison. D'ailleurs, c'est surtout sur les littoraux – dont les prix s'envolent l'été – que les campings prolifèrent : ils représentent plus de deux tiers de l'hébergement touristique. Derrière la fame, c'est une lutte des classes qui se joue entre campings publics et privés, doublée d'une crise climatique qui ne fait pas de quartier.
La voracité du Capital« Huttopia, c'est l'image des colons qui arriveraient en Amérique et seraient-là à tout dézinguer, à couper tous les arbres, juste pour faire du profit. Nous notre but, c'était pas de tout détruire pour mettre quatre mobil-homes là où il y en avait qu'un seul, tout ça pour une question de rentabilité. Ils en ont fait une usine de notre camping. » Au micro des Pieds sur Terre, Luca a la gorge serrée. Asphyxié par les dettes, le harcèlement moral, les menaces et l'épuisement mental, le jeune homme a dû vendre le camping créé par ses grands-parents à Aix-en-Provence à une holding promotrice de « l'écotourisme », présente à l'international. Lui a été licencié, les résidents à l'année virés manu militari.
« Le camping municipal est en voie de disparition. 90 % de l'offre actuelle est aujourd'hui privée. C'est brutal, mais c'est la réalité »Une octogénaire s'est même suicidée. Le funeste destin de ce camping familial, avalé par les gros bras de l'industrie touristique, est loin d'être un cas isolé. « Le camping municipal est en voie de disparition. » Olivier Sirost, sociologue spécialiste du sport et des loisirs, le dit franco : les prédateurs sont les entrepreneurs de l'hôtellerie plein air, regroupés en une fédération qui rassemble les propriétaires de campings privés, dans une logique de rentabilité maximale. « 90 % de l'offre actuelle est aujourd'hui privée. C'est brutal, mais c'est la réalité. »
Un rouleau compresseur libéral qui s'amorce depuis les origines de la pratique. Quand le camping s'impose au Royaume-Uni comme un loisir, au début du siècle dernier, les congés payés n'existent pas : ce sont surtout les hommes de catégorie socioprofessionnelle élevée qui cherchent à s'évader de l'air pollué des villes, armés d'un drap ou d'une ancienne tente militaire. Et puis, les patrons flairent l'aubaine : des « parties de camping » sont créées, rappelle Olivier Sirost. On emmène toute une ville ouvrière à la campagne pour s'échapper des usines et de la répétition des gestes pour revenir galvanisés et… plus productifs ! Le scoutisme s'en empare dans l'entre-deux-guerres – les jeunes garçons apprennent les techniques de survie tout en vivant en communauté dans la nature – avant que les classes populaires puissent en profiter à partir de 1936 : après deux mois de grèves, les travailleurs arrachent au patronat la semaine de 40 heures et les congés payés. Et voilà que les campings municipaux voient le jour pour accueillir ces vacanciers-ouvriers. Avec ses tarifs accessibles et ses infrastructures simples, le camping devient une pratique de masse après la Seconde Guerre mondiale. Les aménagements se modernisent, les services se diversifient. Dans les années 1960, face à l'afflux de vacanciers sur les côtes, de nombreux arrêtés préfectoraux autorisent et encadrent la création de campings privés. Il devient ainsi une activité commerciale à part entière. Le ver est dans la pomme.
David et GoliathAujourd'hui, il existe 7 000 terrains de camping sur tout l'Hexagone et la loi interdit l'ouverture de nouveaux espaces de ce type. Cela ne peut être que de la reprise. Même si certains endroits semblent encore épargnés par les appétits des holdings, comme en montagne et sur les îles de Bretagne et les Pays de la Loire, cette « résistance reste marginale ». « Le littoral est complètement trusté par l'industrie de plein air, explique le sociologue. On est face à un rouleau compresseur du secteur industriel qui influence la législation. » Depuis les années 1980, les aires minimalistes et accessibles – un terrain vert, un bloc sanitaire – disparaissent au profit d'infrastructures haut de gamme hérissées de maisonnettes et d'équipements de loisirs en tout genre. Leelou, 19 ans, explique leur attractivité : « C'est un bon rapport qualité prix : il y a pas mal d'activités et de clubs enfants, c'est pratique pour les parents. Les soirées aussi, il y a une bonne ambiance. C'est convivial. »
En plus d'être très convoités, les terrains privés coûtent en moyenne 10 à 20 euros de plus pour les mêmes prestations, voire 30 euros pour les plus haut de gammeLa création d'une 5e étoile pour ces établissements touristiques à ciel ouvert illustre la vision marketing de ce développement. Olivier Sirost pointe un effet de gentrification de la nature : « Le camping de luxe est l'empire des catégories sociales supérieures. »
Pour autant, même en voie de disparition, le camping municipal continue de porter un idéal de vacances populaires. « Le camping une étoile, c'est ma passion sur terre. Les personnes qui cherchent ce genre d'endroits sont chill. L'ambiance est paisible, sourit Oriane, 28 ans, randonneuse à vélo. Six ou sept euros la nuit, ça change tout sur un budget vacances. » En plus d'être très convoités, les terrains privés coûtent en moyenne 10 à 20 euros de plus pour les mêmes prestations, voire 30 euros pour les plus haut de gamme. Ce qu'apprécie cette coordinatrice de contenu pour guides touristiques : pouvoir appeler deux heures avant d'arriver. « Pas besoin de prévoir six mois à l'avance comme dans les campings privés. »
L'herbe plus verte ailleurs ?Le camping privé ou public suscite également un imaginaire écologique. Or, ce type de séjour s'avère plus polluant qu'il n'y paraît, comme le souligne Olivier Sirost. Sans parler des immenses piscines chauffées ou autres aberrations écologiques de certains campings privés, la mobilité vers ces lieux de villégiature représente un gros morceau de l'empreinte carbone des vacances. Le sociologue mentionne également les « efforts » d'aménagement qui se veulent plus « écolos » pour séduire les classes supérieures réceptives au greenwashing. Résultat : des « îlots de fraicheur », composés avec des végétaux qui n'ont rien à faire dans cet endroit. La simplicité et le dénuement des aires publiques attirent d'autant plus les voyageurs en quête de décroissance. « C'est une éthique générale du voyage, tranche Oriane. J'aime bien quand mes vacances sont minimalistes. Je ne cherche pas le confort. » Pour l'amatrice de plein air, ce type de terrain a d'autres avantages : « On est plus proche de la nature. C'est moins artificialisé et ça correspond plus à ce que je cherche. » Niel, 28 ans, journaliste, résume : « C'est fantastique, car c'est la liberté d'esprit, de l'âme et du portefeuille. » Pour les plus aventureux, il reste le bivouac.
Avec le réchauffement climatique, 40 à 50 % des campings, privés ou publics, risquent de disparaître notamment à cause des incendies et de la montée des eauxIl est déjà adopté par une petite partie des campeurs, désireux de retrouver une connexion à la nature perdue dans les allées goudronnées des campings. Une solution qui reste cependant très réglementée : c'est le prix à payer de la gratuité. Néanmoins, cette pratique n'a pas que des avantages, souligne Niel : « C'est totalement gratuit et il y a moins de touristes. Mais parfois je ne trouve pas de bon endroit pour poser ma tente, il faut prévoir, avoir de l'eau, de la nourriture… »
Pour ce mode de vacances, les heures sont comptées : avec le réchauffement climatique, 40 à 50 % des campings, privés ou publics, risquent de disparaître notamment à cause des incendies et de la montée des eaux, précise Olivier Sirost. Et si ce ne sont pas les risques environnementaux, c'est la précarisation des classes populaires qui aura raison de la tente : cette année, près d'un tiers des Français ne partiront pas en vacances, faute de moyens pour la plupart.
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