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Dirty Dancing m’a radicalisé·e
4 juin, par Jonas Schnyder — Marie-Madeleine Salvanes
Avec l'ouvrage On ne laisse pas Bébé dans un coin, les éditions Hors d'atteinte nous font le plaisir de nous rappeler – ou de nous apprendre – que si le film Dirty Dancing est un film culte, c'est aussi par sa dimension profondément féministe et pro-avortement.
Au moment où je me fonds dans la foule dense des Transmusicales de Rennes en décembre dernier, la DJ temporise sa transition avec une mélodie qu'on croit reconnaître. La tension monte, et quand les paroles se font enfin distinctes, elles déclenchent l'euphorie générale d'un public chantant à gorge déployée « (I've had) The Time of my Life » du film Dirty Dancing. Le carpe diem est général.
N'ayant qu'un vague souvenir du film, je me suis demandé si je ne vivais pas là un puissant moment de nostalgie pour une œuvre qui – à l'image de Grease – gagne à ne pas être revue1. Mais avec la publication quelques mois plus tard de l'ouvrage On ne laisse pas Bébé dans un coin : Dirty Dancing, un film féministe (Hors d'atteinte, mai 2026), j'ai vite compris que j'étais à côté de la plaque. Dans cette passionnante analyse, initialement publiée en 2024, l'autrice et journaliste canadienne Andrea Warner nous replonge dans tout ce que cette amourette d'un été a de politique : alors que Bébé, 17 ans, est en vacances avec sa famille aisée, elle découvre les inégalités de classe et l'empouvoirement par la danse en rencontrant Johnny, un des employés de la pension ; les deux s'associent pour financer l'avortement clandestin de leur amie Penny tout en évitant qu'elle perde son emploi ; le soin devient communautaire quand l'opération se passe mal et que le trio se confronte à l'hostilité familiale et institutionnelle.
Pour l'autrice, il n'y a pas de doute possible : Dirty Dancing est une « œuvre cinématographique subversive, féministe et drôle, en avance sur son temps (et intemporelle) à bien des égards […] L'avortement y est montré comme un soin médical normal, nécessaire et vital ; et les femmes y désirent et y pratiquent du sexe sans que ça ne dérange personne ». Mais elle ne s'arrête pas là et passe en revue les musiques du film, nous raconte ses coulisses et les difficultés auxquelles s'est confrontée Eleanor Bergstein pour défendre son scénario – basé sur sa propre vie – des tentatives de censure. Le film reste cependant le produit de son époque et la journaliste pointe du doigt une réappropriation culturelle (musiques et danses) au profit d'un casting uniquement blanc, qui en fait une œuvre « complice de la longue histoire raciste des Blancs exploitant la culture noire ».
Partant de son propre vécu, Andrea Warner insiste sur le pouvoir émancipateur des drames musicaux de l'époque, dont Flashdance, Footloose et plus particulièrement Dirty Dancing. « Le film qui a changé ma vie. C'est lui qui a contribué à façonner mon féminisme naissant, qui a fait de moi une militante à vie pour le droit à l'avortement et qui m'a fait découvrir la puissance de la musique. »
Jonas Schnyder
1 . Autre comédie musicale culte sortie en 1978, Grease est notamment critiquée pour sa contribution à la culture du viol (propos et comportements sexistes, scènes d'agressions, banalisation des violences ).
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Rendre à la poussière des années d’existence
30 mai, par Margaux Wartelle — CultureÀ Toulouse comme ailleurs, des quartiers populaires sont détruits, remodelés, aseptisés, et leurs résident·es poussé·es dehors. Dans « Personne ne se souviendra de nous », documentaire sonore réalisé par Ludo Mepa et Américo Mariani, trois habitantes racontent la violence de leurs expériences et l'évolution de leur rapport au monde.
Le banc où s'asseyait un grand-père ou les petits carreaux bleus d'une salle de bain. Des détails, comme ces lambeaux de papiers peints qui restent, une fois la façade de l'immeuble éventrée. À quoi se raccrocher quand tout est vidé, grignoté puis anéanti ? Une habitante d'Empalot, quartier toulousain qui a subi une « opération de rénovation urbaine », explique qu'elle a appris récemment qu'une grue pouvait être un oiseau. « Pour moi les grues, toute ma vie, c'étaient les grues en ferraille. » Celles qui défoncent des habitats et des souvenirs, bouleversent jusqu'à la taille même de l'espace où tout repère devient impossible, même celui du chemin emprunté enfant.
À travers les témoignages de trois habitantes de quartiers différents mais unies par la même expérience, « Personne ne se souviendra de nous »1, mêle sentiments et analyses face à un phénomène dont la brutalité est une continuité historique et géographique. Dans le générique de fin, on apprend qu'en France, entre 2004 et 2022, plus de 175 000 logements, dans 546 quartiers populaires, ont été démolis. La rudesse de l'annonce, les propositions de relogement pourries, les tentatives de désunion : les témoignages retracent un quotidien bouleversé, la dépossession et le mépris. L'une des habitantes raconte avoir été parmi les dernières locataires à partir : « C'est presque sadique, comme si t'étais placée à un endroit où t'étais obligée de te regarder disparaître […] Tu cohabites avec ta finitude. »
À intermèdes réguliers, on entend également la voix de la machine, contrepoint à ces vies humaines dont « la réalité part en fuite », comme pour donner corps à un processus qui semble décidé de tellement haut que les responsables ne sont jamais nommément cités. Cette machine, « Ferrari de la destruction », qui démolit en quelques heures un immeuble de neuf étages, et laisse, en bas, des existences à reconstruire. « Il y a quelque chose qui part, qui s'en va et c'est irrémédiable. »
À Empalot, un artiste avait affiché en énorme le visage d'un chibani2 sur la façade d'un immeuble. Les grues ont commencé par là, par « grignoter son visage ». Plus tard, dans un autre quartier, « le nouveau visage » est devenu Basic-Fit. « Épuré, dynamique, sportif et propre. » Parmi les stratégies de résistance esquissées revient celle de la mémoire : accorder « beaucoup plus de place » à cet espace imaginaire et continuer à raconter, avec le sentiment d'« avoir la responsabilité qu'une chose ne meurt pas ».
Margaux Wartelle
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Douze mois de prison et un conseil
30 mai, par La Sellette — Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Toulouse, chambre des comparutions immédiates, février 2026Romain R. comparaît pour avoir conduit malgré une annulation de permis et en état d'ivresse. Des policiers l'ont trouvé un matin, endormi au volant d'une voiture n'ayant plus que trois roues et qui avait visiblement roulé sur une jante pendant quelques dizaines de mètres.
Le prévenu a expliqué en garde à vue que le véhicule était à sa compagne et que c'est elle qui avait conduit. Le couple avait fait la fête dans un bar la veille. Iels ont crevé sur le retour et ont fini coincé·es sur un rond-point. Sa femme est repartie acheter des cigarettes avec des personnes rencontrées ce soir-là. Romain R. a seulement pris le volant pour mettre le véhicule à un endroit moins gênant, puis s'est endormi.
Sur son casier, il y a 17 mentions – infractions routières pour la majorité, recel, contrefaçon, violences, vols. Le président commente : « C'est long de lire tout votre casier judiciaire ! Qu'est-ce que vous en pensez de tout ça ? »
Le prévenu ne sait pas trop quoi répondre. Il explique qu'il a rendez-vous avec un addictologue en février, mais le président a une meilleure idée : « Si vous savez que c'est l'alcool qui vous fait avoir des problèmes judiciaires, vous pouvez peut-être arrêter de boire ? Manifestement il y a un problème. Vous n'êtes pas d'accord ? »
Romain R. répond avec réticence qu'il ne voit pas les choses de cette façon, ce qui exaspère la procureure, qui déteste les prévenus de mauvaise volonté : « C'est le genre d'audience qui m'agace passablement. Ce qui ressort de son attitude, de la garde à vue et de son casier judiciaire lui-même, c'est que le prévenu ne se remet pas en cause ! On a pourtant mis en place tout un tas de choses – sursis probatoire, bracelet électronique, détention. Il est aussi indifférent à la problématique de l'alcool que face aux décisions judiciaires. Il ne comprend pas pourquoi ce qu'il a fait est grave ! Il n'a pas le droit de conduire, que ce soit 50 centimètres, un mètre ou 200 mètres, a fortiori quand il est alcoolisé ! »
Pour bien lui faire comprendre, elle demande 12 mois de prison avec mandat de dépôt.
L'avocat de la défense pense qu'il faut « remettre le dossier dans un contexte » et que la justice doit « savoir sanctionner intelligemment ». Puis il se rassoit.
Les trois juges se retirent pour délibérer brièvement.
Après avoir annoncé à Romain R. qu'il était condamné à 12 mois de prison avec mandat de dépôt, la présidente ajoute un conseil : « Il faut prendre conscience de votre problématique addictive.
— J'en ai conscience… J'avais commencé à faire des choses… Là tout va s'arrêter. »
Sa voix se brise, il s'appuie sur le box en plexiglas, accablé.
« Tout ne va pas s'arrêter, il faudra continuer en prison ! Par ailleurs, est-ce que vous avez des douleurs ou un traitement que je dois signaler à la prison ? J'ai déjà indiqué qu'il y avait un risque de manque. » Mais le condamné ne répond plus. Une des policières présentes dans le box le tient par les épaules et lui parle doucement.
La Sellette -
Les petits mouchards
30 mai, par Loïc — Mona Lobert, Échec scolaireLoïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
Dernière semaine avant les vacances. L'énergie déployée tout au long du mois de mars de manifs, grèves et blocages semble un peu retomber. Dans les couloirs, on lit la fatigue dans le regard des profs et des élèves mobilisé·es. D'autant que la répression subie par les lycéen·nes à Marseille a été sévère. Pour la dénoncer, un rassemblement est organisé. Sur place, une centaine de profs et de lycéen·nes. « On ne veut pas des insultes ni des coups de bouclier. Ce qu'on veut, c'est être entendu. Qu'est-ce que font nos dirigeants ? Ils nous envoient les CRS ! Et la répression à laquelle nous nous attendions moins, c'est celle des établissements », exprime un élève au mégaphone. Bien dit. Car aux intimidations et menaces policières qui ont eu lieu devant les blocus, parfois transformées en arrestations musclées, s'est ajoutée une répression plus sournoise de la part des directions scolaires. Dans mon lycée, celleux qui bloquaient sont régulièrement pris à partie par la direction, en faisant peser sur elleux des menaces de conseils de discipline. Dans un autre lycée, les pensionnaires ont été interdit·es de sortir devant l'établissement pour « cause de danger ». L'un d'entre elleux me raconte : « C'est une manière de tuer notre blocus parce qu'il est essentiellement mené par des élèves de l'internat ! » Ailleurs encore, un jeune me rapporte que les policiers auraient dit à certain·es : « On connaît vos noms, on va venir chez vous, on va vous arrêter. » Mais comment ont-ils pu avoir leur nom ? Selon plusieurs personnes, l'administration du lycée en question aurait fourni un trombinoscope avec noms et photos des élèves mobilisé·es à la police. Légal ? « C'est très douteux, d'autant que les parents n'ont pas autorisé cet usage de la photo de leur enfant », observe une amie syndicaliste.
Pendant les vacances, une info fait grand bruit dans le petit monde du syndicalisme enseignant. L'inspecteur d'académie des Bouches-du-Rhône a adressé début avril une lettre aux familles dans laquelle il écrit : « Votre enfant a été reconnu lors d'une manifestation devant la direction des services départementaux de l'Éducation nationale. » Comment les « enfants » ont-ils pu être reconnus ? L'inspecteur d'académie l'a confié à la presse locale, il les a photographiés lors du rassemblement avant de demander aux chefs d'établissements de les identifier. Ainsi, police et petits chefs veillent au grain et cherchent à faire taire une jeunesse qui se bat pourtant pour améliorer les conditions de travail de tout le monde. Au mégaphone, un lycéen conclut : « Il faut continuer à s'éduquer seuls s'ils refusent de nous en donner les moyens ! Et changer la société s'ils se bornent à vouloir nous refiler leur monde pourri ! »
Loïc -
Data centers : plus simple, plus vite
30 mai, par Laëtitia Giraud — Triton, ÉcologieLa loi de simplification de la vie économique a été définitivement adoptée le 15 avril dernier. Et comme simplifier se conjugue souvent avec déréguler, le texte rend la vie bien plus facile aux projets de data centers, désormais consacrés au rang de projets d'intérêt national majeur.
Qui aurait pu croire qu'un projet de loi, porté par la macronie, arriverait à déclencher l'ire de deux de ses ancien·nes ministres, Agnès Pannier-Runacher et Christophe Béchu, au point qu'iels en appellent à censurer l'un de ses articles ? Dans une tribune au vitriol parue dans le journal Le Monde, on lit ainsi que « l'article 15 […] promet la France moche, celle du hangar et de la friche ».
Adoptés le 15 avril, la loi de simplification de la vie économique et son article 15 déroulent le tapis rouge aux projets industriels et numériques, et facilitent l'implantation des centres de données sur le territoire. Le texte prévoit que les projets qualifiés d'intérêt national majeur (PINM), c'est-à-dire qui « revêtent une importance particulière pour la transition numérique, la transition écologique ou la souveraineté nationale », puissent désormais bénéficier de procédures accélérées pour s'installer. Un astucieux mélange de « mesures dérogatoires au droit commun », notamment au code de l'urbanisme et de l'environnement, leur permet de débloquer l'obtention de permis de construire, explique un collectif d'associations, de syndicats et de militants1].
Consommer les solsAppelant à un moratoire sur les data centers, le collectif dénonce l'article 15, qui constitue « un retour en arrière sur la loi Zéro artificialisation nette et sur la protection des espèces menacées ». L'article indique en effet que les PINM ne sont plus comptabilisés dans la « consommation d'espaces naturels, agricoles ou forestiers » prévue par les plans locaux d'urbanisme. Autrement dit, les data centers pourront s'implanter en dehors des limites fixées à l'urbanisation.
L'adoption de la loi intervient alors que le gouvernement s'agite dans tous les sens, ces dernières années, pour que les investisseurs de la tech viennent s'installer dans notre beau pays à l'énergie (presque) décarbonée. Le projet de loi entendait donc régler une bonne fois pour toutes ce que l'actuel ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, désigne comme un « blocage stratégique » des « délais » et des « procédures excessivement rigides ». Reste alors à comprendre, écrit le collectif Le Nuage était sous nos pieds, jusqu'où ira ce « démantèlement lent mais assuré des maigres législations écologiques et démocratiques qui encadraient encore les élans du capitalisme technologique ».
Laëtitia Giraud
1 [. « Contre la “loi simplification”, ralentissons et osons faire front commun », Libération, 8 avril 2025.



