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À zagreb, pogo anti-facho !
20 juin, par Eliott Dognon — Pauline GilletLe 9 mai dernier, alors qu'un vent fasciste souffle sur la Croatie, les antifascistes de Zagreb organisent les Trnjanski kresovi, un événement festif annuel qui commémore la libération de la capitale croate par les Partisans yougoslaves le 8 mai 1945. Reportage.
Sous un ciel bleu et un soleil de fin d'après-midi qui rougit les peaux, quelques milliers de personnes occupent les pelouses des quais de la Save. Il est 17 heures 30, nous arrivons devant Močvara à Zagreb, un club aux allures de hangar timbré d'une fresque murale au message explicite : « Ne travaillez jamais », écrit en français. Une foule intergénérationnelle venue de toute l'ex-Yougoslavie et d'ailleurs se retrouve pour pique-niquer autour de cinq bûchers. Certains jouent au frisbee pendant que des bambins se roulent dans l'herbe, hilares. D'autres déambulent entre les tables de collectifs militants, la cantine où l'on sert une soupe de haricots et la scène principale. Prises de paroles, conférences ou encore tables rondes s'y succèdent, allant du combat antifasciste des Partisans yougoslaves à la défense des réfugiés, en passant par le soutien à la Palestine.
« L'inclusion est un élément fondamental de l'antifascisme : c'est un combat pour les droits de toutes les minorités de notre société »Des performances artistiques fleurissent à l'ombre de la bannière « Ujedni protiv fašizma » (« Unis contre le fascisme »). Bienvenus aux Trnjanski kresovi (Les feux de joie de Trnje1), l'événement qui commémore la libération de Zagreb du joug fasciste le 8 mai 1945.
Un contexte hostile« Au cours de l'année écoulée, nous avons constaté comment les Oustachis [une milice séparatiste fondée en 1930, soutien de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste ayant commis des massacres de Serbes, Tziganes et Juifs — ndlr] sont ouvertement glorifiés et réhabilités depuis les bancs du Parlement, les scènes de concert et les tribunes des supporters de foot, avec le soutien inconditionnel des autorités et de certaines institutions », écrit le réseau des femmes antifascistes de Zagreb (Mreža Antifašistkinja Zagreba – MAZ), organisateur des Trnjanski kresovi, dans un post Instagram. « Des groupes d'extrême droite profèrent des menaces à l'encontre de la minorité nationale serbe, des journalistes et des militants. Les agressions et les vols visant les travailleurs migrants deviennent monnaie courante dans les rues de nos villes. »
Le public lâche quelques larmes à l'écoute de « Je ne veux pas mourir dans les combats de Sarajevo », ville symbole de l'identité yougoslavePlus tôt dans l'après-midi, nous nous sommes immergés dans cette ambiance nauséabonde. Alors que nous flânons dans le centre-ville de Zagreb, nous croisons la « marche pour la vie », une manifestation anti-avortement. Nous feignons à peine notre surprise à la vue d'une bonne sœur portant une pancarte : « Ceci est un choix », accompagné de deux glaces – « Ceci est un enfant » accompagné d'un fœtus. Pire, à la fin du rassemblement, la foule se rassemble dans le parc Zrinjevac pour une petite session musicale. Et là, SURPRISE ! Marko Perković, dit « Thompson », monte sur la scène. Interdit de se produire dans plusieurs pays, il est tout simplement le chanteur le plus populaire de Croatie. En juillet 2025, il a organisé le plus grand concert de l'histoire du pays à l'hippodrome de Zagreb avec environ 450 000 personnes présentes. Des saluts nazis avaient rythmé la soirée et Thompson s'était même laissé aller à envoyer un « Za Dom – Spremni ! » (« Pour la patrie – Prêts ! »), la devise des Oustachis, reprise en cœur par la foule. Nous prenons rapidement la poudre d'escampette en direction de Močvara !
L'antifascisme remis au goût du jourFondés en 1977 par l'Union de la jeunesse socialiste de Croatie, branche croate de l'organisation des jeunesses communistes yougoslaves, les Trnjanski kresovi s'installent dès le départ sur les quais de la Save. C'est à cet endroit, via le pont de la Liberté, que les Partisans yougoslaves entrent dans la ville le 8 mai 1945 pour libérer Zagreb des Oustachis. Tombés dans l'oubli à la faveur du nationalisme à la fin des années 1980 et des guerres de Yougoslavie qui ont suivi, ce n'est qu'en 2015 que le MAZ remet au goût du jour l'événement en rassemblant plus largement. « L'inclusion est un élément fondamental de l'antifascisme. C'est un combat pour les droits des travailleurs, des femmes, des personnes LGBTQ+ et de toutes les minorités de notre société », explique Kiša Bizović Grgas, membre de MAZ2.
Les feux de joie sont allumés par une torche qui passe de main en main au son des tambours et du cri : « Nous sommes tous antifascistes ! »Pour mettre tout ça sur pied, les organisateurs peuvent notamment compter sur des soutiens venant de l'opposition, dont la boussole idéologique s'avère ambiguë, impliquant parfois des personnalités nationalistes. Ils ne se privent d'ailleurs pas de critiquer celle-ci tant elle « aborde l'antifascisme avec malaise et réserve et échoue à former un front commun. »
Pogo émotionnelVers 20 heures, notre pack de bières et notre pique-nique bien entamés, les feux de joie sont allumés par une torche qui passe de main en main au son des tambours et du cri : « Nous sommes tous antifascistes ! » reprit en cœur dans un élan ritualisé. Plusieurs banderoles sont déployées : « Partisanes et Partisans – Merci ! », « Unis contre le sionisme » ou encore « Unis contre la transphobie ». N'en déplaise à une poignée de fascistes venus perturber l'événement, tenus à distance par un cordon de flics.
Peu après 21 heures, une foule incandescente de fêtards se retrouve dans le club Močvara pour l'« Antifa Night » où s'enchaînent les riffs de guitare de plusieurs groupes croates avant l'arrivée du mythique groupe de punk anarchiste serbe Atheist Rap. À ce moment, le pogo s'intensifie dans une ambiance bienveillante et généreuse. Femmes et hommes s'élancent ou s'enlacent au milieu des flots de bibine virevoltants et parmi les effluves de sueur.
« Des groupes d'extrême droite profèrent des menaces à l'encontre de la minorité nationale serbe, les agressions visant les travailleurs migrants deviennent monnaie courante dans nos villes »Certains, portés par la foule, reprennent les paroles apprises par cœur oscillant entre critique acérée du nationalisme, antimilitarisme et humour absurde. D'autres lâchent quelques larmes à l'écoute de « Je ne veux pas mourir dans les combats de Sarajevo », ville symbole de l'identité yougoslave et de la coexistence multi-ethnique avant que plus de 10 000 âmes n'y périssent sous les balles et les bombes pendant son siège (1992 – 1996). Nos godasses sont désormais flinguées, mais on ressort plus que jamais reboostés en se rappelant que « tous les systèmes sont les mêmes, seul le bâton change d'étiquette », et qu'« il vaut mieux mener une guerre contre eux qu'un millier de guerres contre nous-mêmes. »3
Eliott Dognon
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« Les Kurdes ne serviront pas de chair à canon »
20 juin, par Leila Porcher — Benoit GuillaumeLe détroit d'Ormuz et les revirements délirants de Trump obsèdent les médias occidentaux. Sur le terrain de la guerre en Iran, c'est la répression contre l'opposition et la population qui occupe le régime et s'intensifie à mesure des bombardements israélo-américains. Entretien avec l'activiste kurde Kawsar Fattahi, exilée au Kurdistan irakien.
Internet vient d'être partiellement rétabli en Iran. Cela permet de constater petit à petit l'ampleur des dégâts. Depuis l'intérieur de l'Iran, ce sont les régions périphériques, où vivent les populations discriminées, qui sont davantage sous pression. Bien que la République islamique revendique représenter une nation et une religion – le chiisme –, le pays est une mosaïque de minorités ethniques et religieuses. Parmi celles-ci, une longue tradition de contestation et d'organisation politique se perpétue chez les Kurdes, lesquel·les ont massivement participé à la révolution de 1979 contre la monarchie et se sont fermement opposé·es à la nouvelle constitution. En réponse, la nouvelle République islamique les a maté·es dans le sang. S'en est suivit une guerre dans les années 1980 entre le régime et les Peshmergas, le nom donné aux combattant·es kurdes signifiant « celleux qui font face à la mort ». Aujourd'hui, la région reste soumise à l'armée, aux arrestations arbitraires et à des politiques de sous-développement programmé. Kawsar Fattahi est membre du Komala – un parti fondé en 1969 à Téhéran par des étudiant·es kurdes d'extrême gauche, axé sur la lutte sociale – et de plusieurs organisations féministes. Elle a milité clandestinement en Iran avant d'être contrainte de fuir en 2013. Elle explique les répercussions des soulèvements de janvier et de la guerre déclarée le 28 février sur la lutte des Kurdes d'Iran qui continue de vivre malgré tout.
À quoi ressemble la vie quotidienne au Kurdistan iranien ?
« Les gens souffrent : la région est militarisée, l'économie est en crise et certains produits alimentaires et de première nécessité sont introuvables.
« Les autorités craignent davantage un soulèvement interne que les bombes »Les gens n'ont aucune idée de ce que l'avenir leur réserve, surtout au Kurdistan, car ils savent que si le régime survit à ce conflit, ce sont eux qui en paieront le prix. Ma mère, âgée de 67 ans, a été arrêtée il y a quelques jours par les gardiens de la révolution, et nous n'avons aucune idée de l'endroit où elle est détenue. Cela fait partie du quotidien là-bas : les forces de sécurité peuvent faire des descentes dans les maisons à tout moment. Il existe un fossé énorme entre le régime et la population. Les autorités craignent davantage un soulèvement interne que les bombes. C'est pourquoi, quand le premier cessez-le-feu a été déclaré le 8 avril et que des négociations ont commencé, le régime a dû démontrer qu'il avait toujours le pouvoir de réprimer : chaque jour, de nouvelles exécutions ont lieu en Iran, trois ou quatre jeunes chaque matin. À Bukan, par exemple, un jeune homme aurait été condamné à mort après avoir été accusé d'aider Israël, simplement parce qu'il avait Google Maps sur son téléphone. »
Pourquoi les Kurdes constituent une cible spécifique pour les belligérants ?
« Même avant la guerre, les forces iraniennes bombardaient régulièrement les camps de l'opposition kurde iranienne basés au Kurdistan irakien, et nous avons toujours subi cette menace.
« La première chose que le régime pense devoir faire, c'est de torpiller l'opposition kurde »Mais après le début de la guerre, comme le régime considère que les partis kurdes sont la seule force d'opposition armée et organisée, elles ont intensifié la pression et rapidement pris position à la frontière avec le Kurdistan Irakien. La première chose que le régime pense devoir faire, c'est torpiller l'opposition kurde. Lorsque la guerre a éclaté, la population pensait que cela pourrait, non pas renverser le régime, mais l'affaiblir pour trouver le moyen de s'en débarrasser. Mais nous n'allons pas servir de chair à canon pour les intérêts d'un autre pays. Lorsque les négociations ont commencé, les Iranien·nes ont été très déçu·es et effrayé·es, car le régime s'est mis à arrêter et exécuter encore plus. »
Qu'en est-il de l'affirmation du 6 avril de Trump selon laquelle les partis kurdes auraient reçu des armes ?
« Tous les partis kurdes l'ont démenti. Cela a également été une surprise pour nous. Nous l'avons découvert à la télévision. Cela tend à renforcer l'hostilité des Perses et d'autres groupes envers les Kurdes au sein de la société iranienne. Pendant des décennies, la propagande de la République islamique présentait le peuple kurde comme brutal et meurtrier. Mais après la révolution de Jina [ ou révolution Femme, Vie, Liberté – ndlr ]1, une forme d'unité et de confiance s'est installée entre les nations. De nombreux·ses Iranien·nes ont commencé à avoir une image plus positive et plus réaliste du mouvement kurde, son caractère progressiste. Mais aujourd'hui, après les déclarations de Trump, je crains que cela n'affecte cette perception à Téhéran et dans d'autres villes, que les Kurdes soient soupçonné·es d'avoir volé des armes destinées à tous les Iraniens. Une fois de plus, nous sommes contraint·es de nous justifier. »
Comment s'est déroulé le soulèvement de janvier ?
« Tout a commencé parce que le taux de change du dollar était devenu très élevé – ce qui affectait tous les aspects de la vie. Très vite, cela s'est transformé en un soulèvement contre le régime, car les gens savent que celui-ci est responsable de cette situation. Les groupes d'opposition kurdes ont d'abord incité à faire grève plutôt qu'à manifester dans la rue, car ils anticipaient une répression violente. Cependant, des manifestations ont éclaté dans des villes kurdes comme Ilam et Kermanshah, où la première répression meurtrière a eu lieu. Les forces de sécurité ont tiré sur la population, y compris sur des enfants. Les blessé·es ont été transporté·es à l'hôpital, puis les autorités s'en sont prises aux hôpitaux eux-mêmes. Certain·es bléssé·es ont été achevé·es d'une balle dans le crâne. Beaucoup de gens ont tout simplement disparu. Auparavant, lorsque le régime tuait des manifestant·es, il cachait les corps et dissimulait l'ampleur des massacres. Mais en janvier, il a ouvertement exposé des rangées de cadavres dans les rues pour terroriser la population. Les gens étaient sous le choc. Les familles des victimes se sont regroupées et organisées. Lors des cérémonies, elles ont dit publiquement qu'elles ne resteraient pas silencieuses et ont invité les citoyen·es à manifester leur respect en assistant aux funérailles malgré les intimidations. Après cela, dans chaque rue, on pouvait voir de petits drapeaux en hommage aux morts. Les villes ressemblaient à une mer noire recouverte du nom des victimes. Avant, beaucoup de gens pensaient que l'action civile pacifique était le meilleur moyen d'instaurer la démocratie. Mais après janvier, certain·es ont commencé à dire que les armes étaient nécessaires pour se débarrasser de ce régime, car celui-ci n'agit qu'à coups de balles, rien d'autre. »
Comment envisages-tu l'avenir ?
« Les problèmes qui ont déclenché les soulèvements sont toujours là et se sont même aggravés. Je pense donc que les gens vont à nouveau descendre dans la rue, parce qu'ils n'ont pas d'autre choix. Pensez aux familles des milliers de personnes qui ont été réprimées. Comment peuvent-elles rester silencieuses ? Elles n'ont plus rien à perdre. »
Quel est l'héritage de la révolution Femme, Vie, Liberté ?
« La révolution Femme, Vie, Liberté est devenue une base pour l'avenir, car elle a été profondément progressiste. Les slogans disaient le respect envers le peuple kurde, le peuple baloutche et les autres minorités. Les gens ont remarqué qu'au Kurdistan, les femmes avaient lancé un mouvement et que les hommes se tenaient à leurs côtés.
Être une femme Peshmerga n'était plus considéré comme honteux ; c'est devenu un honneur au Kurdistan.C'était une nouveauté pour le reste de l'Iran, mais pas dans l'histoire du mouvement kurde. Lorsque Komala a commencé à intégrer des femmes dans la lutte armée dans les années 1980, cela a marqué un tournant pour le statut de celles-ci. Dès lors, être une femme Peshmerga n'était plus considéré comme honteux ; c'est devenu un honneur au Kurdistan. Les femmes ont intégré le comité central, en tant que dirigeantes et organisatrices. C'est pourquoi, pendant cette révolution, différents mouvements ont pu se rencontrer : les mouvements de femmes, de travailleurs ou encore d'enseignants. Tous·tes ont déclaré : “ Nous avons une histoire commune. Nous avons un avenir commun. ” Cela représentait l'Iran pour lequel nous nous sommes battu·es pendant des décennies, et l'Iran pour lequel nous souhaitons continuer à nous battre. »
Propos recueillis par Leila Porcher
1 . En septembre 2022, une jeune kurde iranienne, Jina Amini meurt après s'être fait arrêtée par la police des mœurs à Téhéran. Face à ce nouveau féminicide d'État, la population iranienne descend massivement dans la rue. Un slogan, hérité des luttes des femmes kurdes, est repris dans tout le pays : « Femme, Vie, Liberté ».
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L’Italie danse toujours
20 juin, par ADN23 — Simon Ecary, Le dossierDes deux côtés des Alpes, la culture underground est ciblée par la répression d'État. Avec quatre ans d'avance, les Italiens ont expérimenté ce que les forces conservatrices prévoient chez nous pour le mouvement free party : saisies systématiques du matériel, amendes salées, peines de prison et violences d'État débridées.
« L'histoire de la free party est enracinée dans le conflit », analyse Ana Situ dans son livre IncognitaK (Agenzia X, 2025). L'autrice y propose un récit sur l'évolution de la teuf en Italie depuis sa découverte du milieu à la fin de la pandémie, en passant par la rupture brutale du « decretto anti-rave ». En 2022, le gouvernement Meloni fraîchement élu inaugure son mandat dans un élan répressif contre le mouvement free party. Un mois après l'élection législative portant l'extrême droite italienne au pouvoir, un décret-loi1 est proposé pour durcir la répression contre la fête libre. Il sera voté et entériné le 30 décembre 2022. Sans aucun doute, le coup porté par cette loi a eu l'effet d'une massue dans le milieu de la teuf italienne. Mais fort de sa longue expérience de la répression d'État, rompu au jeu du chat et de la souris avec les autorités, il ne semble pas pour autant avoir dit son dernier mot.
Cocktail de fantasmesDès les débuts du mouvement free party, la scène italienne est au cœur de l'édification d'une nouvelle culture underground bizarroïde. Les sound systems débarquées d'Angleterre à la suite d'une loi criminalisant la musique techno en 1994 transportent avec eux l'énergie d'une contre-culture florissante. Ils atterrissent majoritairement en France et en Italie, et déclenchent une vague d'adhésion à la free party, littéralement : la fête libre. Ces premières communautés de travellers soudées autour du sound system essaiment. On retrouve propulsées dans ces milieux festifs des questions telles que l'autogestion, le rapport de force avec l'État et les enjeux des luttes anti-répression.
Mais 30 ans plus tard, en Italie, l'étau se resserre. Le décret-loi « anti-rave » « puni d'une peine d'emprisonnement de trois à six ans et d'une amende de 1 000 à 10 000 euros » les organisateurs de free party. À cette répression pénale s'ajoute la confiscation systématique de biens privés : matériel de sonorisation, camions servant à la fois de transport et de lieu de vie, ou encore effets personnels sans lien direct avec la fête, que leurs propriétaires ne peuvent espérer récupérer qu'en s'acquittant de frais de garde.
La loi est bien accueillie malgré une timide contestation de la gauche institutionnelle italienneQuelques semaines auparavant, une gigantesque teuf avait eu lieu dans un hangar à Modène, au nord de l'Italie, et la culture free party s'était retrouvée au coeur de la tempête. Presse et gouvernement s'étaient emparés de l'affaire pour dresser à gros traits le portrait de fêtes dangereuses pour les participants, pour la tranquillité et l'ordre. Un cocktail de fantasmes bien ficelés pour unir la population italienne autour du projet répressif du gouvernement Meloni. L'opération fonctionne : la loi est bien accueillie malgré une timide contestation de la gauche institutionnelle italienne, craignant que les dispositions de la loi ne débordent sur d'autres domaines que la fête libre.
Trois ans plus tard, de valeureux fêtards italiens remettront le couvert pour un Witchtek 2 à Modène, le 31 octobre 2025, dans une ancienne usine de la marque automobile de luxe Bugatti. Bruyants, fiers et politiques, les teufeurs voyaient dans ce remake le moyen de marquer le coup et de montrer que ce fourmillement d'énergies prêt à tout pour sortir la fête de ses coordonnées marchandes était toujours vivant. Dans le contexte de la contestation grandissante contre l'État colonisateur et génocidaire israélien, cette soirée avait également été montée en solidarité avec le peuple palestinien : la totalité des bénéfices devait être reversée à des collectifs contre le blocus naval israélien autour de Gaza. Mais la fête finit mal : la police encercle, charge et gaze les derniers présents sur le site pendant plus de dix heures dans la confusion la plus totale, le matériel est saisi et neuf personnes sont arrêtées. Plus tôt cette année-là, la répression avait déjà frappé, jusqu'à réussir à arrêter une teuf bien installée en mai 2025 à Trentin, dans les Alpes italiennes, dans un déluge de violences policières.
La fête sous vos fenêtres« Ils ont voulu écraser un mouvement entier, mais ils n'ont fait qu'ajouter de l'huile sur le feu. Face au fascisme rampant, il faut tout essayer, avec précaution, méthode et un peu de folie évidemment », analyse Ana. Depuis le décret anti-rave, renforcé en février 2026 par un nouveau décret-loi, (le decretto sicurezza), des choses se sont passées. Un choc de politisation au sein du mouvement free party italien, produisant une prise de conscience collective de l'enjeu et des risques pris par les organisateurs. Un réseau national s'est monté, Smash repression, fédérant les différents acteurs de la free party, en Italie et ailleurs : « Une grande bannière sous laquelle rassembler une série de revendications hétérogènes, unies par les charges policières, les décrets et la répression », selon Incognita3, un témoin anonyme cité dans le livre d'Ana. Dans une assemblée réunie à Naples par le réseau en février 2023, les acteurs de la free party avaient déjà posé les bases d'une riposte collective : formations juridiques avec des avocats sur les aspects légaux de la culture anti-répressive, mais aussi luttes antisexistes en teuf ou réduction des risques (RDR)... Face à l'étau policier et judiciaire, il ne s'agit plus seulement de se défendre, mais de construire « un imaginaire résistant pour repenser les outils et pratiques capables de produire une narration propre au mouvement », poursuit Incognita3. En plus d'une plateforme de discussion, Smash Repression s'est illustré par la réappropriation d'un mode de contestation un peu oublié : la « mani'festive » ou « street parade ». « Si vous nous interdisez de faire la fête, alors nous viendrons la monter sous vos fenêtres », explique un autre teufeur dans IncognitaK. Des mois durant, les grandes villes italiennes ont ainsi vu défiler d'immenses sonos, habituellement reléguées aux marges des villes et campagnes.
On n'arrête pas un peuple qui danseComme en Italie, la répression contre les free parties va aussi bon train en France. Face au durcissement des sanctions prévu par les récentes lois RIPOST et PPL1133, des structures comme Tekno AntiRep se sont montées en soutien au mouvement, contre les saisies de matériel et la stigmatisation de la culture free party. La pratique de la mani'festive est aussi revenue. Mais attention, avertit un teufeur dans IncognitaK, car en Italie « la street parade a été mal comprise ». « [Elle] n'a pas réussi à converger avec d'autres luttes, et elle s'est vidée de son contenu politique. De simples promenades autoréférentielles tolérées par les autorités, pendant que les free party restaient rares, petites et fortement réprimées. »
Le public italien s'est également resserré : moins de teufs, moins de monde, moins longtemps, l'esprit plus alerte sur le surgissement possible de l'en-dehors (les keufs). Une teufeuse française témoigne de ce changement : depuis les lois répressives du gouvernement Meloni, les fêtes de l'autre côté des Alpes auxquelles elle a participé ne rassemblaient que quelques centaines de personnes tout au plus. Des événements, plus discrets, permettant encore de passer sous les radars policiers.
« Pour chaque voix réduite au silence et chaque personne incarcérée, il y aura mille autres TAZ prêtes à se soulever, à occuper, à libérer et à créer le conflit »Les réactions critiques de spécialistes du droit pénal et de constitutionnalistes italiens auront au moins permis d'alléger la charge pénale qu'encourent les simples participants à la fête. Une victoire fragile, mais pas anodine, qui laisse aux teufeurs une voie encore ouverte : celle du recours juridique. Le decretto sicurezza est ainsi aujourd'hui la cible de nouvelles critiques des magistrats. S'il n'y a pas d'évidence sur la marche à suivre pour échapper à cette poussée répressive, Ana nous invite toutefois à l'optimisme : « Créons des alliances internationales, conscientes et combatives. Pour chaque voix réduite au silence et chaque personne incarcérée, il y aura mille autres TAZ [Temporary autonomous zone, ou Zone autonome temporaire en français, ndlr] prêtes à se soulever, à occuper, à libérer et à créer le conflit. Depuis plus de 30 ans, le mouvement a affronté la répression. Nous ne nous sommes jamais laissés dompter par l'Histoire. »
ADN23
1 En Italie le « décret-loi » correspond à un projet de loi en France. Il est proposé par le gouvernement avant d'être voté par le pouvoir législatif.
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« La culture free ne théorise pas une idéologie libertaire : elle la fait vivre »
13 juin, par Gaëlle Desnos — Le dossier, TritonRave party, free party, teknival : dans les médias comme chez les politiques, ça cafouille sévère. Mais une chose est claire : quel que soit le nom, ils sont contre. Dans Free party : une histoire, des histoires (Le mot et le reste, 2024), le musicologue et ancien teufeur Guillaume Kosmicki, revient sur l'histoire de cette fête libre, débutée dans les années 1990, et toujours pas terminée. Entretien.
Avant d'entrer dans le sujet, est-ce qu'on peut remettre un peu d'ordre dans les définitions : c'est quoi la différence entre rave party, free party et teknival ?
« À l'origine, les raves parties désignent des fêtes clandestines organisées autour des musiques électroniques apparues dans l'Angleterre de la fin des années 1980. À l'époque les clubs fermaient à 2 heures du matin, laissant sur le carreau toute une jeunesse complètement électrisée. La rave venait combler une soif de prolonger la nuit. Le mot en lui-même signifie “battre la campagne”, mais renvoie aussi à l'idée de déblatérer, délirer.
Puis, au début des années 1990, toujours au Royaume-Uni, émergent les free parties. Leur moteur : le nomadisme, l'idée d'une fête qui se déplace. Issues de la culture squat, elles portent un idéal plus libertaire où l'esprit communautaire prime sur la logique marchande. Peu à peu, le mouvement revendique son ancrage underground et rompt avec les raves, jugées trop commerciales.
Le teknival est, en quelque sorte, un festival de free parties : il rassemble plusieurs sound systems et s'étire sur plusieurs jours. Le premier évènement qui porte ce nom est organisé en juillet 1993 à Beauvais, même si ça avait déjà eu lieu au Royaume-Uni. »
En effet, au début des années 1990, le mouvement traverse la Manche et essaime en Europe. C'est en France que ça prend le plus fort. Pourquoi s'exporte-t-il et qu'a-t-il trouvé de si propice en France ?
« L'Angleterre vit sous la chape de plomb des années Thatcher. Une première grande offensive contre les fêtes technos vient avec une loi de 1994 visant les “rassemblements non autorisés sur fond de musique répétitive”. Sous pression, certains collectifs cherchent à s'exiler. La France s'impose alors comme la destination idéale : elle est proche géographiquement, et les premiers sound systems du mouvement, comme Spiral Tribe, ont des contacts à Paris. Sur place, ils trouvent des friches industrielles, des grands espaces naturels sans voisins, de nombreuses possibilités de squat… Un paradis. Le contexte français fait le reste. Politiquement, le mitterrandisme est en fin de course et les choses ont tourné vinaigre. Musicalement, le rock alternatif s'essouffle. Une partie de la jeunesse est quête d'autre chose. Et puis surtout, en France, la police n'a pas encore identifié le phénomène : les groupes n'ont qu'à s'installer et brancher le son. »
Vous écrivez que « la fête libre repose sur une musique libre ». En quoi la techno incarne cette idée ?
« C'est une musique pensée pour être mixée, c'est-à-dire fondue dans un flux sonore continu. Cette logique existait déjà dans le disco, mais elle devient ici centrale : le morceau n'est plus construit comme une chanson avec son intro, son développement et son dernier accord qui ferme le récit. La techno repose sur des éléments qui apparaissent et disparaissent, se superposent, sans qu'aucun ne domine. Dans cette architecture, le beat, seul élément omniprésent, ne se comporte pas non plus en soliste.
« Il est question de liberté, dans ce qu'elle a de plus concret »Quand un producteur grave un morceau sur disque, il l'offre en quelque sorte à la communauté : il accepte qu'il soit manipulé, mélangé et combiné à d'autres sons. Un DJ peut venir le sublimer – ou le massacrer. De toute façon, à l'origine même du morceau, il y a souvent déjà un sample. C'est une autre manière de penser la musique : non plus comme une œuvre close, signée, protégée, mais comme une matière commune et mouvante. »
Vous soulignez aussi que le mouvement repose sur « peu de valeurs communes », qu'il n'a pas de textes fondateurs, si ce n'est quelques flyers qui diffusent des messages succincts. Comment comprendre cette culture sans manifeste ? Que recouvre ce « peu de valeurs communes » qui semble malgré tout faire tenir la communauté ?
« Dès le départ, le mouvement est très disparate. Certains, dominés par un nihilisme assumé, disaient qu'ils dansaient “sur les ruines de l'Occident”. Pour d'autres, la free était au contraire porteuse d'une promesse : celle d'inventer d'autres formes de sociabilités, de construire les fondations d'un nouveau monde. Pour d'autres encore, c'était une respiration dans une vie de boulot. Mais même dans cette dimension de loisir, faire la fête dans un espace clandestin, mobile, autogéré est difficilement neutre.
Dans la free party l'argent circule bien sûr, mais l'évènement n'est pas pensé comme une entreprise lucrative. Il y est surtout question de liberté, dans ce qu'elle a de plus concret. Pas en théorisant une idéologie libertaire, mais en la faisant vivre : en occupant temporairement un lieu, en circulant librement, en remettant en cause la propriété privée. Tout cela se fait dans une grande horizontalité : chacun peut monter un stand, faire à manger, aider à installer, réparer, accueillir, transmettre. Un “do it yourself” généralisé qui s'inscrit dans la façon même de faire de la musique : dans les années 1990, par exemple, les teufeurs bricolent de vieux Atari, ces ordinateurs emblématiques de la fin des années 1980, pour piloter des séquenceurs, des boîtes à rythmes ou des synthétiseurs. Et si le rapport à la machine, au sound system, est évidemment central, le rapport aux espaces traversés l'est tout autant. Friches, forêts, champs, carrières, montagnes, l'idée est de disparaître comme on est apparu, sans laisser de trace.
Enfin, il y a l'expérience même. Dans une société où les rituels d'entrée dans l'âge adulte n'existent pratiquement plus (on peut parler du vote ou du permis de conduire, mais ces marqueurs sont trop faibles pour faire basculer une existence), ces fêtes ont inventé leurs propres seuils : partir, se perdre, danser, aider, éprouver la transe, se dépasser, se confronter aux éléments et revenir transformé. »
Si la free ne s'est pas d'emblée pensée comme « politique », aujourd'hui les choses semblent changer : banderoles antifas en teknival, évènements organisés en soutien à Gaza...
« En France, il y avait déjà eu un tournant en 2001, avec le premier texte répressif visant directement les free parties adopté sous le gouvernement Jospin. Le mouvement se retrouve forcé à sortir de l'ombre. Les sound systems doivent s'organiser, désigner des interlocuteurs pour répondre aux médias, aller discuter avec les ministères. Bref : faire tout ce qu'ils ne savaient pas faire et qu'ils n'avaient jamais voulu faire. J'étais à Marseille à ce moment-là, on a cherché à se rapprocher d'autres milieux, comme les anarchistes de la Plaine. On a organisé des manifs et on a mêlé nos sonos à celles des autres. On a fait du lien. La répression a produit ce paradoxe qu'elle a obligé une scène qui se pensait largement hors du champ politique à se politiser.
Puis, à partir des années 2010, la free a été rattrapée par les questions de genre et de rapports de domination. À l'origine, le milieu était très masculin, parfois franchement macho. Les nouvelles générations ont commencé à interroger les pratiques, les ambiances, les places assignées à chacun. Aujourd'hui, la fête s'est complètement emparée de ces sujets. C'est bon signe : ça veut dire qu'elle n'est pas reste figée dans les années 1990 ! »
Vous terminez votre livre en disant que tôt ou tard, les acteurs du milieu tombent dans « une sorte de gueule de bois, un sentiment d'échec, de désillusion ou même de trahison ». Pourquoi ?
« Pour aller en free, il faut donner de sa personne. Rien n'y est simple ni garanti. Et c'est précisément cette part d'effort, de risque et d'inconfort qui donne à ces fêtes leur intensité. Mais à l'échelle individuelle, ça a un coût. Les sounds system tiennent rarement plus de cinq ou dix ans.
Et puis, il y a cet univers parallèle, plus libre, plus vivant, qu'on a construit avec l'espoir qu'il déborde, au moins un peu, sur le réel. Alors, quand on comprend que le monde n'a pas vraiment changé, qu'il a même continué à tourner sans nous, la désillusion peut être brutale. Mais beaucoup prolongent l'expérience autrement, chacun à sa manière : en vivant des vies atypiques, en se professionnalisant dans l'événementiel, la technique, le monde de la nuit…
Il y a sûrement là quelque chose de propre à tout idéal. Mais une chose demeure frappante : celui des free a été assez puissant pour faire tenir le mouvement plus de 30 ans. Pour une culture née comme un mouvement de jeunesse, traverser ainsi les générations, se réinventer sans disparaître, c'est vraiment pas mal. »
Gaëlle Desnos -
Sénégal : la dette se paie en lois homophobes
13 juin, par Malo Toquet — Matthieu Ossona de MendezLe 30 mars dernier, le Parlement sénégalais adoptait une réforme qui durcit la répression contre les homosexuels. Au-delà du conservatisme réel d'une part de la société sénégalaise, les réseaux d'influences impérialistes s'en donnent à cœur joie.
« Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Perché à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise, Diaraye Bâ, député de la majorité présidentielle, se réjouit. C'est sous les applaudissements que les prises de paroles s'enchaînent. Durcir les sanctions contre l'homosexualité était l'une des promesses de campagne du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (Pastef), au pouvoir depuis 2024. Ce lundi 30 mars, le timing tombe à pic pour promulguer une loi doublant les peines de prison (de 5 à 10 ans), augmentant les amendes et criminalisant la « promotion » et le « financement » de l'homosexualité. Depuis près de trois mois, le gouvernement fait face à une mobilisation étudiante d'ampleur réclamant le paiement des bourses universitaires. Le 9 février, Abdoulaye Ba est tué lors d'une intervention policière à l'Université de Dakar. La situation est explosive.
« La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle »« Les paiements de la dette extérieure consomment désormais plus de 50 % des recettes publiques, analyse la politiste Rama Salla Dieng dans un article pour Afrique XXI1. Rien qu'en mars, ce même mois où la loi anti-homosexualité a été adoptée, le gouvernement a versé 471 millions de dollars à ses créanciers internationaux, en laissant les bourses étudiantes impayées. » Or, une loi de répression de l'homosexualité ça ne coûte pas grand-chose et c'est populaire.
La bouée d'un gouvernement à la dériveDébut février, alors que les étudiants battaient le pavé, une autre affaire s'invite à l'agenda médiatique : 14 hommes, dont des célébrités, sont arrêtés pour « comportement contre nature » (aka homosexualité) et « transmission intentionnelle du VIH ». Le jour de la mort d'Abdoulaye Ba, les prévenus sont déférés devant le procureur. Dans le même temps, la police démantèle un réseau pédocriminel dirigé par un septuagénaire français. Homosexualité, pédocriminalité, VIH... La confusion alimente le débat public. L'opinion en émoi, le gouvernement n'a plus qu'à saisir la balle au bond en sortant son arsenal législatif. « La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle », constate Rama Salla Dieng.
Panafricanisme à la carteDans les médias français, c'est d'abord la religion2 que l'on convoque pour décrypter cette poussée homophobe. Ce n'est pourtant pas l'argument mobilisé par le gouvernement sénégalais. Pour comprendre le logiciel politique à l'œuvre, le discours du Premier ministre Ousmane Sonko à l'université Cheikh Anta Diop en 2024 est révélateur. Il y développait une profession de foi néo-panafricaine, basée sur la souveraineté monétaire, la remise en cause des bases militaires françaises (celle de Dakar a été rétrocédée en 2024) et des accords pétroliers signés par l'ancien président Macky Sall. Une vision critique, assez populaire, notamment auprès d'une jeunesse en quête de changement.
Ousmane Sonko joue les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européensOn applaudirait volontiers, mais Aminata Mbaye nuance cette verve subversive : « Sonko se dit dans la continuité du panafricanisme des années 1960 alors qu'il ne soutient pas un projet anticapitaliste. » Et quand arrivent les questions culturelles, l'affaire commence à sentir le soufre. Selon Sonko, l'homosexualité va à l'encontre des mœurs africaines : « Il y a des valeurs universelles mais aussi des spécificités qu'il faut respecter. La question liée à ce qu'il est convenu d'appeler les LGBTQ risque d'être le prochain casus belli entre le monde occidental et le reste du globe terrestre. » Pour Aminata Mbaye, à défaut de libérer le pays du joug économique occidental, le Pastef trouve, dans la persécution de la communauté LGBTQIA+, un projet politique à sa mesure. Et pour ce faire, rien de tel que d'instrumentaliser un phénomène réel : l'impérialisme culturel, ou la capacité des anciens empires coloniaux à légitimer leur domination actuelle en imposant leurs valeurs et leur mode de vie.
Messianisme LGBTQIA+Le fameux « fardeau de l'homme blanc », celui d'apporter la civilisation au reste du monde, reste tendance. Selon le politiste Joseph A. Massad, la sexualité est un enjeu central dans le projet civilisateur des empires d'hier à aujourd'hui : « Si l'Occident prémoderne s'attaquait au caractère licencieux du monde musulman, l'Occident moderne s'en prend désormais à sa répression des libertés sexuelles. » La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel. « La communication LGBTfriendly de l'armée israélienne en est un exemple récent, analyse Aminata Mbaye. En mettant en scène des soldats homosexuels, le gouvernement israélien ne fait que souligner en creux l'intolérance supposée de la population palestinienne. Cela permet de justifier la colonisation israélienne comme une mission civilisatrice. » Dans le cas des pays d'Afrique subsaharienne, les États occidentaux conditionnent même leurs aides économiques à la mise en place de programmes d'inclusions LGBTQIA+. Entre 2013 et 2020, par exemple, les gouvernements suédois, danois et canadiens ont alloué ensemble près de treize millions de dollars aux politiques de soutien des minorités sexuelles en Afrique subsaharienne. Résultat : ce paternalisme offre à certains dirigeants africains le prétexte idéal pour maquiller leur rhétorique réactionnaire en combat anti-impérialiste. Ousmane Sonko peut ainsi jouer les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens.
L'internationale anti-genrePour autant, dans le grand Monopoly colonial que représente l'Afrique pour l'Occident, certaines puissances à l'agenda moins libéral, telles que l'Amérique de Trump, semblent vouloir tirer parti de ce nouvel « anti-impérialisme ». Quelques jours après la promulgation de la loi, Reuters révélait que d'influents groupes sénégalais partisans de cette législation avaient été en contact direct avec MassResistance, une organisation états-unienne qui décrit l'homosexualité comme une menace sanitaire. Encore plus curieux, Rama Salla Dieng note que « le 13 mars, au lendemain de l'adoption de la loi, le Sénégal a signé un accord de coopération sanitaire bilatérale de cinq ans avec les États-Unis – 90,4 millions de dollars – dans le cadre de la stratégie de santé mondiale “America First” de Trump. [...] qui exclut délibérément les cadres de santé sexuelle et reproductive en matière de genre ». Trump sait visiblement récompenser les actes « anti-impérialistes ».
La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnelLe phénomène n'est pourtant que la dernière déclinaison en date d'un scénario ayant eu lieu dans de nombreux pays africains comme l'Ouganda, le Ghana ou encore le Kenya. Selon Rama Salla Dieng, dans toutes ces situations, « des ultraconservateurs du Nord [comme les lobbies anti-avortements et anti-LGBTQIA+ Family Watch ou Citizen Go, ndlr] s'associent à des acteurs locaux pour mener des campagnes visant à faire reculer l'égalité des sexes ». Une triste convergence entre « continent noir et peste brune »3.
Malo ToquetAfrique, colonialisme et sexualité
Breaking News, l'Afrique précoloniale n'était ni homosexuelle ni hétérosexuelle. C'est la conclusion des historiens des sexualités Mark Epprecht et Babakar Mbaye. Le continent qui, doit-on encore le rappeler, n'est pas un tout homogène culturellement, a connu historiquement des « régimes sexuels » variés avec des formes de sexualités entre personnes de même sexe tolérées, voire intégrées dans les sociétés. Babakar Mbaye évoque notamment les témoignages des premiers colons au Sénégal : « L'ethnographie criminelle d'Armand Corre en 1894 représente la nudité et licence sexuelle des populations de la fin du XIXe siècle à Saint-Louis, au Sénégal, comme traditionnelle. »4 Autre exemple : le terme wolof de goor-jigeen est une notion ancienne qui désignait une forme spécifique de non-binarité. Les goor-jigeen occupaient autrefois une place rituelle importante dans certaines cérémonies comme les mariages ou les accouchements. Avec l'imposition du régime sexuel hétéropatriarcal de l'Occident colonial, les anciennes traductions du mot – « hommes-femmes » ou « ni hommes ni femmes » – sont remplacées par la notion occidentale (et péjorative) d'homosexuel.





