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Digital winter is coming
26 août, par Émilien Bernard — BouquinDans Le Refroidissement technologique, le Grenoblois Vincent Peyret ausculte au thermomètre un monde qui perd des degrés à mesure que les écrans et autres innovations prennent le pas sur les vraies relations. Nous plongeons en pleine ère glaciaire, estime-t-il. Difficile de lui donner tort.
J'écris cette recension en pleine explosion Celsius. Je suis torse-poil, ventilo dans la gueule, et pourtant je suis en nage. Caliente. Le site du Monde vient de m'apprendre qu'on a battu le record de chaleur en France depuis qu'on prend les mesures. Et l'autre andouille, là, le très estimable Vincent Peyret1, il me parle de Refroidissement technologique (Le Monde à l'envers, 2026) ? Peuh.
Il faut pourtant admettre qu'à mesure que les pages tournent, son constat se fait évidence. Des ados utilisent l'intelligence artificielle comme psy, tandis que l'addiction à la dopamine numérique éteint nos rapports au monde et aux autres. La chaleur humaine ? C'est dépassé. Le constat n'est pas vraiment neuf, mais il faut bien admettre que cette vertigineuse chute dans l'addiction technologique est globalement un impensé du monde contemporain. Quel politique pour s'emparer de la question ? Quelles résistances autres que marginales à l'ère glaciaire qui vient ?
Vincent n'est pas donneur de leçons. Certes, il n'a pas de smartphone, mais il se sent lui aussi happé par cette déshumanisation exponentielle, ne serait-ce que par son ordi qui le gave d'une boulimie informationnelle. « Combien de soirées [le refroidissement technologique] m'a-il-volé ? » s'interroge-t-il. Et de décrire cette sensation qu'on connaît tous, à des échelles certes différentes : « Une, deux ou trois heures de pérégrinations numériques dont je n'avais pas envie et qu'après je regrette. » C'est ainsi que le froid s'impose, même quand on fait tout pour le repousser avec des chaussettes anti-tech.
Aux manettes, vampires ultimes, « des dizaines de milliers de cerveaux ayant fait les plus hautes études, œuvrant à toujours renforcer les mécanismes d'addiction ». Des dealers de cette drogue dure qui propage la banquise (tout en la faisant fondre par sa gigantesque participation au réchauffement climatique). 25 ans après l'irruption d'internet, on grelotte comme des fennecs exportés en Antarctique. Glagla.
Alors quoi ? Quel remède ? Quelle bouillotte existentielle ? Le livre ne fournit pas vraiment de recette, il incite juste à contempler l'étendue du désastre pour commencer à le combattre.
Oui, c'est la merde.
Ok Google, c'est comment qu'on freine ?
Émilien Bernard
1 . L'amigo Vincent est très impliqué dans un journal local publié et diffusé à Grenoble et dans ses environs, Le Postillon, qui bataille joliment contre l'aplatissement politique et technologique de l'époque. Pas besoin d'être à Grenoble pour apprécier. Abonnez-vous, soutenez, enfin juste après avoir filé des thunes à CQFD, faut pas déconner.
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« On n’en saura jamais rien »
26 août, par La Sellette — Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Toulouse, chambre des comparutions immédiates, juin 2026Samir H., né en 1990 en Tunisie, comparaît pour des violences ayant entraîné trois jours d'incapacité totale de travail (ITT) sur Tarik S., assis sur le banc des victimes avec un œil au beurre noir et une arcade recousue.
Comme exigé par la loi, le président demande au prévenu s'il veut un délai pour préparer sa défense. Celui-ci n'en a aucune idée. Penché par-dessus le plexiglas du box pour entendre l'interprète qui chuchote sa traduction, il murmure : « Comme vous voulez. »
Ça fait rire le président : « Si ça ne dépendait que de moi, je sais ce que je choisirais, mais c'est à vous de décider ! »
Samir H. accepte finalement d'être jugé immédiatement et le président se lance dans le résumé des faits : « On va essayer de rester factuel, parce que les raisons de l'altercation sont des plus confuses. »
Tarik S. dit qu'il était en train d'amener de la bière à des connaissances dans un appartement et que le prévenu s'est jeté sur lui pour lui donner des coups. Samir H., lui, reconnaît l'avoir repoussé mais uniquement pour se défendre.
Le président s'interrompt pour houspiller le prévenu qui s'accoude au plexiglas pour être plus proche de l'interprète : « Il se tient là comme s'il était au bistrot… Il va se tenir droit ! »
L'avocate proteste : « Mais c'est pour qu'il puisse entendre…
— Ça ne fait rien ! Qu'il se redresse ! Bon, ce qui est constaté, c'est que Tarik S. est blessé, même si on ne comprend pas bien pourquoi Samir H. l'aurait frappé. »
La victime inspire apparemment la même méfiance au président que le prévenu. D'ailleurs, quand Tarik S. explique avoir refusé la confrontation parce qu'il était fatigué ce jour-là, le président s'exclame : « Fatigué par l'alcool ? Par la cocaïne ? Et est-ce que vous êtes en situation régulière sur le territoire français ? »
Lorsque vient leur tour d'intervenir, la procureure et l'avocat de la défense conviennent également qu'on n'a aucune idée du motif ou des circonstances exactes du coup porté. Problème d'argent ? Jalousie ? Consommation importante de stupéfiants et d'alcool ? Légitime défense ou attaque gratuite ?
Peu importe, la procureure n'a pas besoin d'en savoir plus pour demander huit mois de prison avec maintien en détention, plus deux mois pour la révocation partielle du sursis probatoire d'une condamnation précédente, également pour violences.
L'avocate de la défense suppose qu'au vu de l'alcoolisation de tout le monde ce soir-là personne ne se rappelle tout à fait ce qu'il s'est passé : « Et on n'en saura jamais rien ! Mon client fait des efforts mais c'est difficile : il vit à la rue depuis sa sortie de détention. Il a des problèmes d'addiction. Malgré tout il va voir une association pour consolider sa maîtrise de la langue française. Il se rend à la Cimade pour essayer de régulariser sa situation et de reprendre contact avec sa fille. »
Il est condamné à huit mois de prison plus trois mois pour la révocation de son sursis probatoire, avec incarcération immédiate.
La Sellette -
Les nouveaux crédos de la foi
26 août, par L'équipe de CQFD — Le dossierDifficile d'ignorer le marketing agressif des « croyances alternatives ». Dans les quartiers gentrifiés des centres-villes, des studios couleur pastel remplacent les snacks : yoga, reiki, naturopathie, autant de pratiques de « médecines douces » mâtinées de spiritualité qui promettent paix et santé. Sur les réseaux sociaux, des publicités vantent des master class pour décrypter les énergies masculines et féminines. À la Biocoop, des prospectus proposent des stages de lithothérapie ou des séances de chamanisme. Sur les murs de Marseille, des affiches invitent à se retrouver sur la plage du Prophète pour pleurer en cercle. Le XXIe siècle ne devait pourtant pas ressembler à ça ! En 1917, le sociologue allemand Max Weber diagnostiquait un « désenchantement du monde ». La science avait allumé la lumière en Occident et la raison triomphante devait enfin balayer les bondieuseries du monde entier.
Prophétie moyennement réalisée. Aujourd'hui, si la part des croyant· es pratiquants en Europe est tombée à 30 %, la part des athées, elle, est encore plus faible (environ 10 %). Entre les deux : le ventre mou des croyant· es non pratiquants, et surtout, la nébuleuse de nouvelles spiritualités. Tout un continent de croyances bigarrées et de rituels syncrétiques, souvent bricolés à partir de traditions anciennes, lointaines ou réinventées. Et qui recrute de nouvelles ouailles à tour de bras : âmes en quête de sens, adorateur· ices des énergies cosmiques ou simples naufragé· es de l'époque.
Produit de son temps, le New Age s'accorde allègrement avec les dogmes néolibéraux, comme nous l'explique le philosophe et sociologue des religions Raphaël Liogier. Les mastodontes du capitalisme, qui combinent avantageusement signes du zodiaque et stratégie de vente ciblée, l'ont bien compris. L'astrologie, déjà épinglée par Adorno, flatte nos égos tout en dépolitisant notre pouvoir d'action. Mais c'est aussi sur de classiques ressorts coloniaux et patriarcaux que marche la planche à billets, du tourisme chamanique à l'ayahuasca aux voyages initiatiques de « groupes d'hommes » censés leur permettre de « maîtriser leur guerrier intérieur ».
Plus inquiétant, le New Age s'acoquine aisément avec les f(r)anges les plus réactionnaires. Des mouvements sectaires, biberonnés aux thèses complotistes post-Covid, mêlent syncrétisme religieux et idéologique. Ils essaiment dans le sud de la France. Depuis le Var, le fondateur d'Alliances célestes qui, sous couvert d'être un extraterrestre incarné sur Terre pour sauver l'humanité, prône un retour à l'ordre autoritaire et patriote. Retranchée sur les hauteurs d'un village héraultais, une communauté mélange néoruralité et néofascisme dans la droite ligne du mysticisme nazi, version France catholique. Sous des airs plus bisounours, la discrète bande des Pèlerins d'Arès, née en Gironde, invite à s'affranchir de la politique et des religions pour trouver la liberté, sous le patronat du « Gilet jaune Michel Potay ».
Mais si l'ésotérisme et l'extrême droite font bon ménage, certain· es ne comptent pas laisser le champ de la spiritualité aux réacs de tous bords. C'est le cas de Fanny, une militante antifa, qui trouve dans la pratique du tarot une manière de reprendre le pouvoir sur les assignations de genre. Ou de la sociologue Fanny Charasse, qui nous rappelle comment la science et la médecine ont chassé les rebouteux· ses sur le territoire français pour mieux asseoir leur domination. Sans oublier que la survivance du magnétisme, comme d'autres pratiques, comble aujourd'hui les failles d'une institution médicale que l'État démantèle et qui traite plus qu'elle ne soigne. Derrière les « nouveaux dieux », toujours les vieux démons.
La rédac' -
Le jour où j’ai monté une secte
26 août, par Thelma Susbielle — Emilie Aprile, Culture, Le dossier
Appâtée par l'envie de se mettre dans la peau d'un gourou, l'une de nos journalistes s'est lancée. Dans le jeu vidéo Culte of the lamb, elle a incarné un adorable mouton devenant bouc mystique, aux manettes d'un culte sataniste. Récit d'une repentance.
« Ç a te dit d'être le gourou d'une secte ? » me lance un pote en fin de soirée. Je n'hésite pas très longtemps : « Carrément ! » À peine rentrée, je télécharge Cult of the Lamb. Le pitch ? J'incarne un agneau envoyé sur Terre par une entité maléfique pour prêcher la bonne parole en son honneur. Ma mission : rallier les brebis égarées et écraser les infidèles. Des animaux trop mignons à soumettre ? Je suis conquise. « Je vous en supplie, endoctrinez-moi ! Je serai fidèle ! » me supplie le premier petit chat en pixel que je sauve des griffes de tortionnaires. Pas de soucis, mon grand, adore-moi autant que tu veux. Mais pour en rameuter d'autres et les convaincre de croire en mes conneries, il faut se battre. Je pars en croisade, je tape sur des monstres, je libère des innocents. Fatigant.
Gourou nounouRapidement, le piège du capitalisme vidéoludique se referme sur moi : plus je passe de temps devant mon écran plus je gagne. Pour garder mes adeptes, je dois installer des parcelles de jardins, faire la cuisine, récolter du bois et, summum du glamour, ramasser les crottes des fidèles qui s'accumulent... Ça a changé le statut de gourou !
Le jeu me rappelle à mes fonctions sacrées : « Le temple est un lieu crucial où tu pourras prononcer des sermons pour gagner en puissance et accomplir des rituels pour influencer l'esprit malléable de tes adeptes. » Il faut prêcher tous les jours, parce que si la jauge de foi baisse, ces ingrats peuvent se barrer. Putain, c'est du taf. Déjà qu'on n'est que trois clampins. Je les fous à la prière pendant que je gère le camp. J'arrive tant bien que mal à recruter deux nouveaux animaux en allant distribuer des tatanes en forêt. Super, la communauté grandit et mon pouvoir avec.
Au four et au moulinJe finis par débloquer mon premier rituel : on va danser tous ensemble autour d'un grand feu de joie. Après ce grand moment de cohésion de groupe, je sens qu'on ne va plus se lâcher eux et moi. Enfin, presque. Comme dans chaque groupe, il y a un relou ! L'un d'eux commence à faire dissidence et remet en question ma sainte parole. Pas le temps de négocier : zou, au pilori ! Littéralement un pilori en bois au milieu du camp, pour que je puisse le « discipliner » à coups de rééducation idéologique.
Mais le quotidien me rattrape à nouveau. Entre la bouffe, le potager à arroser et fertiliser, les lits à construire et la déco à installer pour maintenir le niveau de foi, je n'arrête pas. Je dois prêcher chaque matin et bénir individuellement mes petits compagnons. C'est carrément aliénant. J'ai même plus le temps de recruter de nouveaux adeptes. Je suis à deux doigts du burn-out.
C'est là que j'ai une épiphanie. Est-ce que je ne fonderais pas plutôt une ZAD ? Une ferme punko-wokiste autogérée ? Allez, on se remonte les manches, on abolit la hiérarchie et on bosse tous·tes ensembles. Objectif : travailler moins pour se détendre plus. Ni chaman ni maître ! Dommage, le jeu ne l'autorise pas. Je vais devoir me rabattre sur les Sims, ou pire : retrouver la vie réelle.
Thelma Susbielle -
L’astrologie, c’est toujours aussi sexy
26 août, par Laëtitia Giraud — Le dossierDes siècles déjà que l'on regarde vers le ciel pour tenter d'y décrypter des présages. Mais d'où vient ce frétillement délicieux que l'on ressent dès qu'on se mêle d'astrologie ?
Aux origines : Babylone. Déjà, ça pose le ton. C'est en Mésopotamie que naît la pratique de l'astrologie, vers le IIe millénaire avant notre ère. Des prêtres s'amusaient déjà à établir des correspondances entre les mouvements des astres et les événements terrestres ou la personnalité humaine. Passée par la Grèce et l'Égypte, l'astrologie s'est ensuite diffusée en Europe pour prendre la forme contemporaine qu'on lui connaît aujourd'hui : l'horoscope à l'occidentale, déclinée à toutes les sauces.
Encore une sombre affaire d'obscurantistes qui se détournent de la science pour se jeter dans les bras d'une superstition primitive ? Que nenni, répond Theodor Adorno. Le sage philosophe allemand tente d'expliquer l'adhésion à l'astrologie dans Des étoiles à terre, un essai écrit à partir de l'étude de la rubrique astro du Los Angeles Times entre 1952 et 1953. L'occasion de politiser ce système de croyances.
« Une chance supplémentaire de se regarder le nombril »Point de magie et d'occultisme dans l'astrologie qui, selon Adorno, s'inscrit parfaitement dans le cadre – très rationnel – de nos intérêts particuliers. Très souvent, d'ailleurs, la description des mécanismes stellaires complexes se matérialise en la délivrance de conseils tout à fait triviaux. Mercure rétrograde ? Mieux vaut éviter de compter sur nos appareils électroniques ou de prendre l'avion… Les horoscopes, quant à eux, s'intéressent à nos quotidiens tristement banals : finance, carrière, amour, gloire et beauté.
Pourquoi l'astrologie continue de susciter autant d'excitation ? Le philosophe propose une série d'explications d'ordre psychologique et sociologique. D'abord, selon Adorno, c'est parce qu'on n'y comprend plus grand-chose au monde. La complexité des systèmes – économiques, financiers, politiques – rend insaisissables et obscures les grandes lois qui régissent nos sociétés. Or, « l'astrologie reflète exactement l'opacité du monde empirique », écrit Adorno. Devant l'ampleur des catastrophes à venir (nous écrivons ce texte sous canicule), l'astrologie permet de récupérer notre sentiment d'angoisse en le traduisant sous une forme pseudo rationnelle. Problème : elle nous fait nous sentir encore plus dépassé·es par ces lois mystérieuses, ce qui n'encourage pas beaucoup le changement sociétal.
Autre raison avancée, l'astrologie « offre une chance supplémentaire de se regarder le nombril », résume l'autrice de BD Liv Strömquist1, citant Adorno. Néolibéralisme aidant, nous sommes poussé·es à un individualisme démesuré qui fait de l'identité un concept mouvant, dont la quête doit être perpétuelle et à laquelle l'astrologie apporte une partie des réponses.
Un référentiel en commun à la margeEn bref, rien de bien reluisant derrière ce système de croyances. Pourtant, d'autres explications peuvent aussi être mises sur la table. L'astrologie est pratiquée en majorité par des communautés minoritaires ou marginalisées. Ces dernières années, c'est dans la communauté queer que se démarque une forte adhésion à ce système : comptes astro sur les réseaux sociaux, tirages de cartes, applications de prévisions… Perçue comme irrationnelle, et donc illégitime, l'astrologie est stigmatisée car elle s'éloigne de la norme. Or, pour les queers, exclu·es de la rationalité scientifique hégémonique, c'est dans les marges que peut se construire leur propre compréhension du monde. En renversant le stigmate, iels font de l'astrologie un moyen de reconstruire un référentiel commun et de développer des connaissances et des techniques que « la norme » ne maîtrise pas. L'astro serait donc un élément parmi d'autres de cette contre-culture, une façon de créer du lien au sein d'une communauté à qui la rationalité scientifique, généralement, ne veut pas du bien…
Laëtitia Giraud
1 . Astrologie, Rachkam Editions, 2023.



