Accueil > Agenda > CQFD, journal de critique sociale
Articles
-
Albanie : flamants roses, colère noire
11 juillet, par Eliott Dognon — Odeth, ActualitésEn Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais.
« L 'Albanie n'est pas à vendre ! » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d'horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la privatisation de leur pays par des oligarques locaux et étrangers proches du Premier ministre socialiste Edi Rama. À l'origine du mouvement de contestation, le plus massif du pays depuis la fin du communisme en 1991, deux projets touristiques de luxe soutenus par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, et sa fille Ivanka Trump. Annoncés en 2024 sur les réseaux sociaux de la société de Jared Kushner, Affinity Partners, les deux projets sont liés et soutenus par Ivanka Trump, qui en a fait la promotion chez le podcasteur américain David Senra. Le premier prévoit la construction d'un complexe hôtelier de 45 hectares sur l'île de Sazan, ancienne base militaire interdite au public, pour la coquette somme de 1,4 milliard d'euros.
Parmi les 33 espèces d'oiseaux en danger, le flamant rose, devenu symbole de la contestationLe deuxième, porté par des hommes d'affaires douteux, prévoit plusieurs milliers de chambres d'hôtel, des villas, des centres commerciaux, des piscines, des marinas pour yachts en face de l'île de Sazan, à Zvërnec, collée à la lagune protégée de Narta. Si ces projets sont la goutte d'eau qui fait déborder la lagune, c'est bien le système nécrosé d'Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, que la « révolution des flamants roses » entend faire tomber.
Développement côtier fixation bétonL'espace naturel menacé par le projet de Zvërnec, fait de marais salants, de dunes et d'une forêt côtière de pins, offre un corridor de repos à plus de 200 espèces d'oiseaux migrateurs entre leurs zones d'hivernage en Afrique et leurs zones de reproduction en Europe. Parmi celles-ci, 33 sont en danger, dont le flamant rose, devenu symbole de la contestation. « C'est l'un des derniers espaces naturels d'Albanie », s'inquiète Aleksendër Trajçe, directeur exécutif de l'ONG Protection and Preservation of Natural Environment in Albania (PPNEA). « Si l'Albanie entrait dans l'Union européenne, le site ferait partie des aires protégées par le réseau de protection européen de la biodiversité Natura 2000. » En théorie, le delta du Vjosa est déjà protégé par les lois albanaises, mais dès 2015, une loi sur les « investissements stratégiques » est adoptée. Elle entraîne la privatisation de nombreux espaces côtiers, bétonnés à marche forcée, bien souvent sans permis de construire ni études d'impact environnemental. Les modifications de lois sur les « aires protégées » pour y intégrer des clauses d'exception « d'intérêt économique » viennent compléter ce sombre tableau. Résultat : de nombreux espaces sauvages sont détruits et confisqués aux Albanais·es.
L'opacité règne en maîtreMême si le slogan « Ivanka rentre chez toi ! » est déjà le tube de l'été en Albanie, aucun document ne prouve véritablement que la société Affinity Partners du couple Kushner-Trump est à l'origine des projets touristiques de Sazan et Zvërnec. Officiellement, il est porté par Zvërnec South Adriatic Development (ZSAD) via une structure enregistrée aux Pays-Bas, dont les bénéficiaires réels demeurent largement opaques.
« Les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien »Selon plusieurs enquêtes, les frères syriens Mohamad et Ramez Al-Khayyat, basés au Qatar et proches de Kushner, contrôlent le projet. Sur place, ils peuvent compter sur des oligarques locaux aux activités fumeuses comme Artur Shehu, qui fait dans le foncier, ou l'avocat Pëllumb Petritaj, très performant quand il s'agit de falsification de documents. Le groupe Kastrati, conglomérat le plus puissant du pays, est également de la partie. Dans cette affaire, Jared Kushner semble donc n'être qu'un intermédiaire et laisse volontiers le devant de la scène aux proches du Premier ministre : « Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, Edi Rama et les membres du Parti socialiste se sont construits tout un réseau d'investisseurs locaux qui contrôlent tous les secteurs de l'économie albanaise », explique Alba Brojka, analyste spécialiste des politiques publiques en Albanie.
Pour Zvërnec comme pour d'autres projets avant lui, oligarques et hommes d'affaires ont profité des errements et de la complicité de l'État pour s'accaparer des terres sur lesquelles il y a des conflits judiciaires de propriété. À l'époque communiste tout le territoire appartenait à l'État mais à la chute du régime, la transition ratée vers l'économie de marché entraîne un « retour à la propriété privée [qui] n'a pas été transparent. La loi 7501 a établi le droit à la propriété foncière en fonction du lieu de résidence ou de travail. D'autres lois ont ensuite permis d'indemniser les propriétaires initiaux mais tous ces changements ont entraîné de la confusion et certaines procédures ont été contestées. Aujourd'hui, plusieurs personnes revendiquent un même terrain et certaines contestent les décisions de l'État devant la Cour européenne des droits de l'homme », explique Alba Brojka.
Faire front face au tourismeL'économie albanaise repose principalement sur le secteur des services et la plupart des investissements sont liés à l'industrie du tourisme qui représenterait 26 % du PIB du pays. Le but pour le Premier ministre albanais est de s'attirer les grâces des investisseurs locaux et étrangers pour séduire l'Union européenne et les États-Unis avec qui il fayote déjà pour prouver qu'il est vecteur de stabilité. Écarté·es de tous ces projets, les Albanais·es « sont en train de changer leur regard sur le tourisme qu'iels voient comme une fuite en avant sans fin qui a des conséquences sur l'environnement et sur leur propre vie. Les prix des produits de première nécessité augmentent, ceux des locations d'appartements aussi... » explique Aleksendër Trajçe. Et l'opacité est telle que « les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien », complète Alba Brojka. Par conséquent, de moins en moins d'Albanais·es peuvent partir en vacances dans leur propre pays, suivant ainsi les dynamiques déjà visibles en Grèce ou en Croatie.
Cette fois-ci, c'est peut-être le Parquet spécial contre la corruption et le crime organisé (SPAK) qui aura raison des projets de Sazan et Zvërnec. L'organisation judiciaire a d'ores et déjà émis vingt mandats d'arrêt à l'encontre d'hommes d'affaires soupçonnés de trafic de drogue et de blanchiment d'argent.
« Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue »Parmi eux, ce diable d'Artur Shehu a été placé en détention provisoire et 128 millions d'euros issus de la vente de biens immobiliers à Zvërnec ont été saisis sur son compte. « Le SPAK réussit à faire changer la croyance selon laquelle les gens au pouvoir sont intouchables en Albanie », affirme Alba Brojka.
Cela pourrait être un sérieux revers pour Edi Rama dont le peuple réclame la démission. D'autant plus que la diaspora manifeste partout dans le monde et se rend même en Albanie ces dernières semaines pour être aux côtés de leurs camarades. « Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue. L'enjeu réside désormais dans la matérialisation politique de cette lutte : dans un pays sans réel front de gauche radicale face au Parti socialiste de Rama, comment diriger ces revendications populaires vers une réelle politique anticapitaliste et anti-impérialiste ? » conclut le Collectif anticapitaliste albanais (KASh)1.
Si ces projets échouent, ce serait aussi un revers pour Jared Kushner, pas vraiment apprécié dans les Balkans. En décembre dernier, il a déjà été contraint d'annuler son projet de transformation de l'ancien quartier général de l'état-major de l'armée yougoslave, en hôtel de luxe à Belgrade face aux allégations de corruption et à la contestation populaire2. Les déboires de ce dernier ne semblent pourtant pas entamer les appétits impérialistes américains dans la région. En mai dernier, les États-Unis ont poussé le Haut-Représentant pour la Bosnie-Herzégovine (qui a le pouvoir de promulguer et d'annuler des lois dans le pays), Christian Schmidt, à la démission. Celui-ci était défavorable à un nouveau projet de gazoduc qui permettrait d'importer du GNL américain jusqu'en Bosnie-Herzégovine en passant par le terminal de Krk en Croatie3.
Eliott Dognon
1 « Une bataille pour le territoire albanais : ce que révèle la « Révolution des flamants roses », Le Courrier des Balkans (17/06/2026).
2 « Trump Tower Belgrade : Kushner scraps Serbia hotel plan », DW (16/12/2025).
3 « Entre les États-Unis et l'Europe, la guerre de l'énergie passe par la Bosnie-Herzégovine », Le Courrier des Balkans (26/05/2026).
-
Données personnelles : la grande évasion
11 juillet, par Sonia Condesse — Maïda Chavak, Aïe Tech
En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte.
Mais que se passe-t-il sur le grand internet français ? Ces derniers mois, plusieurs services publics en ligne ont laissé échapper des données personnelles concernant, dans certains cas, plusieurs millions de personnes. En février dernier, France 2 révélait que la Cégedim, éditeur de logiciels pour professionnel·les de santé, a été victime d'un vol de données. Dans le même temps, le Fichier national des comptes bancaires et assimilés (Ficoba) était aussi piraté. En avril, c'est l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) qui signale à son tour une intrusion informatique. On pourrait encore citer d'autres exemples, mais la liste, qui implique à la fois des portails administratifs et des services en ligne privés, est bien longue.
Sur le dark web, nos données se vendent à prix d'orLa plupart du temps, les personnes concernées par ces fuites reçoivent un communiqué de la part de l'organisme victime, contenant quelques excuses, d'éventuelles mises en garde, et des promesses de renforcer la sécurité. En parallèle, sur le dark web, nos données – numéro de téléphone, adresse mail, nom et informations personnelles diverses – se vendent à prix d'or.
Capitalisme de la donnéeInscrire son 06 – que l'on ne donnerait pas en pleine rue – dans un formulaire en ligne est loin d'être anodin. Si cette information venait à fuiter, elle serait très utile aux « grossistes de la donnée », comme les appelle Nono, salarié de la Quadrature du net, l'association qui lutte contre la censure et la surveillance. Il explique qu'un simple numéro de téléphone permet de recouper beaucoup d'informations personnelles, et facilite ainsi la création du profil détaillé d'une personne, lequel intéressera les publicitaires avides de ciblages toujours plus précis. Nono est catégorique : « Il existe un marché de la donnée personnelle », dont sont exclues les personnes à qui appartient cette matière première – nous.
Une fuite de données à la Fédération française de tir et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur les fichiers étaient cambriolésEt s'il y a cybermarchandises, il ne manque plus que le cybermagasin ! Récemment, le média Next alertait sur la création d'un moteur de recherches de données personnelles1 accessible au tout-venant. Quelques mois plus tôt, une émission de « Cash Investigation »2 mentionnait déjà des sites permettant d'acheter des données personnelles irrégulièrement récupérées.
Cette hémorragie de données personnelles est provoquée par des piratages et des intrusions dans des brèches informatiques toujours plus nombreux. En 2025, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a été notifiée de 6 167 fuites de données, ce qui représente une augmentation de 9,5 % par rapport à l'année précédente – 2024 atteignant elle-même des records en la matière3.
Allô la CNIL, on a un problèmeCe marché n'intéresse pas seulement les publicitaires. Une fois rendues accessibles à tous·tes, les données piratées sont aussi achetées avec des intentions clairement nuisibles. Ne pas prendre ce phénomène au sérieux équivaut à une « mise en danger de la vie d'autrui », selon Nono. Les risques de phishing – qui consiste à utiliser des informations privées pour obtenir la confiance d'une personne et lui soutirer de l'argent par exemple – sont connus. Pour toute personnalité plus ou moins publique, le doxing – exposer une personne cible en dévoilant des informations personnelles au grand jour – constitue aussi une menace sérieuse. Les cas d'usurpation d'identité les plus poussés peuvent aussi pourrir une vie pendant plusieurs mois, voire années. Des personnes ont ainsi été mises en demeure pour des paiements de factures ou d'amendes qui leur étaient étrangères.
La récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'ÉtatAux yeux de la loi, c'est à elles de démontrer n'être pas autrices des actes commis en leur nom. Et pendant ce temps, les dettes s'accumulent. Plus inquiétant encore, en octobre 2025, une fuite de données détenues par la Fédération française de tir a eu lieu, et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur ces fichiers ont été cambriolés.
Que faire pour endiguer l'évasion des données ? La CNIL et Cybermalveillance.gouv.fr nous encouragent à changer fréquemment de mots de passe, à en choisir des plus robustes, à ne fournir que des informations nécessaires et à ne pas enregistrer sur nos appareils celles qui sont sensibles. Comme si la solution, c'était le petit geste individuel et que le problème venait des usager·es, et pas des organismes qui demandent toujours plus d'informations, toujours plus actualisées – y compris les services publics, dont la numérisation nous oblige à cracher nos informations sensibles sur le web. D'autant plus que la directrice de la CNIL en personne, Marie-Laure Denis, a admis qu'il y a « un problème de moyens alloués à la sécurisation des systèmes d'information ». Son rapport annuel pour 2025 souligne que le budget public pour la commission ne progresse pas au rythme des missions qui lui sont confiées.
Au niveau de l'Union européenne, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) tient bon – pour le moment. Signé en 2018, ce gros pavé législatif consacre des droits fondamentaux numériques aux usager·es du net : savoir quelles données personnelles sont collectées et détenues, pouvoir les récupérer… Le strict minimum, selon les défenseur·euses de la vie privée sur le web4. Pourtant, un projet de réforme est envisagé. La course à l'intelligence artificielle, avide de toujours plus de data, et les ouins ouins des autorités étasuniennes, n'y sont pas étrangers. En novembre dernier, le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio encourageait ses troupes à faire pression contre ce texte, qu'il juge porteur de « restrictions inutiles et contraignantes ».
État passoireOn dit souvent que « le meilleur déchet, c'est celui qu'on ne produit pas ». De la même façon, en matière de confidentialité, la meilleure donnée c'est celle qu'on ne collecte pas. Un mantra qui ne semble pas être celui de nos décideurs. Partout, des data centers sortent de terre, malgré les dangers écologiques, environnementaux et sociétaux qu'ils engendrent sur un territoire5. Or, la récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'État. En tête de liste : le Fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), commun à la police et à la gendarmerie nationale. Celui-ci contient les données de toutes personnes ayant eu à faire à la justice, que ce soit en tant que plaignant ou en tant que mis en cause : photos, nom, prénom, adresse, etc.
Il y a quelque chose d'alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnesAutant d'informations détenues par les services de police qui peuvent contenir au passage des détails intimes, comme une orientation sexuelle, ou une confession, quand la plainte concerne une agression homophobe, islamophobe ou antisémite, etc. On s'attendrait donc à ce qu'un tel fichier soit strictement surveillé et protégé. Or, selon le média en ligne Disclose, chaque policier a accès au TAJ via… son téléphone de fonction !
Pour ne rien gâcher, il semblerait que ce soit un jeu d'enfant de déjouer les systèmes informatiques de l'État. Le pirate de l'ANTS, dont dépend la gestion en ligne de nos documents d'identité, avait seulement 15 ans. Interrogé, il a raconté avec quelle facilité il avait exploité les brèches. Peut-être qu'il se la pète un peu (qui ne le ferait pas à sa place ?) ou peut-être qu'il y a quelque chose d'effectivement alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnes. Un système informatique, ça a des failles ; un marchand de données, ça les exploite. Puisque l'offre suit la demande, plus le marché grandit, plus les failles sont exploitées. Ce grand racket semble réaliser le rêve libertarien : presque aucun contrôle de l'État, une législation fantoche, un marché en pleine expansion. Ne pas mettre les moyens pour protéger nos données, y compris celles qu'il nous a extorquées, rend l'État complice, si ce n'est fournisseur officiel.
Sonia Condesse
1 Lire « Moteur de recherches de données personnelles : “le recel de datas volées est un crime” », Next (13/06/2026)
2 Voir « Nos données personnelles valent de l'or », France TV (29/05/2026).
3 Lire « La CNIL confirme un record de fuites de données en 2025 et promet plus de contrôles », Next (19/05/2026).
4 Associations et institutions telles que RSF, l'UFC-Que-Choisir, la CNIL ou la Quadrature du net.
5 Lire « Data centers : plus simple, plus vite » et « Sous le nuage, les mines », CQFD n°252 (mai 2026).


