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Proches de victime : tenir bon devant le déni des siens
20 décembre 2025, par Gaëlle Desnos — Maïda Chavak, Le dossierUn inceste, ça n'est jamais juste une histoire entre un agresseur et sa victime. C'est un système, bien rodé, qui fait d'abord son nid dans les non-dits familiaux. Ça commence bien avant notre naissance et ça se termine on ne sait où, ni quand. Sur son passage, ça emporte tout : la victime, bien sûr, mais aussi ses proches soutiens.
Dans la série audio « Ou peut-être une nuit » consacrée à l'inceste, la réalisatrice Charlotte Pudlowski s'interroge : ils sont où les autres, quand il y a viol ou agression au sein d'une même famille ? Car une famille, rappelle-t-elle, « c'est rarement un père et sa fille dans une cabane au fond des bois ». Durant son enquête, ces « autres » sont restés un grand mystère pour elle.
Le soutien clair et protecteur des proches demeure l'exception plutôt que la norme : selon le rapport de la Ciivise, seuls 8 % des victimes en bénéficientSilencieux, prudents ou même virulents, ils sont souvent ceux qui, d'un geste implacable, referment le couvercle sur la boîte de Pandore. Parce que, comme le dit L., agressée par son oncle quand elle était mineure : « se ranger du côté de ceux qui parlent, c'est bien souvent partir au combat contre toute la famille pour qu'advienne une prise de conscience collective : c'est vertigineux ». Aussi, le soutien clair et protecteur des proches demeure l'exception plutôt que la norme : selon le rapport de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), seules 8 % des victimes en bénéficient. « J'imagine que c'est particulièrement difficile pour ceux qui sont de la même génération que la victime, les autres enfants, continue L. L'emprise de la génération du dessus est souvent totale. Défendre ta sœur ou ton cousin, c'est s'affronter aux adultes qui peuvent essayer de te faire changer d'avis, à tes parents, qui sont l'alpha et l'oméga de ta vie, à la société, qui va minimiser et parfois à la victime elle-même, qui peut se mettre à douter. » Alors pour approcher ce que vivent ces proches, ces témoins, directs ou indirects, on est allé parler avec certains d'entre eux. Ceux de la génération du dessous, ceux qui butent contre le silence des grands. Chaque témoignage a sa voix propre, ses nuances, mais tous semblent révéler une chose : la présence de ces cousines, cousins, de ces frères, sœurs est un enjeu vital pour les victimes.
Le silence par l'exempleQuand Yann apprend que sa cousine a été agressée par son grand-père, les faits sont déjà anciens. À l'époque, pourtant, elle avait parlé. Les adultes avaient organisé une sorte de « conseil de guerre », où parents, oncle, tante, et bien sûr grands-parents (dont le grand-père incestueux), s'étaient réunis pour « gérer » cette histoire. « Ce qu'il en était ressorti, grosso modo, c'était qu'on ne laisserait plus l'agresseur approcher sa petite fille sans qu'il y ait quelqu'un dans la même pièce. Et puis, qu'on n'en reparlerait plus », raconte Yann. Sa cousine a donc continué à fréquenter son grand-père, sans que cela ne soit jamais remis en question.
Cette aphasie collective, Charlotte Pudlowski la nomme dans son podcast « le silence par l'exemple » : les adultes que l'on voit comme des repères, des modèles, savent, et se taisentSelon la Ciivise, une telle situation est loin d'être un cas unique : près d'un enfant sur deux ayant révélé des violences au moment des faits n'ont pas été mis à l'abri ni bénéficié de soins. Un état de fait auquel le rapport ajoute une statistique qui frise l'absurde : « 70 % ont pourtant été crus lorsqu'ils ont révélé les violences. » Comment comprendre cela ? Qu'est-ce qui peut bien retenir un parent de protéger son enfant du danger ? Longtemps, la cousine de Yann a vécu avec l'idée que tout le monde savait et que, si la famille se taisait, c'est qu'elle s'en fichait. Ce n'est que bien plus tard qu'elle a compris que ses cousins n'avaient pas été mis au courant. « C'est typique de ma famille : les problèmes sont sus, mais on préfère ne pas s'y confronter vraiment. Il y a cette idée de ne pas ternir notre image », commente Yann. Lui n'entend pas lâcher l'affaire, de peur « que si ce genre de problématique n'est pas adressé au sein de la famille, de futurs agresseurs y fassent leur nid ». Cette aphasie collective, Charlotte Pudlowski la nomme dans son podcast « le silence par l'exemple » : les adultes que l'on voit comme des repères, des modèles, savent et se taisent. Ils montrent, par leur propre silence, que la seule façon de gérer ce problème, c'est de l'engloutir.
Le mur familialDans d'autres familles, la pression peut s'exercer de façon encore plus brutale : c'est ce qu'ont vécu Fouzia et sa mère lorsqu'à l'âge de neuf ans, la petite sœur de Fouzia révèle que son oncle la viole. L'homme passait pour un intellectuel raffiné, irréprochable en apparence. « Notre mère était dépressive, mon frère, ma sœur et moi souffrions de son divorce avec notre père, qui ne s'intéressait plus du tout à nous. Alors le frère de ma mère a commencé à nous prendre les week-ends, nous offrir des choses, faire les devoirs… » raconte Fouzia. Plus tard, lorsqu'elle a 18 ans et que sa sœur parle, le choc n'en est que plus grand. Pour autant, elle et sa mère la croient immédiatement et confrontent l'agresseur, qui se mure dans le déni.
« Nous avons été seules du début à la fin, il nous a fallu beaucoup de courage. Mais on a tenu bon pour que ma sœur puisse raconter son histoire. Et il a été condamné ! »Le second choc vient lorsqu'elles reçoivent une tempête de coups de fil de la famille : « On nous a dit qu'il allait se marier, qu'il ne fallait pas briser la famille. Que ce n'était pas si grave puisque ma sœur était encore vierge. » Désorientées, Fouzia et sa mère savent qu'il faut déposer plainte mais sont paralysées par la peur et la honte. « Mes oncles et tantes ne nous croyaient pas et je me disais que la police non plus. » Ce n'est que trois ans plus tard qu'elles osent enfin franchir la porte d'un commissariat. « Nous avons été seules du début à la fin, il nous a fallu beaucoup de courage. Mais on a tenu bon pour que ma sœur puisse raconter son histoire. Et il a été condamné ! » Depuis, Fouzia dit avoir été « marquée à jamais » : une culpabilité obsédante de n'avoir rien vu venir et le sentiment d'avoir été « éclaboussée par l'horreur » que son oncle a fait subir à sa sœur.
Victimes indirectesSi la littérature scientifique est peu prolixe sur le sujet, il arrive parfois qu'elle désigne les proches de victimes de violences comme des « victimes indirectes » ou « secondaires », insistant sur le fait qu'ils et elles ont toutes les chances de développer une hypervigilance, de la colère, de la peur, de la culpabilité, voire même de la jalousie vis-à-vis de la victime. Dans un article écrit à la première personne et paru dans The Guardian, la psychologue Elizabeth Hanscombe, dont à la sœur a été abusée par leur père, décrit cette « jalousie impossible » : « Comment pourrais-je être jalouse d'une sœur aînée pour avoir quelque chose que je n'ai jamais voulu et en même temps désiré ? L'amour abusif de mon père et la gratitude apparente de ma mère envers elle pour l'avoir supporté. »
Enfant, B. décide de devenir complètement mutique pendant une année. À la maison, toute l'attention converge vers sa sœur anorexique, renfermée, qui enchaîne les séjours en hôpital psy sans que personne ne comprenne ce qui lui arrive. Une sœur que B. trouve « bizarre », un peu effrayante. « Pour exister aux yeux de mes parents, j'ai décidé d'arrêter de parler. Mais ils ne s'en sont quasiment pas rendus compte. Alors par instinct de survie, j'ai changé d'attitude et je suis passée du silence à une sorte d'excentricité. » Ce n'est que des dizaines d'années plus tard que B. apprend que sa sœur avait été incestée par un oncle : « On n'a jamais été très proches, mais un jour je lui ai demandé si on lui avait fait du mal. J'ai eu le sentiment qu'elle aurait raconté ce qui lui était arrivé à n'importe qui si on le lui avait demandé. Mais j'étais la première à l'avoir fait... » Depuis, B. s'emploie à défaire, maille par maille, le silence familial, pour que l'histoire de sa sœur ne reste plus enfouie.
Défaire la violence, refaire les liens« Je n'ai jamais regretté de l'avoir soutenue », déclare Clara, à propos de sa cousine, victime d'abus de la part de son propre père. Dans sa famille, les oncles, tantes, cousines, cousins, se sont majoritairement comportés de façon solidaire « malgré le mur judiciaire » auquel ils se sont heurtés – et « quelques défaillances individuelles ». Si sa cousine a ainsi pu être entourée, Clara en est convaincue, c'est parce que la plupart des membres de sa famille partageait déjà cette idée que les enfants sont des êtres à part entière et non des objets de la domination adulte. Et puis, plusieurs épisodes violents avaient déjà émaillé l'histoire familiale, « donc on n'avait aucune façade à sauver ». « Je sais que c'est ce qui a permis à ma cousine de ne pas sombrer, et de se reconstruire ensuite. » affirme Clara, toujours liée à elle par un fort attachement. D'autant plus fort que l'épreuve traversée a permis une parole plus libre entre elles, délestée des non-dits et de leurs habituelles traces d'aigreurs. Une façon d'arracher le récit familial des mains de l'agresseur et de contrer le déni collectif.
Gaëlle Desnos -
En Bosnie, « la débrouillardise soit tu l’as, soit tu meurs »
20 décembre 2025, par Eliott Dognon — Théo BedardLe 14 décembre prochain, les Bosnien·nes fêteront (ou pas) les 30 ans de la signature des accords de Dayton qui ont entériné l'ingouvernabilité de la Bosnie-Herzégovine. Face aux nationalismes, la société civile lutte. Entretien avec la docteure en anthropologie Aline Cateux, productrice de la série documentaire « Bosnie-Herzégovine, 1995-2025 : la solitude des Bosniens »1.
EEst-ce que vous pouvez nous rappeler ce que sont les accords de Dayton ?
« Ce sont des accords de paix signés en 1995 entre la Croatie, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine sous l'égide de la communauté internationale pour mettre fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine. De ces accords est né ce pays extrêmement décentralisé. Une république composée de deux entités administratives qui ont chacune leur gouvernement : la République serbe de Bosnie majoritairement peuplée de Serbes et la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine majoritairement peuplée de Croates et de Bosniaques2. Et au nord-est un corridor neutre à la position stratégique entre les deux entités qu'on appelle le territoire de Brčko. Il y a tout un système d'institutions censées garantir les droits de chaque groupe ethnique. La Fédération de Bosnie-et-Herzégovine est divisée en dix cantons qui ont chacun leur gouvernement. Le problème c'est qu'il n'y a aucune harmonisation et aucune coordination entre eux. Le territoire de la République serbe de Bosnie, lui, a été acquis par des crimes de guerre à l'encontre des musulmans de Bosnie, dont le génocide de Srebrenica en juillet 1995. Cette entité n'a pas de canton mais un gouvernement extrêmement centralisé. Sur les deux territoires, ce sont les mêmes nationalistes qui dirigent depuis 30 ans. Par ailleurs, la Bosnie-Herzégovine est un protectorat sous l'autorité du haut représentant international pour la Bosnie-Herzégovine qui a théoriquement tous les pouvoirs sur le pays et qui est désigné par un organe international appelé Conseil de mise en œuvre de la paix. Il peut promulguer des lois, les annuler, nommer des ministres, les démissionner, annuler des décisions de justice... »
Quelles conséquences ces accords ont eu sur la Bosnie-Herzégovine ?
« Cette organisation administrative complexe permet aujourd'hui un grand niveau de corruption. En Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, les cantons sont devenus des fiefs mafieux, dirigés par des familles politiques qui ont la mainmise sur leur territoire. 74 % du budget des administrations infranationales (Fédération, cantons, communes...) partent dans leur propre fonctionnement et c'est une aubaine pour la corruption puisque personne ne regarde à une échelle aussi locale ce qu'il se passe. Ces accords maintiennent aussi les divisions entre les trois principaux groupes ethniques constitutifs : les Croates, les Serbes et les Bosniaques. Chaque groupe politique ethnonational a son interprétation de l'histoire.
« En Bosnie-Herzégovine, il y a toujours eu des manifestations, des comités de quartier qui essayent d'empêcher l'expulsion de la vieille du troisième étage… »En République serbe de Bosnie, on ne reconnaît pas le génocide de Srebrenica même si on admet que c'est un crime affreux. De même pour les crimes commis par les Serbes sur les Serbes ayant caché des musulmans, ou sur les professeurs d'université de Banja Luka (capitale de l'entité) qui, au début de la guerre, ont été exécutés pour avoir protégé leurs étudiants en lutte contre le nationalisme. Côté Sarajevo, c'est pareil : il est toujours extrêmement difficile de parler des crimes commis par l'armée de la République de Bosnie-Herzégovine (qui défendait l'indépendance du pays déclarée en 1992 et sa population civile). Il n'y a aucune initiative pour écrire une histoire commune. »
Du coup, on présente souvent la Bosnie-Herzégovine comme un pays amorphe, figé. Pourtant la société civile essaye de se faire entendre, n'est-ce pas ?
« En Bosnie-Herzégovine, il y a toujours eu des manifestations, des comités de quartier qui essayent d'empêcher l'expulsion de la vieille du troisième étage, des gens qui se révoltent contre la saleté de leur rue, des grèves de mineurs, des professions de santé... Mais comme personne n'en parle, ni la presse ni les chercheurs (même si ça commence depuis peu), on a toujours l'impression qu'il ne se passe rien et que les gens sont satisfaits de leur sort.
En février 2014, d'anciens salariés de plusieurs entreprises autrefois d'État, mais privatisées après la guerre, se sont rassemblés pacifiquement à Tuzla, la troisième ville du pays, car les propriétaires étaient tout simplement partis avec les caisses. Alors que ces chômeurs manifestaient, la police les a violentés. C'est très rare en Bosnie-Herzégovine, particulièrement à Tuzla, la seule ville restée à gauche après la guerre. En réponse à cette répression, il y a eu des appels à manifester dans tout le pays : Banja Luka, Brčko, Zenica, Mostar, Sarajevo, Gradačac, Travnik... Dès le lendemain, des dizaines de milliers de personnes étaient dans la rue. Des manifestants se sont attaqués aux institutions et ont incendié des tribunaux, des ministères... À Mostar, ils ont cramé les sièges des partis nationalistes. Les ambassades ont commencé à condamner les violences, à taxer les gens de “ hooligans”.
« Le discours ethnonationaliste ne fonctionne plus aujourd'hui »Puis, il y a eu des plénums, des assemblées citoyennes essentiellement dirigées par des universitaires et des “sachants”, alors que les gens voulaient occuper l'espace public. Du coup on est passé d'une demande de dignité ouvrière à des groupes d'intellos qui réécrivent la Constitution et les revendications populaires ont disparues. Finalement, la répression a eu raison des manifestations, ce qui a provoqué une énorme vague de départs du pays. »
Les gens restés en Bosnie-Herzégovine continuent de lutter notamment sur des thèmes écolos. Quelles sont leurs pratiques ?
« Elles sont extrêmement morcelées car les gens ne se connaissent pas et personne n'a d'argent pour aller dans la ville d'à côté et s'organiser. D'autant plus au sein de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine qui est un mille-feuille politique et administratif : les gens ne savent jamais s'ils doivent lutter contre le canton, la Fédération, l'État central... Mais il y a quelques endroits comme à Doboj près du mont Ozren et de la future exploitation minière (lithium, nickel, plomb, cadmium...) où des gens de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine et de la République serbe de Bosnie travaillent ensemble. Ils luttent contre les risques de contamination des cours d'eau, des sols, de l'air et pour protéger une biodiversité riche et unique dans la région. Ce qui est particulier quand tu sais que les Serbes d'Ozren sont pour beaucoup des nationalistes de la vieille école. Mais finalement ils n'ont aucun mal à travailler avec les gens de la Fédération, avec leurs voisins d'autres villages, avec l'activiste Hajrija Čobo qui porte le voile. Cette dernière se battait toute seule depuis des années contre l'entreprise Adriatic Metals (qui vient d'être rachetée par Dundee Precious Metals, un des plus grands groupes miniers canadiens). Un jour les Serbes d'Ozren l'ont invitée à une réunion pour qu'elle les aide à s'organiser. Il faut imaginer la scène ! Ils l'ont accueillie comme une princesse.
« S'il n'y a pas de grand mouvement au niveau national, des liens forts se tissent très localement »Comme l'explique la directrice du Center of Investigating Reporting Leila Bičakčić dans le documentaire que j'ai produit pour France Culture : le discours ethnonationaliste ne fonctionne plus, aujourd'hui, en Bosnie-Herzégovine. Les gens savent très bien que ça fait plus de 20 ans qu'ils se font piller et qu'ils ont au moins un intérêt commun à défendre les cours d'eau qui traversent leurs villages et leurs vallées. S'il n'y a pas de grand mouvement au niveau national, des liens forts se tissent très localement. »
Et cette solidarité locale semble quotidienne : on voit régulièrement des sacs d'invendus de boulangerie pendus aux poubelles pour les plus précaires, des chauffeurs de bus qui livrent des colis d'une ville à une autre moyennant un petit billet ou des gens qui nettoient leur propre rue... Comment fonctionne cette autogestion du quotidien ?
« Les Bosniens ne parlent pas d'autogestion mais de “snalažljivost” (débrouillardise). Comme me l'expliquait une participante à mes recherches, la débrouillardise c'est “soit tu l'as soit tu meurs”. C'est une question de survie. Si tu ne l'as pas, tu es complètement tributaire de ce système défaillant et tu prends des coups. Le problème avec la snalažljivost, c'est que tu as autant de fonctionnements que de personnes, ce n'est pas réellement du collectif. C'est néanmoins grâce à ça que ce pays n'a pas encore explosé. Les Bosniens sont capables de pallier les manquements d'un État et d' une communauté internationale malveillante. »
Propos recueillis par Eliott Dognon
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Bourdon, aka super-Bombus
20 décembre 2025, par Émilien Bernard — Matthieu Ossona de MendezT'es déprimé·e ? Plongé·e dans la morosité comme une guêpe estivale dans ton diabolo grenadine ? Rien de plus normal, suffit de se coltiner les infos pour avoir envie de crever dans une soupe de courge. Mais une solution existe : cohabite avec un bourdon ! Car, contrairement à ce que l'expression à la con « avoir le bourdon » suggère, ces fiers représentants du genre Bombus sont les champions du transfert d'optimisme à leurs copains copines. C'est ce que révèle une récente étude menée par des scientifiques de la Southern Medical University de Canton. Je te passe les détails et la complexité du truc (comment sait-on qu'un bourdon est optimiste ?) mais voilà, la science est unanime : ces pollinisateurs d'élite peuvent transmettre leur humeur de type j'ai trop la patate bande de dépressif·ves.
Et ce n'est pas tout : les bourdons savent faire vibrer les fleurs en mode buzzing (terme officiel) pour faire jaillir le pollen, maîtrisent les communications en Morse si on leur apprend et ne font pas de réserves de bouffe contrairement aux chiantes abeilles car ils s'en balek de l'hiver à venir. Outre l'aspect fascinant du champ scientifique qui les étudie et de son champion incontesté le zoologiste Lars Chittka, on ne peut que saluer leurs aptitudes à la bagarre. Tonton Wikipédia m'apprend ainsi que « les femelles peuvent injecter des peptides neurologiques ». J'ignore tout de cette substance, mais je rêve d'un gros nuage déversé sur l'Élysée ou sur un cortège de fafs. BOUM, vlà les Bombus.
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« Propulser l’élan vital »
13 décembre 2025, par Émilien Bernard — Élias, Bouquin
Nathalie Quintane n'est pas seulement une belle plume, aiguisée depuis la fin des années 1990 au fil d'une bibliographie prolifique, c'est aussi un regard transperçant et curieux. Dans Soixante-dix fantômes, elle laisse libre cours à cette vocation, en quête de fâcheux stigmates politiques. Rencontre téléphonique avec une météorologue du quotidien.
En exergue de son dernier livre, il y a cette citation du barde Bob Dylan : « Because something is happening here / But you don't know what is »1. Soit : « Quelque chose est train de se passer, mais tu ignores ce que c'est ». À voir. Car si ignorance il y a, elle se dissipe vite à la lecture des pages tricotées par Nathalie Quintane. Les indices pullulent. Des voix auparavant discrètes qui soudainement se lâchent pour brailler leurs insanités réacs. Les regards noirs portés sur les habitués d'un kebab. Les écrans où s'agitent de sinistres haineux à gueules de préfets collabos.
« Soixante-dix fantômes se veut une sorte de manuel d'éducation au regard, des récits pour décrypter dans ses détails l'avancée du fascisme »Autant de symptômes que la poétesse et écrivaine a décidé de traquer au lendemain de la dissolution de juin 2024 obnubilée par la marée faf. Elle en a tiré Soixante-dix fantômes (La Fabrique, 2025), chronique à fleur de plume d'un quotidien qui bascule.
Vent froid de secteur brunDans un autre morceau mythique, « Subterranean Homesick Blues », Dylan chantait « Pas besoin d'un météorologue / Pour savoir dans quelle direction souffle le vent ». C'est à moitié vrai. Un regard extérieur acéré éclaire parfois d'un jour nouveau les dépressions saisonnières. C'est l'une des ambitions de ce petit livre. « Soixante-dix fantômes se veut une sorte de manuel d'éducation au regard, des récits pour décrypter dans ses détails l'avancée du fascisme, explique Nathalie Quintane. Le message : Sachez déceler. »
Installée dans une petite ville de province provençale, où elle bosse comme prof de français dans un collège, environnement2 qu'elle qualifie d'« excellent poste d'observation », elle se focalise dans Soixante-dix fantômes sur les remous fachos à hauteur d'homme, loin du pouvoir. « Comme j'y suis installée, je peux avoir une vision des choses qui n'est pas surplombante mais ancrée dans le quotidien, détaille-t-elle. Je croise les habitants dans mon quotidien, au bar, au plan d'eau, à la caisse du supermarché. Je suis dedans. »
Flottant autour d'elle, ce qu'elle appelle la « brouillasse », atmosphère confuse et pesante où les signaux surgissent en flashs. Ces enseignants à qui l'on dit sur le marché « Rentrez chez vous ! Allez bosser ! Les profs c'est dans leur classe ou chez eux ». Un pauvre hère mis à la porte du Lidl, houspillé par « l'employé qui l'insult[e], le rabaiss[e] ». Ou cette pancarte « propriété privée – défense d'entrer » qui soudain bloque l'accès à la rivière. Autant de percées plus ou moins directes d'un nivellement par le faf. Aux yeux de l'autrice, le pire serait de s'habituer à ce climat, de « prendre le pli ».
Le temps des salaudsPour caractériser ce décryptage à hauteur d'humain, Nathalie Quintane parle d'enquête de « basse intensité ». Une forme de microscope social. Par le passé, elle s'est aussi frottée à la « haute intensité », immersion par le haut et les ordures. « Dans Les Enfants vont bien3 j'ai étudié le discours public autour des personnes exilées au lendemain du démantèlement de ladite jungle de Calais, explique-t-elle. Il s'agissait alors de compiler des textes allant de paroles de ministres de l'intérieur à des décrets particulièrement marquants, en passant par des fragments de textes de loi ou des articles de La Provence. » Une recension minutieuse visant à dévoiler les conditions de l'avancée de l'extrême droite, aux discours validés en haut lieu – par des « patrons à la santé mentale chancelante » ou « des yoyos maniaques ».
Le tableau a beau être sombre, Nathalie Quintane n'abdique pasPour appuyer son propos, elle cite cette phrase reprise par Hugues Jallon dans son récent essai Le Temps des salauds (Divergences, 2025) : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons. » Lesdits salauds, ce sont les irresponsables au pouvoir qui, dit-elle, « s'emploient à rendre le projet fasciste acceptable, raisonnable ». Des strates et des strates de paroles iniques qui ont propulsé ce « bruit de fond diffus » jusque dans son refuge du Sud-est, où le vote RN atteint les 30 %.
Les mots à la rescousseLe tableau a beau être sombre, Nathalie Quintane n'abdique pas. « Il est impératif de ne pas démissionner face à ce mouvement de fond », insiste celle qui dit avoir été profondément marquée par l'épisode Nuit debout. Elle n'idéalise pas le pouvoir politique de la littérature, qui n'est « pas là pour fournir un répertoire d'actions inédites » et ne saurait en rien se substituer à l'intelligence collective déployée dans les mouvements sociaux. Mais elle estime dans le même temps qu'elle peut offrir un shoot de motivation : « Cela fait 30 ans que je m'emploie à propulser l'élan vital, à le transmettre par la langue et à faire en sorte que la phrase en elle-même retranscrive une dérive, une fantaisie, une imagination en action. Quand tu sors d'un bon livre ou du cinéma, ta vision des choses est décentrée, tu ne vois plus la rue de la même manière. Cette respiration, c'est le rôle de la littérature, de la musique du cinéma. C'est grâce à l'élan qu'ils provoquent que les gens ne se laissent pas mourir, résistent. »
Et ne pas s'y tromper : si Soixante-dix fantômes aborde un thème noir (brun) au possible, il laisse une grande part au sourire et à l'absurde. Il y a par exemple ces moqueries sur la « tête réduite » du ministre de l'Intérieur et les « zombies catholiques » qui l'adulent. Ou bien cette pancarte de manif proclamant « Faf fuffit », avec la tête de Titi (l'ennemi de Gros Minet) propulsé guerrier antifa. Car l'écriture de Nathalie Quintane se permet des écarts, des plongées dans les replis de son cerveau. Le premier texte de l'ouvrage, « L'île des esclaves », offre ainsi un fantasme de résistance. Alors qu'un élève à la fois baraqué et fort intelligent passe son oral de français sur ce texte de Marivaux, elle se prend à rêver d'une improbable chasse aux fascistes, menée par une bande d'ados alliant muscles et neurones : « J'imagine une milice qui aurait lu Marivaux […], ils avancent à la main de longues tiges de roseaux [...] ils jambisent4 de leurs longs fouets les fafs […], ils les font courir sur le pont, les poursuivent et s'arrêtent sur la rive opposée ».
Une oasis poétique qui permet d'opposer un souffle d'imaginaire à la décrépitude du présent. D'où son premier objectif en tant qu'autrice : « ouvrir un espace où l'on peut respirer et trouver de la joie ». Elle ajoute : « Si toute forme de plaisir a disparu, il n'y a plus qu'à rester couché, au sens littéral du terme ». Debout les damnés de la brouillasse !
Émilien Bernard
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Zadistes relaxé·es mais zadistes traqué·es
13 décembre 2025, par Laëtitia Giraud — Djaber
Le procès de trois occupant·es de la Barzad d'Avignon s'est clôt vendredi 7 novembre dernier. Après un mois d'occupation contre un chantier routier, la zad avait été expulsée le 17 avril 2024. Malgré la relaxe obtenue, l'affaire montre à nouveau comment la justice pénale est utilisée à des fins de répression politique.
Plus d'un an et demi après que la zad ait été expulsée, le procès mettant en cause trois des occupant·es pour « installation en réunion, en vue d'y établir une habitation, même temporaire, sur un terrain privé » s'est terminé sur une relaxe. Pas de surprise pour les avocat·es : il s'agit d'un « dossier vide ». En revanche, iels dénoncent une justice pénale « utilisée à des fins d'expulsions, avec la volonté d'écraser toutes revendications politiques et oppositions au projet ».
Chasse aux zadistesEn mars 2024, suite à un signalement de l'Association de sauvegarde de la ceinture verte d'Avignon (ASCVA) au sujet de la destruction prochaine d'un corps de ferme, le mas de Barre, une dizaine de militant·es de plusieurs collectifs se mobilisent pour l'occuper. Les bâtiments sont la propriété de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) de la région Sud. Celle-ci les a acquis dans le cadre du projet de la « Liaison Est-Ouest », dit LEO, visant à créer un contournement routier de la ville d'Avignon. Problème : le tracé passe pile-poil dans une zone agricole, que défendent de longue date des associations comme l'ASCVA au nom de la préservation des terres nourricières et de l'autonomie alimentaire.
Insupportable espace de vie et de lutte, que le préfet du Vaucluse – fraîchement débarqué de Mayotte – se dépêche de faire évacuerÀ partir du 7 mars, le mas de Barre devient donc une zone à défendre « pour dénoncer et bloquer le chantier » explique Pablo*, membre d'un collectif de soutien aux personnes prévenues dans l'affaire. La zad est aussi « un lieu d'accueil, où même une famille avec des enfants s'est installée ». Insupportable espace de vie et de lutte, que le préfet du Vaucluse, fraîchement débarqué de Mayotte1, se dépêche de faire évacuer manu militari. Le 17 avril 2024, à huit heures du matin, et sans qu'aucun avis d'expulsion n'ait été notifié, les personnes présentes « sont nassées dans un hangar, insultées et intimidées ». Neuf sont envoyées en garde à vue.
Magouille pénaleC'est là que la magouille commence. « D'abord placé·es en garde à vue sur délit de squat, les militant·es ressortent accusé·es d'installation en réunion sur un terrain privé », détaille l'une des avocat·es. Autrement dit, « ils ont changé le chef d'inculpation au milieu de la procédure ». Sept personnes écopent alors d'une ordonnance pénale, à laquelle trois d'entre elles décident de faire opposition. Selon Pablo, « cette procédure a été mise en place pour tenir le plus longtemps possible les occupant·es à distance pendant qu'ils muraient la maison ». En effet, dans une procédure civile d'expulsion classique, les militant·es auraient dû être préalablement averti·es, et l'évacuation aurait pris plus de temps.
« Si on ne peut plus condamner des gens sans preuves, on ne pourra plus jamais condamner personne »Un an plus tard, alors que les trois prévenu·es se présentent devant le tribunal correctionnel d'Avignon, la juge s'exclame : « Qu'est-ce qu'ils font ici ceux-là, ils vont contester l'autorité jusqu'au bout ? » Oui, madame la présidente. « Et vous allez plaider la relaxe ? Super. » Les zadistes y tiennent, car selon eux, le délit est nul : « Rien n'indique qu'ils étaient sur place avant le jour de l'évacuation des lieux », affirme Pablo. Une relaxe qui, selon les avocats , aurait fait grincer le procureur : « Si on ne peut plus condamner des gens sans preuves, on ne pourra plus jamais condamner personne. »
Les trois militant·es ont appris leur relaxe le 7 novembre dernier, mais iels sont désormais inscrit·es au fichier du traitement d'antécédents judiciaires (TAJ). Le projet LEO, quant à lui, est enterré. Et Pablo de conclure : « Pénalement, ils ont raté leur coup mais politiquement, ils ont gagné. »
Laëtitia Giraud
1 Préfet de Mayotte entre juillet 2021 et mars 2024, Thierry Suquet était notamment aux manettes de l'opération Wuambushu.





