Accueil > Agenda > CQFD, journal de critique sociale
Articles
-
Mauvaises énergies
30 mai, par L'équipe de CQFD — Le dossier, Élias
Sept litres sept, sept litres huit, sept litres neuf, hop, huit litres. On secoue bien les dernières gouttes dans le réservoir. Presque vingt balles. Pour faire une heure de bagnole, ça tend. Et, quand dans ledit engin se met à ronronner la voix du Cornu pour annoncer qu'il n'y aura pas de blocage des prix d'un pétrole dont le cours fait des bonds de cabri au rythme de l'ouverture et de la fermeture du détroit d'Ormuz, ça craque. Coup de frein à main, on s'arrête sur le bas-côté, on touche un peu d'herbe. Une grande inspiration, on relâche l'air par les narines : « Faire un dossier, faire un dossier, faire un dossier. » Mais par où prendre la chose ? Au loin, les collines des Corbières, que des champs de panneaux photovoltaïques ont transformées en dos de pangolin géant, nous donnent un début de piste : le renouvelable. Alors, on remonte le sentier jusque dans le Parc naturel régional du Haut-Languedoc, qui, grâce à son éolien, produit autant d'énergie qu'il n'en consomme. Enfin, à condition d'exclure toutes les importations du calcul. Un territoire souverain énergétiquement grâce à des techniques qui émettent relativement peu de carbone dans l'atmosphère et qui pourraient nous éviter de toutes et tous crever dans d'atroces souffrances sur une planète incandescente, ne serait-il pas là, le monde de demain ? La question méritait d'être posée, alors nous sommes allé·es causer avec les habitants et habitantes du Haut-Languedoc, histoire de voir comment que ça vit dans cette poule aux œufs verts de l'Occitanie. Franchement pas jouasses, les autochtones se sont plaint·es à nous d'être envahi·es par des centrales électriques qui affectent la biodiversité et les paysages du parc naturel. Ça nous a mis un petit coup.
Pour égayer le tableau, des copain·es de Bure, haut lieu des antinucléaires d'Europe, sont à leur tour venu·es nous secouer les puces : dites, depuis combien de temps vous n'avez pas parlé du scandale de l'enfouissement des déchets radioactifs dans notre coin de Meuse, à CQFD ? Notre cher ancien collègue Sébastien Navarro, lui, en a rajouté une couche en nous racontant comment, sur les hauteurs de Narbonne, une raffinerie d'uranium à centrales nucléaires a rendu radioactif un canal du coin et malades les travailleur·ses.
Devant ce bourbier et l'urgence de ralentir sérieusement le réchauffement climatique, on s'est dit : bon, y a plus qu'à sortir du capitalisme. Sauf qu'on est tombé·es sur un os. Cet os, il s'appelle Jean-Baptiste Fressoz. Il nous a rappelé que même ça, ça ne serait pas forcément suffisant, qu'il y a des pans entiers de notre civilisation d'acier, de béton et de plastique qu'on ne sait toujours pas décarboner, en en profitant au passage pour foutre un taquet au mythe de la transition énergétique.
Alors on vous laisse lire tout ça, et vous faire votre avis. Qui sait, peut-être allez-vous vous rendre compte que vous aviez jugé trop vite la douce lueur des chandelles que chérissent tant les Amish de Pennsylvanie ou de l'Indiana ? On rigole, mais à moitié seulement et pas beaucoup plus que cela, parce qu'il est certain qu'un début de solution réside dans l'éviction des besoins artificiels et la définition collective de ce qui doit être produit ou non. Et qu'on y mette toute notre énergie !
-
Recherches dans l’au-delà
30 mai — Ça brûle !Pauvre secrétaire de rédaction ! Elle ne sait plus à quel saint se vouer. Après le tragique départ de sa binôme, impossible de recruter sa nouvelle moitié. À cause des atermoiements de l'État sur l'adoption de son budget, le monde associatif (dont CQFD) est en déroute : France travail a suspendu toutes les demandes de contrats aidés qui, comme chacun sait, sont le cœur battant du précariat. Et comme si cela ne suffisait pas, le gardien du coffre, Vé, lui a enjoint d'aller à nouveau à la pêche aux abonné·es, avant que notre feuille de chou ne sombre définitivement dans la dèche.
C'en est trop. Reniant tout matérialisme historique, notre secrétaire de rédaction se rend au Salon des arts divinatoires de Marseille (reportage à venir !). Là, au milieu des allées de gris-gris, de pendules et d'attrape-rêves, une diseuse de bonne aventure lui fait signe d'approcher. Après tout, pourquoi pas ? Il n'y a pas de mal à se renseigner ! Et Gaëlle de vider son sac : la guerre en Iran, le fascisme rampant, ce cornichon de Payan, la pernicieuse loi Yadan… Puis finalement : « Dites-moi juste si je vais avoir une promotion. » Terrible recul individualiste vous en conviendrez, mais ô combien compréhensible pour cette figure de proue sacrificielle de la bataille culturelle marseillo-mondiale. La devineresse tire une carte : « Vous serez augmentée. » Hourra ! La justice cosmique existe ! Puis une seconde carte : « Mais de peu. » Ah. Quant à savoir si CQFD va couler, la professionnelle est formelle : la chute est assurée… Mais pas avant cinq ou six ans. Et Vé de revenir à la charge : « Pour ça, faudrait encore décrocher 200 abonnés supplémentaires ! » Alors, si vous êtes sensibles aux vibrations astrales, cher·es 200 abonné·es supplémentaires, entendez nos prières !
-
« On ne vit pas que pour soi »
30 mai, par Émilien Bernard — Garte
La légende dit que le jour de sa naissance elle a débarqué le poing levé, chantant « La Semaine sanglante » avec dans l'autre main un drapeau anarchiste. Intox ? Dur à dire. Ce qui est sûr, par contre, c'est que l'amie Françoise, bientôt 63 printemps, est un joyeux pilier du Marseille militant. Elle est de toutes les luttes, des Gilets jaunes aux collectifs aidant les jeunes migrants en galère. Et quand la flicaille la malmène, elle ne se laisse pas faire, quitte à rameuter l'IGPN. Portrait.
C'est un dossier aussi mal foutu que mastoc. Poétiquement intitulé « 18330000927.pdf », il fait la bagatelle de 364 pages. La première donne le ton : on y lit que l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été saisie le 16 novembre 2018 suite à la plainte d'une dénommé P**** Françoise pour « violences par personne dépositaire de l'autorité publique ». Le reste est un fatras de photocopies plus ou moins bien classées, retraçant un épisode s'étant déroulé le 16 octobre 2018 à Marseille, vers 15 h 30, sur la place Jean-Jaurès (aka la Plaine), quand ladite Françoise s'est retrouvée propulsée au sol suite à une charge policière. Résultat : une « fracture de la tête humérale », soit grosso modo une épaule méchamment esquintée.
Ce 16 octobre-là, la situation était un chouïa tendue sur la Plaine. Les travaux de « requalification » de la place venaient de commencer et les opposants exprimaient leur colère avec vigueur. Il y avait notamment des militants perchés dans les arbres, pour éviter qu'on ne les tronçonne. Et puis des bleus un peu chauds dégainant les gaz lacrymos et jouant aux cow-boys.
Paradoxe : au moment où les flics ont violemment bousculé Françoise et ses six décennies, la situation s'était plutôt détendue. Ce que montrent bien les vidéos versées au dossier. On y voit une rangée de CRS jaillir en direction des manifestants, manœuvre baptisée « bond offensif » dans leur terminologie de prédateurs. Françoise est visible, qui recule prudemment vers un arbre pour se mettre à l'abri, facilement reconnaissable à sa silhouette longiligne et à ses longs cheveux blancs tirés en queue de cheval. La suite est confuse, car filmée de loin et de mauvaise qualité, mais deux CRS semblent la malmener en passant à sa hauteur. Quelques instants plus tard, on retrouve Françoise à terre, visiblement mal en point.
Je l'avais croisée peu de temps après l'agression, furibarde, le bras en écharpe, déjà clairement déterminée à porter plainte : « Le type m'a projetée à terre1 ! Pas question de laisser passer ça ! » Deux ans plus tard, elle n'en démord pas : « Même si ça me coûte du temps et de l'argent, je tiens à ce que les responsables soient condamnés ! » Ses démarches auprès de l'IGPN n'ayant pas porté leurs fruits, Françoise a décidé de déposer une plainte avec constitution de partie civile. Une manière de contraindre un juge d'instruction à examiner son histoire. Oui, pas du genre à lâcher l'affaire, Françoise, d'autant que sa blessure l'a handicapée pendant plus de trois mois.
De quoi l'inciter à rester chez elle ? Loin s'en faut, puisqu'elle n'a pas tardé à revenir en première ligne : « J'avais en tête ma dernière chute à vélo, suite à laquelle je n'en ai plus jamais fait, explique-t-elle. Pas question que ça se reproduise avec les manifs. Du coup j'étais au rassemblement sur la Plaine dès le lendemain matin. »
Portrait de la militante en chanteuseUn nom revient dans son dossier IGPN, celui du commissaire divisionnaire en charge de la compagnie de CRS ce jour-là. Françoise raconte l'avoir croisé plus tard, lors de la tentative d'occupation d'un commissariat désaffecté, où le pandore lui aurait lancé « Oh, c'était vous l'épaule ! » Dans le dossier, il admet que Françoise n'était en rien menaçante et qu'il la connaissait : « Il l'avait en revanche déjà vue sur d'autres manifestations où elle chantait et invectivait les policiers », est-il mentionné.
Tu m'étonnes : quiconque ici a un tant soit peu l'habitude des manifs et actions politiques la connaît forcément. Elle est TOUJOURS présente, généralement accompagnée de son éternel drapeau de la CNT (elle est trésorière de la section marseillaise du syndicat anarchiste) et de son vibrant organe vocal. Car elle aime chanter, Françoise, à tel point qu'elle est un pilier de la chorale révolutionnaire marseillaise « La Lutte enchantée ». Conséquence de quoi : en manif, elle est généralement bruyante. « Dans le dossier, il y a des flics qui disent que je “vociférais”, se marre-t-elle. Eh bien oui, je le revendique. » Lors de son audition devant l'IGPN, elle en a remis une couche, indique le dossier susmentionné : « Je leur ai dit “Cassez-vous !” Et je leur ai chanté “Combien on vous paye pour faire ça ?” Si ça ne leur plaît pas, qu'ils changent de métier ! »
De quoi hérisser le poil de la poulaille, rarement mélomane ? « Je pense que c'était une vengeance », estime-t-elle. Et d'ajouter : « Ils ont passé leurs nerfs sur moi. »
Nombrils, hors de nos luttesFrançoise, je la suspecte de se doper. À chaque fois que je la croise, elle est en plein milieu d'un truc urgent. Qu'il s'agisse de filer à la préfecture pour aider un jeune Guinéen à démêler sa situation administrative, de faire le guet pour une tentative de squat ou de filer la patte auprès d'un collectif soutenant les personnes psychiatrisées en galère2, elle galope sur tous les fronts. Cela lui vient peut-être d'une enfance plutôt heureuse en région parisienne auprès de parents encartés au PC ; elle cantinière, lui tourneur-fraiseur : « Mon père était toujours heureux de militer, de tracter, de discuter avec les camarades. Il m'a transmis cette vocation d'engagement festif, avec en point d'orgue le rituel des fêtes de l'Huma et des 1er mai. »
Par la suite, Françoise a toujours conservé cette approche joyeuse de la lutte, cherchant des engagements qui ne riment pas avec ennui – « Le jour où je m'emmerde j'arrête. » Abonnée aux boulots d'intérim, notamment en secrétariat, puis catapultée dans le Sud-Ouest3 avec celui qui a été son compagnon pendant vingt-cinq ans, elle a finalement atterri à Marseille en 2009 suite à leur rupture. Là, elle s'est vite engagée dans diverses structures : outre la CNT, il y a notamment le Manba, précieux collectif de soutien aux migrants de passage à Marseille – tout sauf une sinécure.
Elle les appelle « les garçons ». En ce moment, ils sont deux à vivre chez elle, Seydouba et M'Bamba, originaires de Guinée-Conakry. Mais auparavant il y en a eu beaucoup d'autres, de passage pour quelques jours ou semaines : Karamba, Maleiny, Hervé… Des adolescents ou des jeunes hommes qu'elle accompagne au quotidien, leur donnant des cours de français, les aidant dans les procédures administratives, cotisant pour l'achat de vélos, etc. Ça a fini par lui prendre tellement d'énergie qu'elle a décidé d'en faire un emploi rémunéré par le Département, « assistante familiale ». Si ça lui déplaît d'être payée par « la Vassal », honnie présidente LR du Conseil départemental, elle n'a pas vraiment le choix. En tout cas, ce qui la nourrit là-dedans n'est clairement pas l'argent.
Entre son projet de se rendre en Guinée pour la régularisation d'un des « garçons » et ses considérations sur l'éventualité d'acheter un bœuf pour célébrer un événement, Françoise a toujours en tête le bien-être de ses protégés. Et celui d'autres proches : qu'elle évoque son ami Ahmed, en galère et à qui elle prête souvent son appart, ou cette famille originaire de Mongolie dont la fille est autiste, il est évident qu'elle carbure à la solidarité. Son antirides ? « Je garde la pêche grâce aux gens », lâche celle qui n'a pas d'enfants mais a lancé en vain une procédure d'adoption pour Seydouba et M'Bamba. Il faut dire que l'entraide n'est pas à sens unique : « Heureusement qu'ils étaient là pour m'aider quand j'étais handicapée par mon bras... »
Quant au temps qui passe, ce n'est pas une obsession : « Je veux vieillir en donnant du sens à mon existence. On ne vit pas que pour soi. Vivre c'est participer, échanger, ne pas être indifférent à ce qu'il y a autour de soi. » Et tant pis pour les nombrils de ce monde, clairement agents de l'ennemi…
Émilien Bernard
1 Une affirmation confirmée par un témoin cité dans le dossier : « Un CRS de la compagnie 3C a poussé la victime et un autre policier a alors attrapé [son] bras et l'a projetée au sol. »
2 C'est dans ce cadre que je l'ai rencontrée. Voir l'article « Marseille, occupy la psychiatrie », CQFD n°148 (novembre 2016)
3 Où elle a notamment travaillé comme assistante d'un vieil écrivain surréaliste.
-
Return hubs : sous-traiter l’expulsion
16 mai, par Gaëlle Desnos — Céleste Maurel
Après l'odieux Pacte européen sur la migration et l'asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n'ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement.
« Une généralisation à l'échelle européenne des politiques anti-migratoires les plus dures. » C'est ainsi qu'Anna Sibley, juriste au Gisti1, résume le récent tournant pris par l'Union européenne (UE) en matière de politique migratoire. Le 26 mars dernier, le Parlement européen a donné son feu vert à l'ouverture des négociations sur le « règlement retour », un texte qui s'inscrit dans le prolongement du Pacte européen sur la migration et l'asile2. Ce énième tour de vis répressif est présenté comme un moyen d'accélérer et de simplifier les expulsions de personnes irrégulières sur le sol européen. Dans ses dispositions, outre la systématisation du placement en rétention et l'allongement de l'enfermement de 18 à 24 mois, on trouve aussi la création de « return hubs » (plateforme de retour) dans des pays tiers. « Il s'agit de permettre le renvoi, vers un pays tiers, de personnes faisant l'objet d'une décision de retour3, sur la base d'un accord conclu soit par l'UE, soit par un État membre, avec ce pays tiers », poursuit Anna Sibley. Ainsi, sous couvert de répondre au manque supposé de coopération des pays d'origine ou à l'impossibilité matérielle d'exécuter certains renvois, Bruxelles redessine les frontières de la notion de « pays de retour ». Une personne pourrait être expulsée vers un pays dont elle n'a pas la nationalité, dans lequel elle n'a jamais vécu, qu'elle n'a peut-être même jamais foulé, sans que son accord ne soit requis. À charge pour ces États tiers de « gérer » les populations renvoyées d'Europe…
D'inspiration italienne« Que vont faire ces pays des personnes qu'ils reçoivent ? Les expulser à leur tour ? Les placer en détention ? » s'interroge Anna Sibley. En l'état, le règlement est flou sur ce point. Mais déjà en 2023, Bruxelles observait avec intérêt une initiative venue de son flanc méridional : à l'époque, la présidente du conseil italien Giorgia Meloni et le Premier ministre albanais Edi Rama venaient de sceller un accord prévoyant le transfert des personnes secourues en Méditerranée par des navires italiens vers des structures installées de l'autre côté de l'Adriatique. « Concrètement il s'agissait de les intercepter avant même qu'elles aient posé le pied en UE, et d'externaliser hors d'Italie le traitement de leur demande d'asile », explique Anna Sibley.
« Les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour »Dans la foulée, deux camps sont ouverts dans les villes albanaises de Shëngjin et de Gjadër. Enthousiaste, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, saluait alors la capacité de Meloni à penser « hors des sentiers battus », avant d'exhorter les États membres à « tirer les leçons du protocole Italie-Albanie ».
Pourtant en 2025, le scénario italien déraille : entouré d'un flou juridique, contesté devant les tribunaux, le projet de délocalisation des demandes d'asile se heurte à plusieurs décisions ordonnant le retour en Italie des premiers groupes interceptés en Méditerranée et transférés en Albanie.
D'après ActionAid, les camps italiens en Albanie sont « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne »Au pied du mur, Rome décide alors de convertir les sites albanais en centres de rétention pour les personnes dont la décision d'expulsion est déjà tombée. « Avec ce changement de cap, les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour, à savoir : la délocalisation dans un pays tiers hors UE du processus d'expulsion, avec, ici, une mise en détention. »
La prison du bout de l'EuropeEt déjà, les camps italiens en Albanie sont dénoncés par les ONG. ActionAid les décrit comme « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne ». De son côté, la coalition italienne Tavolo Asilo e Immigrazione (TAI), issue d'organisations de la société civile engagées sur les questions migratoires, a conduit six missions sur place et mené des entretiens avec une trentaine de personnes. Dans un rapport publié en janvier 2026, elle fait état de conditions de vie de type carcérales : les détenus sont enfermés dans des cellules qui s'ouvrent uniquement de l'extérieur et les repas sont glissés par une fente dans la porte. Dans le camp de Gjadër, certaines spécialités médicales aussi essentielles que la cardiologie, la diabétologie ou les soins dentaires ne peuvent être traitées sur place faute d'équipements. Plus glaçant encore, les auteurs documentent l'effondrement psychique des détenus avec qui ils se sont entretenus : flot de parole continue, silence, désorientation, défiance totale ou affliction profonde. « Je prends des médicaments pour la tête depuis cinq jours. Je n'avais jamais fait ça avant. C'est un chenil. J'ai choisi un avocat au hasard sur une liste. Nous avons été abandonnés par tout le monde », témoigne l'un des détenus. Fin avril 2025, après une visite à Gjadër, la députée italienne Rachele Scarpa du Parti démocrate (centre gauche) relève 21 actes d'automutilation ou tentatives de suicide dans les treize premiers jours d'activité du centre. Une détresse aggravée par l'extraterritorialité du lieu, qui complique l'accès aux proches, aux avocats et à toute organisation autorisée à fournir de l'assistance. L'accord Italie-Albanie, peut-on ainsi lire dans le rapport du TAI, construit « une infrastructure juridique et logistique permettant de transférer les migrants dans un espace suspendu, physiquement extérieur mais juridiquement contrôlé, où la transparence est minimale et les garanties fortement réduites ».
Loin des yeux, loin des droitsLa même mécanique opaque se retrouve au cœur du règlement européen sur le retour. Le réseau Migreurop, qui travaille à collecter des informations sur les politiques de mise à l'écart des personnes en migration, dénonce un texte dépourvu de « mécanisme de contrôle a priori ou a posteriori par les institutions européennes » et l'absence de « clause de suspension en cas de violation des droits ». Pour Anna Sibley, cette gestion « offshore » de la migration risque de compliquer le travail de veille, de surveillance et d'alerte que font les associations de terrain et les ONG. « À l'intérieur de l'UE, on peut encore interpeller les institutions européennes ou envoyer un comité des Droits de l'homme vérifier ce qu'il se passe sur place. Hors Europe, ce n'est pas impossible, mais tout se complique. » D'autant que si le Gisti, via le réseau Migreurop, peut compter sur des relais locaux et des associations de terrain dans certains pays, ce n'est pas le cas partout. Anna Sibley cite le cas de l'Ouganda, avec lequel les Pays-Bas n'ont pas perdu de temps pour commencer les tractations : « Nous n'avons aucune visibilité là-bas ! On va construire un réseau, mais en attendant, il y a un risque que des choses passent sous nos radars. »
Si, pour l'heure, le règlement retour n'a pas encore été définitivement adopté, Anna Sibley fustige le choix de la forme « règlement » : « Ça n'a rien d'anodin ! Au départ, il s'agissait d'une directive, donc d'un texte que chaque État membre doit traduire dans son droit national en passant par leur Parlement. Un règlement, lui, s'applique directement ! » Une manœuvre qu'elle qualifie de « kidnapping démocratique » et qui, à quelques dispositions près, devrait se dérouler sans accroc. Le jour du vote, la droite et l'extrême droite ont fait bloc pour imposer le texte. L'alliance sent le soufre, mais ça n'a pas l'air de les déranger. À ce stade, reste plus qu'à muscler notre internationalisme, avant que ces « forteresses mouvantes, capables de muter et de se démultiplier pour devenir omniscientes »4 ne finissent par dévorer le monde tout entier.
Gaëlle Desnos
1 Groupe d'information et de soutien des immigrés
2 Adopté en avril 2024, il entrera en application en juin 2026.
3 Une décision ou un acte de nature administrative ou judiciaire déclarant illégal le séjour d'un ressortissant d'un pays tiers et imposant une obligation de retour.
4 Formule piochée dans le bouquin de l'ami Émilien Bernard, Forteresse Europe, enquête sur l'envers de nos frontières (Lux, 2024), qui décrit avec grande acuité l'évolution glaçante des politiques migratoires européennes.
-
Actualités d’une lutte passée en cours contre un futur sans avenir
16 mai — Colloghan, Le dossier
Le 23 mars, la justice autorisait l'emploi de la force pour expulser « La Gare », près de Bure, lieu historique de la lutte antinucléaire, dans le cadre de l'avancée du projet d'enfouissement des déchets radioactifs, dit « Cigéo ». Sur place, les militant·es s'organisent pour résister. Tribune.
Voilà près de cinq ans que CQFD ne s'était intéressé à notre humble territoire de Bure. Il s'y est pourtant déroulé un certain nombre de choses depuis 2021 et le procès des malfaiteur·ices1 : l'inexorable avancée du projet d'enfouissement des déchets nucléaires, la déclaration d'utilité publique qui permet à l'État de s'approprier les derniers terrains pour construire ce centre, les 600 expropriations, les nombreux événements militants, l'évolution des lieux collectifs, les innombrables expérimentations sociales, politiques et d'autonomie… Et alors même qu'un lieu collectif occupé depuis près de 20 ans, véritable symbole de la lutte antinucléaire, est sur le point de se faire expulser, la plupart des médias préfèrent se préoccuper de la réévaluation du budget du projet d'enfouissement : un véritable non-événement qui nous coûte rien que de le mentionner. On laissera donc aux journalistes de bas étage le soin de se demander ce qui constitue une « actualité » et ce qui fait qu'il se passe quelque chose ou non. Car le problème avec l'actualité, c'est que ça ne s'arrête jamais. Ça court à toute allure, et au moment où vous lirez ces lignes la situation aura probablement considérablement évolué. Alors voici quelques éléments de contextualisation du passé lointain, des nouvelles de votre passé proche et des perspectives pour notre futur commun.
Retour vers le no futurFin des années 1980. L'État français doit faire face aux conséquences du développement de son industrie nucléaire : l'accumulation des déchets radioactifs. Leur rejet dans l'océan n'est plus une technique à la mode et il s'agit de trouver une solution durable, sûre et acceptable, afin de continuer de profiter des merveilleux dons de la fée électricité. Et de fabriquer des bombes. Plusieurs pistes sont envisagées : le très hypothétique processus de transmutation, dont l'objectif serait notamment de réduire la « durée de vie » des déchets, l'entreposage de longue durée et l'enfouissement dans différentes formations géologiques profondes.
Avril 2026. Les nucléocrates ont, depuis une vingtaine d'années, concentré tous leurs efforts près du village de Bure dans le sud de la Meuse, et poussent pour la réalisation du projet Cigéo : gigantesque poubelle nucléaire souterraine et dernière béquille d'une industrie mortifère en quête de respectabilité. L'ancienne gare de Luméville-en-Ornois, achetée en 2007 par des opposant·es car située sur le tracé de la future voie de chemin de fer qui devrait acheminer les déchets radioactifs jusqu'au monstre, est menacée. Expropriée de force par l'État et occupée illégalement depuis octobre 2025, « La Gare » lançait une ultime semaine de résistance et de festivités du 13 au 19 avril, avec une manifestation le dimanche pour la clôturer en beauté.
Car après des années de lutte, d'inestimables souvenirs et rencontres, des dizaines d'événements organisés à La Gare et des milliers de personnes accueillies, ce haut lieu de l'autonomie et du mouvement antinucléaire vit probablement ses derniers instants. Mais ses habitant·es, soutenu·es par des militant·es des quatre coins de la France, d'Allemagne et d'ailleurs, ont décidé de prendre leur destin en main. Il n'est pas question d'attendre sagement la préfecture et ses cohortes armées, dans l'incertitude et la peur d'une intervention qui pourrait survenir à n'importe quel moment. L'heure est à l'initiative et cette semaine pour faire « dérailler l'expulsion » est un véritable pied de nez à la face des nucléocrates et de leurs milices, qui, poussés dans leurs retranchements, n'auront d'autre choix que de réagir.
Gare à la revanche !Ainsi, lorsque vous tiendrez le journal entre vos mains, La Gare aura peut-être disparu, rasée par des bulldozers. À moins qu'elle n'ait résisté à ses assaillants et étendu ses barricades dans tout le sud-Meuse, inaugurant ainsi un vaste territoire autonome, devenu symbole mondial de la résistance anti-industrielle. Qui sait ?Quoi qu'il advienne de La Gare, l'opposition au nucléaire ne faiblira pas en Meuse
Dans un cas comme dans l'autre, il sera toujours temps de se rendre près de Bure, pour rejoindre ou soutenir la lutte qui n'est encore qu'à ses débuts. Le gouvernement, qui espère signer le décret d'autorisation de création du projet Cigéo avant les élections de 2027, vient de soudainement accélérer son calendrier en avançant au mois de mai l'enquête publique qui devait initialement se tenir à la fin de l'année 2026.
Quoi qu'il advienne de La Gare, l'opposition au nucléaire ne faiblira pas en Meuse et d'autres lieux collectifs, comme La Maison de Résistance à Bure ou l'Augustine à Mandres-en-Barrois, continueront d'incarner la volonté de ses occupant·es de faire advenir un monde meilleur et à accueillir toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans leur amour de la liberté. N'hésitez pas à y faire un tour ou à les soutenir par un don si vous le pouvez !
Des chouettes de La Gare
1 Lire « À Bure, “qui sont les malfaiteurs ? ” » CQFD n°200 (juillet-août).




