Accueil > Agenda > CQFD, journal de critique sociale
Articles
-
Data centers : plus simple, plus vite
30 mai, par Laëtitia Giraud — Triton, ÉcologieLa loi de simplification de la vie économique a été définitivement adoptée le 15 avril dernier. Et comme simplifier se conjugue souvent avec déréguler, le texte rend la vie bien plus facile aux projets de data centers, désormais consacrés au rang de projets d'intérêt national majeur.
Qui aurait pu croire qu'un projet de loi, porté par la macronie, arriverait à déclencher l'ire de deux de ses ancien·nes ministres, Agnès Pannier-Runacher et Christophe Béchu, au point qu'iels en appellent à censurer l'un de ses articles ? Dans une tribune au vitriol parue dans le journal Le Monde, on lit ainsi que « l'article 15 […] promet la France moche, celle du hangar et de la friche ».
Adoptés le 15 avril, la loi de simplification de la vie économique et son article 15 déroulent le tapis rouge aux projets industriels et numériques, et facilitent l'implantation des centres de données sur le territoire. Le texte prévoit que les projets qualifiés d'intérêt national majeur (PINM), c'est-à-dire qui « revêtent une importance particulière pour la transition numérique, la transition écologique ou la souveraineté nationale », puissent désormais bénéficier de procédures accélérées pour s'installer. Un astucieux mélange de « mesures dérogatoires au droit commun », notamment au code de l'urbanisme et de l'environnement, leur permet de débloquer l'obtention de permis de construire, explique un collectif d'associations, de syndicats et de militants1].
Consommer les solsAppelant à un moratoire sur les data centers, le collectif dénonce l'article 15, qui constitue « un retour en arrière sur la loi Zéro artificialisation nette et sur la protection des espèces menacées ». L'article indique en effet que les PINM ne sont plus comptabilisés dans la « consommation d'espaces naturels, agricoles ou forestiers » prévue par les plans locaux d'urbanisme. Autrement dit, les data centers pourront s'implanter en dehors des limites fixées à l'urbanisation.
L'adoption de la loi intervient alors que le gouvernement s'agite dans tous les sens, ces dernières années, pour que les investisseurs de la tech viennent s'installer dans notre beau pays à l'énergie (presque) décarbonée. Le projet de loi entendait donc régler une bonne fois pour toutes ce que l'actuel ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, désigne comme un « blocage stratégique » des « délais » et des « procédures excessivement rigides ». Reste alors à comprendre, écrit le collectif Le Nuage était sous nos pieds, jusqu'où ira ce « démantèlement lent mais assuré des maigres législations écologiques et démocratiques qui encadraient encore les élans du capitalisme technologique ».
Laëtitia Giraud
1 [. « Contre la “loi simplification”, ralentissons et osons faire front commun », Libération, 8 avril 2025.
-
D’anciens détenus de l’ICE trouvent réconfort au sein d’un groupe d’entraide
30 mai — Morceaux volésFace aux traumatismes laissés par la détention au sein des centres de la police de l'immigration, plusieurs anciens captifs new-yorkais s'entraident grâce à l'aide de l'Envision Freedom Fund. Le média indépendant Documented raconte leurs parcours1. Extraits.
« Depuis qu'Hugo a été libéré de détention en mai dernier, il ne peut s'empêcher de se sentir anxieux. […] Et si un jour l'ICE venait le chercher et qu'à la place ils trouvaient sa femme et son fils ? […]
En juin dernier, Hugo a reçu une proposition rare : une place dans un groupe de soutien émotionnel pour survivants de détention, géré par une association à but non lucratif de Brooklyn. Après avoir assisté aux réunions mensuelles sur Zoom, les choses ont commencé à s'améliorer. Il a trouvé une communauté sur laquelle s'appuyer avec des gens qui ont survécu aux mêmes épreuves que lui. Ensemble, ils ont développé des outils pour guérir du traumatisme. […]
Des experts affirment que la campagne de Donald Trump visant à détenir des immigrants à long terme à l'échelle nationale a créé une crise de santé mentale sans précédent dans les communautés immigrées. À New York, 2 491 immigrés ont été arrêtés par l'ICE depuis août et envoyés dans un système opaque d'infrastructures critiquées pour leurs abus, leurs mauvaises conditions d'enfermement et les décès qui y sont survenus. […]
Conscient du manque de ressources pour cette population émergente, Envision Freedom Fund, comble ce vide en tentant de créer un espace favorisant la guérison et la résilience face aux attaques continues contre ses membres.
Être cru et accompagnéEnvision Freedom Fund a payé les cautions de 325 personnes détenues de l'ICE à New York, depuis le début du second mandat de Trump. Et depuis juillet dernier, chacun de ces New-Yorkais immigrés – de la Guinée équatoriale au Bangladesh en passant par l'Amérique centrale – s'est vu proposer une place dans le programme de thérapie de groupe. Selon l'organisation, environ 20 % des personnes libérées ont assisté à au moins une séance de groupe. […]
Les réunions commencent par des présentations, puis chacun partage son expérience sur des sujets allant des réalités de la détention aux difficultés financières familiales, en passant par la façon de modifier le système d'immigration défaillant. […]
Se libérerManuel, un demandeur d'asile, a appris à naviguer dans l'hypervigilance et les souvenirs refoulés. Il a trouvé son inspiration parmi les expériences difficiles de ses camarades de groupe. “J'ai pris exemple sur eux. Je me suis dit que s'ils se battent, s'ils ont de grands espoirs, je le peux moi aussi.” […]
Depuis sa création, Envision Freedom Fund soutient les personnes intéressées par le plaidoyer en organisant des excursions pour s'entretenir avec les législateurs. […]
C., un migrant originaire de Guinée équatoriale s'est rendu plusieurs fois au Capitole pour défendre le projet de loi “Dignity Not Detention”, qui interdirait aux municipalités de participer à la répression migratoire. [...]
À mesure que l'intérêt pour l'organisation grossit, certains membres commencent à se former comme animateurs afin que les groupes soient autonomes. Le mois dernier, un membre de la communauté qui animait une session pour la première fois établissait un parallèle entre la guérison d'un traumatisme et les fleurs qui s'épanouissent après un hiver difficile. »
Eileen Grench -
Mauvaises énergies
30 mai, par L'équipe de CQFD — Le dossier, Élias
Sept litres sept, sept litres huit, sept litres neuf, hop, huit litres. On secoue bien les dernières gouttes dans le réservoir. Presque vingt balles. Pour faire une heure de bagnole, ça tend. Et, quand dans ledit engin se met à ronronner la voix du Cornu pour annoncer qu'il n'y aura pas de blocage des prix d'un pétrole dont le cours fait des bonds de cabri au rythme de l'ouverture et de la fermeture du détroit d'Ormuz, ça craque. Coup de frein à main, on s'arrête sur le bas-côté, on touche un peu d'herbe. Une grande inspiration, on relâche l'air par les narines : « Faire un dossier, faire un dossier, faire un dossier. » Mais par où prendre la chose ? Au loin, les collines des Corbières, que des champs de panneaux photovoltaïques ont transformées en dos de pangolin géant, nous donnent un début de piste : le renouvelable. Alors, on remonte le sentier jusque dans le Parc naturel régional du Haut-Languedoc, qui, grâce à son éolien, produit autant d'énergie qu'il n'en consomme. Enfin, à condition d'exclure toutes les importations du calcul. Un territoire souverain énergétiquement grâce à des techniques qui émettent relativement peu de carbone dans l'atmosphère et qui pourraient nous éviter de toutes et tous crever dans d'atroces souffrances sur une planète incandescente, ne serait-il pas là, le monde de demain ? La question méritait d'être posée, alors nous sommes allé·es causer avec les habitants et habitantes du Haut-Languedoc, histoire de voir comment que ça vit dans cette poule aux œufs verts de l'Occitanie. Franchement pas jouasses, les autochtones se sont plaint·es à nous d'être envahi·es par des centrales électriques qui affectent la biodiversité et les paysages du parc naturel. Ça nous a mis un petit coup.
Pour égayer le tableau, des copain·es de Bure, haut lieu des antinucléaires d'Europe, sont à leur tour venu·es nous secouer les puces : dites, depuis combien de temps vous n'avez pas parlé du scandale de l'enfouissement des déchets radioactifs dans notre coin de Meuse, à CQFD ? Notre cher ancien collègue Sébastien Navarro, lui, en a rajouté une couche en nous racontant comment, sur les hauteurs de Narbonne, une raffinerie d'uranium à centrales nucléaires a rendu radioactif un canal du coin et malades les travailleur·ses.
Devant ce bourbier et l'urgence de ralentir sérieusement le réchauffement climatique, on s'est dit : bon, y a plus qu'à sortir du capitalisme. Sauf qu'on est tombé·es sur un os. Cet os, il s'appelle Jean-Baptiste Fressoz. Il nous a rappelé que même ça, ça ne serait pas forcément suffisant, qu'il y a des pans entiers de notre civilisation d'acier, de béton et de plastique qu'on ne sait toujours pas décarboner, en en profitant au passage pour foutre un taquet au mythe de la transition énergétique.
Alors on vous laisse lire tout ça, et vous faire votre avis. Qui sait, peut-être allez-vous vous rendre compte que vous aviez jugé trop vite la douce lueur des chandelles que chérissent tant les Amish de Pennsylvanie ou de l'Indiana ? On rigole, mais à moitié seulement et pas beaucoup plus que cela, parce qu'il est certain qu'un début de solution réside dans l'éviction des besoins artificiels et la définition collective de ce qui doit être produit ou non. Et qu'on y mette toute notre énergie !
-
Recherches dans l’au-delà
30 mai — Ça brûle !Pauvre secrétaire de rédaction ! Elle ne sait plus à quel saint se vouer. Après le tragique départ de sa binôme, impossible de recruter sa nouvelle moitié. À cause des atermoiements de l'État sur l'adoption de son budget, le monde associatif (dont CQFD) est en déroute : France travail a suspendu toutes les demandes de contrats aidés qui, comme chacun sait, sont le cœur battant du précariat. Et comme si cela ne suffisait pas, le gardien du coffre, Vé, lui a enjoint d'aller à nouveau à la pêche aux abonné·es, avant que notre feuille de chou ne sombre définitivement dans la dèche.
C'en est trop. Reniant tout matérialisme historique, notre secrétaire de rédaction se rend au Salon des arts divinatoires de Marseille (reportage à venir !). Là, au milieu des allées de gris-gris, de pendules et d'attrape-rêves, une diseuse de bonne aventure lui fait signe d'approcher. Après tout, pourquoi pas ? Il n'y a pas de mal à se renseigner ! Et Gaëlle de vider son sac : la guerre en Iran, le fascisme rampant, ce cornichon de Payan, la pernicieuse loi Yadan… Puis finalement : « Dites-moi juste si je vais avoir une promotion. » Terrible recul individualiste vous en conviendrez, mais ô combien compréhensible pour cette figure de proue sacrificielle de la bataille culturelle marseillo-mondiale. La devineresse tire une carte : « Vous serez augmentée. » Hourra ! La justice cosmique existe ! Puis une seconde carte : « Mais de peu. » Ah. Quant à savoir si CQFD va couler, la professionnelle est formelle : la chute est assurée… Mais pas avant cinq ou six ans. Et Vé de revenir à la charge : « Pour ça, faudrait encore décrocher 200 abonnés supplémentaires ! » Alors, si vous êtes sensibles aux vibrations astrales, cher·es 200 abonné·es supplémentaires, entendez nos prières !
-
« On ne vit pas que pour soi »
30 mai, par Émilien Bernard — Garte
La légende dit que le jour de sa naissance elle a débarqué le poing levé, chantant « La Semaine sanglante » avec dans l'autre main un drapeau anarchiste. Intox ? Dur à dire. Ce qui est sûr, par contre, c'est que l'amie Françoise, bientôt 63 printemps, est un joyeux pilier du Marseille militant. Elle est de toutes les luttes, des Gilets jaunes aux collectifs aidant les jeunes migrants en galère. Et quand la flicaille la malmène, elle ne se laisse pas faire, quitte à rameuter l'IGPN. Portrait.
C'est un dossier aussi mal foutu que mastoc. Poétiquement intitulé « 18330000927.pdf », il fait la bagatelle de 364 pages. La première donne le ton : on y lit que l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été saisie le 16 novembre 2018 suite à la plainte d'une dénommé P**** Françoise pour « violences par personne dépositaire de l'autorité publique ». Le reste est un fatras de photocopies plus ou moins bien classées, retraçant un épisode s'étant déroulé le 16 octobre 2018 à Marseille, vers 15 h 30, sur la place Jean-Jaurès (aka la Plaine), quand ladite Françoise s'est retrouvée propulsée au sol suite à une charge policière. Résultat : une « fracture de la tête humérale », soit grosso modo une épaule méchamment esquintée.
Ce 16 octobre-là, la situation était un chouïa tendue sur la Plaine. Les travaux de « requalification » de la place venaient de commencer et les opposants exprimaient leur colère avec vigueur. Il y avait notamment des militants perchés dans les arbres, pour éviter qu'on ne les tronçonne. Et puis des bleus un peu chauds dégainant les gaz lacrymos et jouant aux cow-boys.
Paradoxe : au moment où les flics ont violemment bousculé Françoise et ses six décennies, la situation s'était plutôt détendue. Ce que montrent bien les vidéos versées au dossier. On y voit une rangée de CRS jaillir en direction des manifestants, manœuvre baptisée « bond offensif » dans leur terminologie de prédateurs. Françoise est visible, qui recule prudemment vers un arbre pour se mettre à l'abri, facilement reconnaissable à sa silhouette longiligne et à ses longs cheveux blancs tirés en queue de cheval. La suite est confuse, car filmée de loin et de mauvaise qualité, mais deux CRS semblent la malmener en passant à sa hauteur. Quelques instants plus tard, on retrouve Françoise à terre, visiblement mal en point.
Je l'avais croisée peu de temps après l'agression, furibarde, le bras en écharpe, déjà clairement déterminée à porter plainte : « Le type m'a projetée à terre1 ! Pas question de laisser passer ça ! » Deux ans plus tard, elle n'en démord pas : « Même si ça me coûte du temps et de l'argent, je tiens à ce que les responsables soient condamnés ! » Ses démarches auprès de l'IGPN n'ayant pas porté leurs fruits, Françoise a décidé de déposer une plainte avec constitution de partie civile. Une manière de contraindre un juge d'instruction à examiner son histoire. Oui, pas du genre à lâcher l'affaire, Françoise, d'autant que sa blessure l'a handicapée pendant plus de trois mois.
De quoi l'inciter à rester chez elle ? Loin s'en faut, puisqu'elle n'a pas tardé à revenir en première ligne : « J'avais en tête ma dernière chute à vélo, suite à laquelle je n'en ai plus jamais fait, explique-t-elle. Pas question que ça se reproduise avec les manifs. Du coup j'étais au rassemblement sur la Plaine dès le lendemain matin. »
Portrait de la militante en chanteuseUn nom revient dans son dossier IGPN, celui du commissaire divisionnaire en charge de la compagnie de CRS ce jour-là. Françoise raconte l'avoir croisé plus tard, lors de la tentative d'occupation d'un commissariat désaffecté, où le pandore lui aurait lancé « Oh, c'était vous l'épaule ! » Dans le dossier, il admet que Françoise n'était en rien menaçante et qu'il la connaissait : « Il l'avait en revanche déjà vue sur d'autres manifestations où elle chantait et invectivait les policiers », est-il mentionné.
Tu m'étonnes : quiconque ici a un tant soit peu l'habitude des manifs et actions politiques la connaît forcément. Elle est TOUJOURS présente, généralement accompagnée de son éternel drapeau de la CNT (elle est trésorière de la section marseillaise du syndicat anarchiste) et de son vibrant organe vocal. Car elle aime chanter, Françoise, à tel point qu'elle est un pilier de la chorale révolutionnaire marseillaise « La Lutte enchantée ». Conséquence de quoi : en manif, elle est généralement bruyante. « Dans le dossier, il y a des flics qui disent que je “vociférais”, se marre-t-elle. Eh bien oui, je le revendique. » Lors de son audition devant l'IGPN, elle en a remis une couche, indique le dossier susmentionné : « Je leur ai dit “Cassez-vous !” Et je leur ai chanté “Combien on vous paye pour faire ça ?” Si ça ne leur plaît pas, qu'ils changent de métier ! »
De quoi hérisser le poil de la poulaille, rarement mélomane ? « Je pense que c'était une vengeance », estime-t-elle. Et d'ajouter : « Ils ont passé leurs nerfs sur moi. »
Nombrils, hors de nos luttesFrançoise, je la suspecte de se doper. À chaque fois que je la croise, elle est en plein milieu d'un truc urgent. Qu'il s'agisse de filer à la préfecture pour aider un jeune Guinéen à démêler sa situation administrative, de faire le guet pour une tentative de squat ou de filer la patte auprès d'un collectif soutenant les personnes psychiatrisées en galère2, elle galope sur tous les fronts. Cela lui vient peut-être d'une enfance plutôt heureuse en région parisienne auprès de parents encartés au PC ; elle cantinière, lui tourneur-fraiseur : « Mon père était toujours heureux de militer, de tracter, de discuter avec les camarades. Il m'a transmis cette vocation d'engagement festif, avec en point d'orgue le rituel des fêtes de l'Huma et des 1er mai. »
Par la suite, Françoise a toujours conservé cette approche joyeuse de la lutte, cherchant des engagements qui ne riment pas avec ennui – « Le jour où je m'emmerde j'arrête. » Abonnée aux boulots d'intérim, notamment en secrétariat, puis catapultée dans le Sud-Ouest3 avec celui qui a été son compagnon pendant vingt-cinq ans, elle a finalement atterri à Marseille en 2009 suite à leur rupture. Là, elle s'est vite engagée dans diverses structures : outre la CNT, il y a notamment le Manba, précieux collectif de soutien aux migrants de passage à Marseille – tout sauf une sinécure.
Elle les appelle « les garçons ». En ce moment, ils sont deux à vivre chez elle, Seydouba et M'Bamba, originaires de Guinée-Conakry. Mais auparavant il y en a eu beaucoup d'autres, de passage pour quelques jours ou semaines : Karamba, Maleiny, Hervé… Des adolescents ou des jeunes hommes qu'elle accompagne au quotidien, leur donnant des cours de français, les aidant dans les procédures administratives, cotisant pour l'achat de vélos, etc. Ça a fini par lui prendre tellement d'énergie qu'elle a décidé d'en faire un emploi rémunéré par le Département, « assistante familiale ». Si ça lui déplaît d'être payée par « la Vassal », honnie présidente LR du Conseil départemental, elle n'a pas vraiment le choix. En tout cas, ce qui la nourrit là-dedans n'est clairement pas l'argent.
Entre son projet de se rendre en Guinée pour la régularisation d'un des « garçons » et ses considérations sur l'éventualité d'acheter un bœuf pour célébrer un événement, Françoise a toujours en tête le bien-être de ses protégés. Et celui d'autres proches : qu'elle évoque son ami Ahmed, en galère et à qui elle prête souvent son appart, ou cette famille originaire de Mongolie dont la fille est autiste, il est évident qu'elle carbure à la solidarité. Son antirides ? « Je garde la pêche grâce aux gens », lâche celle qui n'a pas d'enfants mais a lancé en vain une procédure d'adoption pour Seydouba et M'Bamba. Il faut dire que l'entraide n'est pas à sens unique : « Heureusement qu'ils étaient là pour m'aider quand j'étais handicapée par mon bras... »
Quant au temps qui passe, ce n'est pas une obsession : « Je veux vieillir en donnant du sens à mon existence. On ne vit pas que pour soi. Vivre c'est participer, échanger, ne pas être indifférent à ce qu'il y a autour de soi. » Et tant pis pour les nombrils de ce monde, clairement agents de l'ennemi…
Émilien Bernard
1 Une affirmation confirmée par un témoin cité dans le dossier : « Un CRS de la compagnie 3C a poussé la victime et un autre policier a alors attrapé [son] bras et l'a projetée au sol. »
2 C'est dans ce cadre que je l'ai rencontrée. Voir l'article « Marseille, occupy la psychiatrie », CQFD n°148 (novembre 2016)
3 Où elle a notamment travaillé comme assistante d'un vieil écrivain surréaliste.



