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« Miser sur les municipales, c’est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre »
14 mars, par Livia Stahl — Georges Debanne, Le dossier
Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien.
Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ?
« Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en réalité rien à voir avec le communalisme tel qu'il a été pensé et expérimenté historiquement. Il existe trois séquences historiques où le communalisme a été élaboré : dans le mouvement ouvrier et socialiste français entre 1848 et 1871, dans les années 1990 avec la pensée socialiste et libertaire de Bookchin, et enfin, dans le mouvement kurde au Rojava mené par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sous le leadership d'Abdullah Öcalan, lui-même influencé par Bookchin. Par ailleurs, les Gilets jaunes, avec l'appel de Commercy en 2018, se sont aussi revendiqués de Bookchin et inspirés du Rojava. Ces différentes expériences avaient un horizon politique commun, bien qu'il y ait des singularités propres à chacune.
Donc lorsque la FI revendique un “nouveau communalisme”, sans aucune référence ni ancrage dans ces expériences, c'est une pure auto-proclamation et, finalement, un non-sens total, car que peut valoir un “nouveau communalisme” alors que le communalisme dans toutes ses déclinaisons est ignoré ? »
Mais, en dehors de cette absence de références, la proposition politique insoumise a-t-elle un rapport avec le contenu du communalisme ?
« Sur le plan politique, le communalisme émerge au XIXe siècle à partir du constat critique que la démocratie représentative dépossède le peuple du pouvoir politique. Ce pouvoir, monopolisé par l'État, est entre les mains de professionnels de la politique (et des partis), donc d'une petite élite très masculine et blanche. L'objectif du communalisme est au contraire de mettre en place un système politique alternatif où le pouvoir serait entre les mains de l'ensemble des citoyens. Ce nouveau régime populaire, réellement démocratique et non-professionnel est une remise en question totale du régime représentatif.
De la Commune de 1871 à Bookchin, le régime politique du communalisme est fondé sur l'autonomie et l'auto-gouvernement des communes organisées à partir d'assemblées populaires de démocratie directe, et liées les unes aux autres dans une confédération de communes à l'échelle de tout le territoire. Pour que le pouvoir soit réellement aux mains des citoyens dans les communes, il faut qu'il n'y ait rien au-dessus d'elles. Donc, pas d'État. C'est ce qui a intéressé de nombreux militants et observateurs du Rojava, ou du Chiapas auquel il est souvent associé : un peuple peut s'organiser politiquement en dehors et autrement que dans l'État-nation.
Or la FI est profondément étatiste : elle met l'État au-dessus des communes. Elle entend donc couler le principe du communalisme dans les institutions du régime représentatif et de l'État souverain, ce qui, à nouveau, liquide tout le contenu et l'intérêt du communalisme. Ce que propose la FI à l'échelle locale, ce n'est pas du communalisme, mais du municipalisme, et encore un municipalisme d'un genre bien particulier. »
En quoi le « municipalisme » se distingue du communalisme ?
« Le municipalisme ne propose pas un régime politique différent de la démocratie représentative. Il vise à renforcer le pouvoir des communes face au pouvoir central de l'État pour leur donner une certaine indépendance vis-à-vis de lui. Récemment, on a pu observer un regain d'intérêt pour ce courant politique, avec l'émergence d'un “néo-municipalisme”, en Espagne en 2015, qui a tenté de gouverner la municipalité de Barcelone en s'appuyant sur les mouvements sociaux. Il a ensuite été repris en France de manière un peu affadie avec les listes citoyennes qui se sont multipliées lors des élections municipales de 2020, puis en 2026. L'idée est d'élargir la démocratie locale en permettant à des citoyens hors partis politiques de participer aux politiques publiques locales. Mais toujours sans remettre en cause le cadre du régime représentatif.
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique »La FI reprend la dimension “participative” de ce municipalisme (avec un droit de veto des conseils de quartier, des plateformes permettant aux citoyens de proposer des lois ou un droit de révocation des élus) mais jamais celle de l'indépendance des localités face au pouvoir central. Au contraire, la FI cherche à renforcer sa logique partisane, avec derrière un objectif : créer des bastions dans les municipalités qui serviront de bases de soutien au programme et à la probable candidature de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles. La stratégie de LFI relève donc d'un municipalisme bien spécifique, qu'on peut qualifier de “municipalisme d'État”. »
En cela, la FI dévoie le sens profond du communalisme alors que, selon vous, il y aurait une discussion importante à avoir entre les différentes versions du communalisme, en particulier entre la version de Bookchin et celle du communalisme socialiste tel qu'il fut pensé au XIXe siècle.
« Oui. Au XIXe siècle, le communalisme a émergé dans les milieux socialistes à travers la quête d'une révolution sociale dans laquelle la commune devait jouer un rôle central. Mais par “commune”, les socialistes n'entendaient pas du tout la municipalité d'aujourd'hui. La “commune” était vue comme un espace territorial d'organisation du travail avec un logiciel socialiste, c'est-à-dire radicalement différent de l'organisation capitaliste du travail. Cette organisation, comme le pré-socialiste Fourier l'envisagea le premier, serait basée sur des communautés autonomes de production et de consommation de biens et de services, c'est-à-dire sur l'association solidaire des travailleuses et des travailleurs et de toutes leurs fonctions sociales (agriculture, industrie, transport, logement, éducation, santé, culture). Mais après la répression de juin 1848 par l'État bourgeois, les ouvriers socialistes comprennent qu'ils ne peuvent construire cette organisation socialiste du travail sans se préoccuper de politique et sans dépasser l'État bourgeois autoritaire. C'est là qu'émerge la perspective d'une autonomie politique des communes fondée sur les assemblées populaires législatives en démocratie directe, dont la vocation est de se substituer à l'État représentatif. Le communalisme ouvrier reposait donc sur des communes à la fois démocratiques mais aussi socialistes (ou “communistes” chez plusieurs membres de la Première Internationale avant la Commune).
Ce dernier aspect n'a pas échappé à Marx dans La Guerre civile en France à propos de la Commune lorsqu'il a dit de celle-ci qu'elle était “la forme politique enfin trouvée de l'émancipation économique du travail”. En outre, il a souligné le rôle important que jouait la propriété communale de la terre, l'association du travail entre paysans et l'auto-gouvernement de la commune par les habitants. Marx fait ainsi le lien entre les communes paysannes pré-capitalistes européennes, les communes ouvrières du XIXe siècle et les communes paysannes des pays du Sud global qui luttaient contre le capitalisme colonial. Tout cela définit finalement le communalisme comme une voie post-capitaliste et post-étatique.
Bookchin, lui, n'est pas remonté à cette émergence du communalisme. Il n'en a retenu que l'aspect politique en délaissant le caractère socialiste ou “post-capitaliste” de l'organisation du travail dans la commune. »
Et quelles sont les stratégies concrètes aujourd'hui en France pour faire advenir une forme de communalisme ?
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique. Quand vous avez l'idée de briser le régime représentatif, pourquoi attendre de se faire légitimer par lui en gagnant les élections municipales ? C'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre. Mener cette stratégie en l'absence de mouvements sociaux forts parallèles, c'est risquer d'être pris dans l'inertie des institutions municipales, comme cela a été le cas du néo-municipalisme espagnol.
Si on se rattache plutôt au communalisme comme voie post-capitaliste et post-étatique qui passe d'abord par la construction de communautés de production et de consommation, la stratégie devient tout autre. Elle peut renvoyer aujourd'hui à la pratique des “communs”, quand ils visent à transformer la production et l'organisation du travail. Des assemblées communales d'autogouvernement populaire pourraient s'ériger sur cette base pour former de véritables contre-institutions, plutôt que sur la base des municipalités, qui sont des institutions préformées par l'État, et nous ramènent finalement à lui. »
Propos recueillis par Livia Stahl -
La lutte des classes est dans la bergerie
9 mars, par Laëtitia Giraud — Eloïse PardonnetDans les alpages comme dans les plaines, les gardiennes et gardiens de troupeaux, exploité·es et sous-payé·es, voient rouge. Le mythe d'une paysannerie unie a fait son temps : les salarié·es agricoles s'organisent en syndicat pour construire le rapport de force.
Le 11 février dernier, la foire agricole annuelle de Saint-Martin-de-Crau réunit une nouvelle fois le petit monde du pastoralisme de la plaine de La Crau, près d'Arles. Haut lieu de l'élevage ovin, la plaine, fertile en hiver, voit ses milliers de bêtes quitter les lieux au début de l'été pour transhumer dans les Alpes. En estive, des gardien·nes de troupeaux prennent alors le relais. Bâton en main, béret sur la tête et sifflotant. Quelle joie de se consacrer à ce métier vieux comme le monde ! Sauf que…
« Cette année encore, on est présents à la foire de Saint-Martin-de-Crau pour faire porter notre voix. » Entre concours d'ânes de Provence et de brebis Mérinos d'Arles, les gardien·nes de troupeaux – berger·es, vacher·es et chevrier·es – ont tenu à faire passer un message : « On est ici parce que les conditions de travail, d'emploi et d'accueil des gardiens de troupeaux sont trop souvent en dehors de tout cadre légal et surtout trop souvent indignes. » Au micro, Salomé*, une jeune bergère qui exerce depuis quatre ans. Une allure timide mais, sur l'estrade, sa voix ne tremble pas : « Nous, bergers salariés, on est essentiels pour la survie des fermes. Sans nous, les exploitations ne tournent pas. Et malgré ça, on peut à peine vivre de notre travail. Comment ça se fait ? »
Depuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaiméCe qui se joue ici, devant les mines agacées des gros éleveurs de La Crau, c'est une lutte pour rendre visible un système d'exploitation des travailleur·ses agricoles et revendiquer de meilleures conditions de travail. Parce qu'être gardien·ne de troupeaux, c'est cocher à peu près toutes les cases de l'emploi précaire : contrats saisonniers, salaires ridicules et heures supplémentaires non payées, hébergements insalubres, pénibilité non compensée… Alors que le fantasme autour d'un monde paysan unifié qui partagerait les mêmes difficultés est brandi en étendard par tous les syndicats agricoles patronaux ces derniers temps1, le Syndicat des gardien·nes de troupeaux (SGT), dont Salomé se fait la porte-parole ce 11 février, entend briser cette image et reconstruire un rapport de force en faveur du salariat agricole.
Rendre visible l'exploitationDepuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaimé. Son acte de naissance ? Un ras-le-bol partagé, résumé avec cynisme sur les tracts distribués à la foire agricole : « Derrière une belle brebis se cache souvent un·e salarié·e exploité·e. » Lise, chevrière dans le sud de la France, raconte : « Aujourd'hui, on dépend d'une convention collective nationale qui ne reconnaît pas les spécificités de notre métier, et d'avenants qui créent des disparités dans chaque département. C'est la loterie : chaque éleveur fait à sa sauce et chaque berger fait comme il peut. » Claire, bergère dans les Hautes-Alpes chaque été depuis six ans, ajoute : « Les critères classant de la convention collective laissent les employeurs évaluer arbitrairement leurs fiches de poste. Forcément, il y a un fossé entre le travail réel et sa reconnaissance salariale. »
Résultat : des salarié·es déclaré·es 35 heures par semaine pour travailler en réalité plus du double, des gardes qui durent jusque seize heures sans interruption, du chantage pour faire signer des feuilles de temps et de paies trafiquées. Tous·tes racontent une même expérience de la précarité, qui s'étend jusqu'aux conditions d'hébergement et de sécurité. Salomé témoigne d'une situation vécue par une camarade, embauchée comme bergère en 2023 : « Elle a dû monter dans un alpage alors même que ses employeurs savaient que le captage d'eau n'était pas aux normes. Et elle s'est intoxiquée assez gravement. »
« Déplacer le curseur de la conflictualité »Comment alors faire de cette expérience commune de l'exploitation un moteur de conscience de classe ? Pour Claire, la difficulté réside dans le manque de reconnaissance de la profession : « On n'a pas d'observatoire du métier, donc on n'a pas de chiffres. On ne sait même pas combien on est. » Elle poursuit : « On a aussi très peu de données sur les accidents et les morts au travail. Alors qu'il y en a chaque année. » Difficile aussi de créer de la solidarité et un élan de lutte dans un métier caractérisé par l'isolement et les carrières courtes. Selon Claire, « une carrière de berger, c'est en moyenne trois ans pour les femmes, cinq ans pour les hommes ». Julien, gardien depuis près de quinze ans dans les Pyrénées, confirme : « Les conditions sont tellement pourries qu'il n'y a personne qui reste se battre pour les améliorer. Tu passes deux ans où tu es passionné, un an où tu commences à te péter des trucs partout et les deux dernières années, tu as envie de te barrer et trouver une porte de sortie. » L'usure des corps, Salomé peut en témoigner, elle qui à 24 ans dit déjà souffrir des genoux. La faute aux kilomètres et au dénivelé parcourus dans les montagnes, pendant des semaines et par tous les temps.
« Les conditions sont tellement pourries qu'il n'y a personne qui reste se battre pour les améliorer »Une autre explication se trouve dans l'invisibilisation des salarié·es par les syndicats agricoles, y compris par la Conf'. Dans un entretien à la revue Nunatak, une bergère explique : « Dès qu'on te parle de “collectifs paysans” […], derrière tu as des petits exploitants et des petits propriétaires, et donc ceux-là aussi participent à l'invisibilisation des salariés agricoles parce que leurs intérêts et leurs enjeux, ce n'est pas une lutte de classes, mais c'est la concurrence avec les gros exploitants. Ils déplacent le curseur de la conflictualité, et nous, on n'existe pas là-dedans. »2 À trop vouloir se réclamer d'un même « monde paysan », les exploitant·es – même petits – laissent sciemment de côté la question de savoir qui possède les moyens de production (elleux) et qui doit vendre sa force de travail (pas elleux). Évaporé, le sujet du salariat agricole.
Construire le rapport de forcePour Julien, la mission du SGT est donc claire : replacer le curseur de la conflictualité au bon endroit. « On est vraiment un syndicat de lutte. On cherche à être revendicatif et classiste », affirme-t-il. Pour cela, le SGT applique une analyse matérialiste aux rapports de production dans le pastoralisme, et plus largement dans le secteur agricole. En découle une stratégie de lutte à plusieurs niveaux. D'abord, transformer une condition commune, l'exploitation, en un collectif organisé. Pour Claire, le SGT continue à progresser en ce sens : « Il y a encore quelques années, mettre le sujet du syndicat sur la table c'était hyper clivant. Aujourd'hui je vois des personnes qui étaient réticentes au début qui ont rejoint le mouvement. Et ça marche ! Les éleveurs flippent parce qu'ils se rendent compte qu'ils ont quand même intérêt à se démarquer pour attirer des gens à travailler pour eux. »
Ensuite, il s'agit de se réapproprier le droit du travail. Cela passe par de la formation comme celle que propose Lise lors de la foire agricole de Saint-Martin-de-Crau. Elle y dévoile les dessous de la convention collective et détaille mille et une façons de ne pas se faire avoir lors des négociations de contrat avec les éleveur·ses. Cela passe aussi par le travail de fond mené par le syndicat dans les commissions paritaires des départements et surtout au national : « Nous on demande un cadre qui soit clair dans nos contrats d'embauche. On a un métier qui est hyper spécifique, on a des chiens et des équipements à payer. On demande donc une convention collective qui garantit des niveaux de salaires et des indemnités cohérents, et qui protège tout le monde de la même façon. Ça suffit de faire reposer ça sur la force individuelle de négociation. » Sans surprise, la FNSEA continue d'y faire obstruction par tous les moyens.
Enfin, il faut élargir la lutte « pour créer un rapport de force suffisant pour les faire céder », selon Claire. Ouvrier·es agricoles, travailleur·ses de l'agro-industrie, chômeur·euses, précaires saisonniers et intérimaires… Une joyeuse bande qu'il est temps de rassembler dans un même élan contre le système qui divise et exploite. Et face aux haters de la foire agricole, Salomé conclut : « À celles et ceux qui nous reprochent d'être hors sol et de tuer le métier, on affirme au contraire qu'on a bien les pieds sur terre. Ce métier on l'aime. Mais ça suffit de manger sur notre dos. »
Laëtitia Giraud* Tous les prénoms ont été modifiés.
À noter ! Prochain rendez-vous du SGT-PACA à Marseille le 10 mars 2026.
1 FNSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne. Lire « Classe paysanne : unie mais à quel prix ? », dans CQFD n°249 (février 2026).
2 Lire « Confusion paysanne », dans Nunatak n°11 (janvier 2026).
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Au nom de la lutte contre la malfaçon et le blanchiment d'argent sale, un arrêté préfectoral vient de décréter la fermeture administrative pour six mois renouvelables de l'emblématique Marché du Soleil, à Marseille. Si tu veux tuer ton chien, accuse-le d'avoir la rage.
« Saisie record au Marché du Soleil, annonce le site d'enquête locale Marsactu le 9 février 2026. Au total, 206 054 articles contrefaits […] récupérés par les services de l'État et de la justice dans ce lieu mythique du centre-ville. » 206 054 articles, qui dit mieux ? Pour arriver à pareil chiffre, il aura fallu compter les lacets de baskets un par un, sans oublier les étiquettes qui, de l'aveu du procureur, constituent 67 % des pièces saisies. Et la contre-valeur générée par ce « haut lieu de la contrefaçon » serait estimée à 42 millions d'euros.
Ce qui n'est pas quantifié, c'est la difficulté dans laquelle cela plonge le collectif des commerçants. Début février, une quarantaine d'entre eux se sont rassemblés devant l'hôtel de Ville pour protester contre une décision qui met un coup d'arrêt brutal à leur activité. « Ils m'interdisent l'accès à mon atelier, j'ai des clientes qui m'appellent tous les jours, il y en a une qui doit récupérer sa robe pour son mariage, je lui dis quoi, moi ? ! » se désespère une couturière installée dans le marché depuis plus d'une décennie.
Côté préfecture, on sous-entend sans preuve que de l'argent provenant du trafic de drogue pourrait être blanchi par certaines des 168 boutiques nichées dans le labyrinthe coloré des célèbres halles du 2e arrondissement de Marseille. C'est d'ailleurs sur la base d'un tel soupçon que la fermeture temporaire a pu être prononcée. Promulguée en juin 2025, la loi narcotrafic qui sert là de cadre juridique vise « à sortir la France du piège du narcotrafic » et permet, entre autres, « la possibilité d'ordonner une fermeture administrative non seulement pour prévenir, mais aussi pour faire cesser des infractions de trafic de stupéfiants, de blanchiment et d'association de malfaiteurs ». Même si, pour l'instant, les éléments dont on dispose pour étayer cette grave accusation sont maigres, pour ne pas dire inexistants.
Qu'importe les coups d'épée dans l'eau, tant que le discours sécuritaire autour de ces opérations baptisées « Jumbo » permet à l'État de communiquerÀ quelques pas du rideau métallique baissé, Hakim, gérant d'un magasin de prêt-à-porter, constate les dégâts. « Ils ont puni tout le quartier : pour quelques contrevenants, ils mettent sur la paille tous les vendeurs du marché, plus les commerces voisins qui souffrent eux aussi de la baisse de fréquentation. » Le Soleil, comme on l'appelle ici, fait vivre une myriade de boutiques gravitant autour de lui. « Je vais laisser passer le ramadan, parce que ce mois-ci les gens dépensent surtout dans l'alimentaire, se projette l'homme d'un air désabusé. Je verrai fin mars si ça vaut encore le coup d'ouvrir. »
Vous avez dit blanchiment ?C'est sous le même prétexte qu'en novembre dernier une opération policière en rafales a été menée dans le quartier Belsunce, visant des boutiques et des snacks, et qui a abouti à un sacré palmarès : deux ou trois frigos pas assez réfrigérés selon les services d'hygiène1 et une poignée de travailleurs non déclarés surpris par l'Urssaf. On entend d'ici les caïds du trafic de stupéfiants, planqués à Dubaï, claquer des dents face à la menace qui pèse depuis sur leurs activités criminelles. Mais qu'importe les coups d'épée dans l'eau, tant que le discours sécuritaire autour de ces opérations baptisées « Jumbo » permet à l'État de communiquer. Dans les ministères et les médias, on est preneur : « Cette économie souterraine est polycriminelle, selon Michael Lachaud, directeur régional des douanes. Et elle combine avec un esclavage moderne », confie-t-il à Marsactu, feignant d'ignorer que c'est surtout la prohibition migratoire qui fournit le marché du travail en main-d'œuvre corvéable.
Pour faire bonne mesure, Louis Vuitton (groupe LVMH) a porté plainte contre le propriétaire du Soleil. Bernard Arnault, roi de l'optimisation fiscale et de la fabrication de babioles de luxe par des petites mains asiatiques sous-payées, se plaint du manque à gagner. Pourtant, le secteur informel de la production capitaliste ne fait que répondre à sa façon, plus ou moins industrielle, aux pulsions de « l'achat désire » chez la clientèle mondialisée. Il écoule des produits de marque « dégriffés » dans les pays du Sud et les quartiers populaires du Nord en donnant une visibilité inespérée aux dits produits de luxe – quand bien même le crocodile de Lacoste boude sa gloire devenue canaille.
Un abandon municipalIl est également reproché au propriétaire du marché du Soleil de ne pas avoir mis aux normes son bâtiment après l'incendie du 18 juin 2008. Après ce sinistre a priori accidentel, aucun soutien n'était venu de la chambre de commerce ni de la mairie. Les commerçants avaient campé sur les trottoirs, puis, lassés d'attendre, avaient réinvesti les lieux sans autorisation. En 2023, la Ville a publié un arrêté de mise en sécurité pour obliger le propriétaire à effectuer des travaux, mais sans proposer d'alternative aux commerçants. Comme si, en raison de sa gestion privée, le marché était étranger à la Ville.
« La porte d'Aix est une place marchande historique que les pouvoirs publics n'ont eue de cesse de contenir, déménager, voire anéantir »Pourtant, le commerce de rue est au cœur des cultures méditerranéennes. Depuis le bric-à-brac des Présentines et des Chapeliers jusqu'au bazar de Belsunce, en passant par le marché Velten et le marché pucier de la place Jules Guesde, la porte d'Aix a été historiquement une place marchande que les pouvoirs publics n'ont eue de cesse de contenir, déménager, voire anéantir. À la fin du siècle dernier, la municipalité, à défaut de se débarrasser de cette activité encombrante, a transféré la gestion de ses deux pôles les plus foisonnants au privé, avec l'ouverture en 1988 du Marché aux Puces, puis du Marché du Soleil en 1989.
Aujourd'hui, la reconnaissance de ces marchés comme patrimoine marseillais par une équipe municipale de gauche n'est clairement pas à l'ordre du jour. Massilia Sound System a eu beau fêter son anniversaire sur une scène géante dressée sur le Vieux-Port, les paroles de la chanson « Au Marché du Soleil » n'ont visiblement pas traversé le double vitrage du bureau du maire.
Euroméditerranée à la manœuvreÀ Marseille, ancienne « porte de l'Afrique et de l'Orient », on s'entête à nier une économie de la rue pourtant dynamique – le sociologue Michel Peraldi affirme que pendant son âge d'or du siècle dernier, le bazar de Belsunce n'avait rien à envier à celui d'Istanbul. Sans doute certains politiques cherchent-ils à sauver ainsi le commerce dit respectable… Peine perdue : le Centre-Bourse, temple du chic feutré bâti tel un fortin face aux ruelles populeuses de Belsunce, pleure le départ récent des Galeries Lafayette. Essaimés sur tout le territoire communal pour faire concurrence aux zones commerciales de la périphérie, les shopping malls se vampirisent les uns les autres après avoir tué les échoppes de proximité. Pour survivre, le Centre-Bourse vient d'attirer un Lidl, et bientôt un Action, actant à contre-cœur que le centre-ville est encore habité par des pauvres.
Comme le Marché aux Puces, tout aussi vital pour les plus modestes qui y vendent et achètent à bon prix – et lui aussi condamné à disparaître dans un paysage livré aux promoteurs –, le Marché du Soleil est situé sur le périmètre d'Euroméditerranée, « l'opération de rénovation urbaine la plus vaste d'Europe du Sud » selon l'établissement public qui la cornaque. Depuis une trentaine d'années, ladite opération s'emploie à vider les quartiers portuaires d'une présence et d'activités jugées indésirables par une bourgeoisie raciste et agoraphobe. Sans se soucier du fait que, mécaniquement, sa politique du vide nourrit la ghettoïsation et les réseaux du trafic alentour. Qu'importe, on refoule les habitants toujours un peu plus loin. L'emprise territoriale initiale de ce programme de reconquête était de 480 hectares. Son périmètre de compétence vient, par décret du 5 août 2025, d'être élargi à toute la commune de Marseille. Guerre partout, ville nulle part, voilà le programme.
Louise Gras et Bruno Le Dantec
1 Voir « À Belsunce, la nouvelle doctrine sécuritaire tape large et rate sa cible », Marsactu (21/11/2025).





