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Colères dans les prés, fleurissent, fleurissent
28 février — Le dossierDifficile d'être passée à côté de cette histoire d'accord entre l'Union européenne (UE) et le Mercosur, la zone de libre-échange d'Amérique du Sud. Le schmilblick : l'abaissement des droits de douane entre les deux continents, l'ouverture des marchés du Mercosur aux entreprises européennes, notamment dans l'industrie et les services, et un accès facilité au marché européen pour les gros exploitants agricoles sud-américains.
Toujours à la recherche de nouveaux profits pour les entreprises, cela fait depuis 1999 que les adeptes du libre-échange essaient de l'imposer. L'affaire s'est quelque peu accélérée en ce début d'année avec la quasi-conclusion des négociations, gelées in extremis par un vote du Parlement européen. Et sur le terrain, les travailleuses et les travailleurs agricoles ont manifesté leur rejet de l'accord. Après s'être élevé·es dans plusieurs pays d'Europe contre l'abattage de troupeaux atteints de dermatose nodulaire contagieuse, leurs syndicats se sont coordonnés contre le Mercosur, parfois de manière inattendue, à l'image de ce qu'il s'est passé en France entre la Confédération paysanne et… la très droitière Coordination rurale. L'occasion pour CQFD d'aller causer stratégie de lutte (pages 4 et 5).
Dans les sphères de pouvoir, hormis sur les plateaux de Renaud Dély, l'animateur des Informés chez France Info, et dans quelques salons pas franchement recommandables, la classe politique et médiatique s'est quasi unanimement positionnée contre cet accord. Qui pour des raisons écologiques et anticapitalistes, qui pour la compétitivité des entreprises françaises, qui par patriotisme bas du front, qui par simple opportunisme électoraliste. Même Macron, d'ordinaire plutôt prompt à défendre ce type d'aventure, s'y est opposé. Pour comprendre ce qui se joue avec ce traité, on a toqué à la porte de Morgan Ody. Lorsqu'elle ne maraîche pas dans la Bretagne profonde, elle est la coordinatrice générale de La Via Campesina, le plus grand mouvement international paysan qui représente environ 200 millions de petit·es producteur·ices alimentaires et 182 organisations locales et nationales, dont la Confédération paysanne. À rebours d'un protectionnisme chauvin, elle pose les principes d'une politique commerciale agricole internationaliste (pages 6 et 7).
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Criez hourra !
28 février, par L'équipe de CQFD — Ça brûle !On vous avait tenu ça secret pour éviter de créer la panique auprès de ses fans les plus dévoué·es, mais ça y est, il est temps de l'annoncer : Adrien, notre directeur artistique, est de nouveau sur le marché. Du travail hein ! Oh hé, calmez-vous, les fans ! Mais comprenez : le vent l'a appelé ailleurs, il est parti, voilà. Vous vous demandez peut-être comment nous, pauvres âmes esseulées, vivons ce départ ? Et bien sachez qu'on regarde tous les jours son carton plein d'affaires duquel dépasse tristement sa petite plante de bureau. Car oui, Adrien, c'était… Un talent de startupper au service de la cause, capable de convaincre un·e dessinateur·ice de croquer l'équivalent de la chapelle Sixtine en deux jours et demi. Un zen légendaire face à nos « petits textes » qui finissent toujours en romans-fleuves. Une puissance de feu pour, à une poignée d'heures du bouclage, rentrer les dernières correc' sur pages montées dans le brouhaha infernal de la rédac. Et faut-il parler de sa voix de baryton ? De son humour ravageur ? De son bio seau ?
Ça nous a mis un coup. Alors au cœur des ténèbres, désemparé·es, on a suivi une lumière… Une lumière qui a dessiné une silhouette. Puis un visage. Puis un nom… Georges ? Alléluia ! Georges ! Notre évidence, notre élu. Georges est calme, Georges est patient, Georges est talentueux. Georges sait nous parler et sait nous comprendre. Il est graphiste ET illustrateur. La maquette de ce numéro, c'est lui. Criez hourra chez vous, on veut vous entendre ! Et si vous voulez que toute l'étendue de son talent se déploie encore et encore, faites ruisseler vos bas de laine sur sa tête !
P.-S : Vous avez déjà fait formidablement ruisseler pendant la campagne de soutien, merci, merci, merci. Un petit bilan de nos finances s'impose désormais. Restez branché·es, on vous tiendra au jus !
P.P.-S : Encore merci.
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La Corneille chasseuse de MAGA
28 février, par L'équipe de CQFD — Nos amis les animaux, Déa Guili
Trump Trump Trump. Infamie ; folie ; moumoute couleur pipi. C'est peu de dire que l'actuel président ricain squatte écrans et cerveaux. Et s'il y a des courageux et courageuses pour s'opposer à sa dérive fasciste et à la Gestapo-ICE qui la chapeaute, dur d'entrevoir un avenir radieux au pays des donuts. Chez les gauchistes du monde entier, un même constat : c'est la hess. Sentiment bien résumé en son temps par le théâtreux Pierre Corneille : « Ô rage, ô désespoir […], n'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? » Hasard de l'homonymie, c'est de corneille dont il est question ici. Oui, le volatile de type Cornus, à la robe noire comme un black bloc. Car quelques spécimens du Midwest ont clairement choisi le camp de la résistance. Sous la houlette d'un certain Dave, ces combatifs volatiles ont appris à ôter les casquettes rouges aux yeux et au su des néandertaliens MAGA. Certes, c'est encore en rodage, mais la machination est en route. Et on peut vraisemblablement s'attendre à une contagion rapide de ce type de comportement, avec supplément picorage de la grosse tête de Trump. De leurs deux ailes, les corvidés vont faire du zèle. Banzaï !
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La taille de la norme
21 février, par Margaux Wartelle — Pirikk, Culture
À presque 40 ans, Bastien Lambert décide de remonter le temps. Dans son documentaire radio, « Grandir, ou pas… », il interroge proches et médecins sur la façon dont sa petite taille a été perçue, vécue et tentée d'être soignée. Une remise en question sur ce que peut être une quête de « normalité ».
Des souvenirs de son enfance, Bastien Lambert nous en livre quelques-uns. Le tout premier : un réveil à l'hôpital, une chambre blanche et un lit médicalisé. Plus tard, un souvenir plus léger : celui d'une cassette d'apprentissage de l'anglais, dans la Renault paternelle. Cette fois encore, il est question d'hôpital : père et fils se rendent à Rennes pour que Bastien suive un protocole d'essai de traitement hormonal. Car voilà, Bastien est petit, un mètre 43 depuis sa puberté. Un diagnostic est posé, mais non confirmé : le syndrome 3M, une maladie génétique rare. Du traitement hormonal pendant son enfance, Bastien a gardé une peur tenace des aiguilles, et plein de questions. Pourquoi les médecins et ses parents se sont lancés dans cette aventure, lourde et sans certitude ? A fortiori sans lui demander son avis ? Et comment, aujourd'hui, son propre désir de paternité peut-il se faire une place dans cette histoire ?
« Grandir, ou pas… ». Documentaire radiophonique à écouter dans l'émission « Le Labo », sur la RTS.Alors il reprend le fil, débute par son dossier médical, fait un test génétique, rencontre son ancien médecin, interroge sa sœur, sa compagne, son père, sa mère. Aujourd'hui disparue, sa grand-mère, de petite taille elle aussi, est également présente dans une archive émouvante. Bastien ne voulait pas oublier le son de sa voix, alors il l'a enregistrée il y a plusieurs années. Ensemble, ils discutaient – déjà – de son arrivée mouvementée dans la famille, de ses premiers pas et des inquiétudes suscitées. Mais c'est avec sa mère que les souvenirs, réactivés par le micro, sont les plus douloureux. Ainsi, quand elle apprend que son enfant à naître a une « anomalie », elle se souvient qu'au volant de sa voiture, sous la pluie… « un truc s'effondre, comme un trou noir ». Car, « faire un bel enfant c'était quelque chose d'important, c'était un peu une blessure narcissique… j'ai eu du mal à accepter les choses » raconte-t-elle. « La différence, j'ai eu du mal à l'encaisser, à cause du regard des autres, à tel point que j'évitais de te faire marcher dans la rue sur les trottoirs… J'évitais, car je n'avais pas envie d'entendre ça. » Comprendre les moqueries, les regards et les remarques. « On s'est un peu battus pour gagner des centimètres. Est-ce qu'on a fait le bon calcul ? J'en sais rien. » Grâce à la grande sincérité de ces échanges et la finesse de la réalisation, Bastien Lambert réussit à mener de front sa quête existentielle et un propos d'utilité publique, alors même que cet épisode signe la fin de l'émission « Le Labo » sur la radio publique suisse, un des derniers bastions de diffusion de la création documentaire sur la FM francophone.
Margaux Wartelle -
Familles, je vous hais
21 février, par Lluno — Chronique carcérale, Audrey Esnault
Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Épisode 4 : une pensée pour les familles.
Pour entrer, je sonne, je montre ma tronche à la caméra et j'attends que la porte se déverrouille. Parfois, il faut patienter un moment mais l'autre bout de l'interphone ne prend pas toujours la peine de m'informer. Alors j'attends. Je poursuis ma lecture en m'adossant au mur d'enceinte, une jambe pliée et l'autre droite, dans cette posture qui m'est confortable. « Enlevez votre pied, vous n'êtes pas chez vous ! » C'est un petit homme étriqué, en civil. Je l'ai déjà croisé ici mais je n'ai aucune idée de la fonction qu'il occupe. « Vous me retirerez également la casquette avant d'entrer. Vous venez voir qui ? - Bonjour. Euh… Je viens voir personne, je suis l'intervenant en médiation artistique… »
Oups, il est contrit le petit monsieur. Le voilà qui change de ton et bafouille une excuse. C'est qu'il a cru que j'attendais pour un parloir et les gens des parloirs - les « familles » comme on les appelle invariablement quelle que soit la nature de leur lien avec les personnes détenues - on est visiblement autorisé à leur parler comme de la merde, à les infantiliser dès le perron.
Avoir un proche en prison, c'est toucher du doigt l'arbitraire et la démesure bureaucratique qui règnent derrière les miradors. Les proches - quand il y en a - effectuent tout un tas de démarches pour les détenus : envoyer de la thune, apporter le linge propre et récupérer le sale, organiser les parloirs, adresser les garanties pour les demandes d'aménagement de peine. Chacune de ces actions est régie par des règles pointilleuses et qui varient d'une détention à l'autre. Il faut faire bonne figure avec les gens qui enferment ton fils, ton ami, garder son calme, au risque de voir son permis de visite suspendu. Pour quelques mois ou pour toujours.
« Ah non Madame, vous ne pouvez pas lui donner toutes ces photos de vos enfants, c'est interdit !
– Mais pourquoi ?
– Parce que c'est interdit Madame, cinq photos maximum, c'est pas moi qui fais les règles. »
Ou encore : « Après l'heure, c'est plus l'heure ! Oui, je sais vous avez fait quatre heures de route mais c'est pas moi qui fais les règles. » Est-ce que c'est écrit quelque part que les familles aussi sont coupables ou est-ce qu'elles ne sont qu'un levier de plus dont on se sert pour punir ? L'an dernier, un détenu qui jouissait d'un haut niveau de surveillance me racontait à quoi ressemblait désormais les parloirs avec sa femme malade, vivant à 450 kilomètres de là : fouille à nu avant d'entrer, entretien de 45 minutes dans un cagibi avec vitre de séparation, fouille à nu en ressortant. Deux fouilles intégrales alors qu'ils ne peuvent même pas se toucher ? Épuisé, il avait fait une demande de transfert pour rapprochement, la Cour européenne des droits de l'homme reconnaissant aux personnes détenues un droit fondamental au maintien de leurs liens familiaux. L'administration a étudié son dossier. Elle a considéré que l'éloignement n'était pas un problème : puisque l'épouse avait réussi à venir à plusieurs reprises, elle pouvait très bien continuer à le faire. Un mois plus tard, j'ai appris qu'on l'avait transféré encore plus loin, à l'autre bout du pays.
Luno



