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La parole est à la défense
28 mars, par La Sellette — Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Toulouse, chambre des comparutions immédiates, février 2026
Kenneth T., 45 ans, comparait pour usage de cannabis et détention d'un pistolet.
Après avoir reçu un renseignement anonyme affirmant qu'il était un grossiste de drogue, les policiers ont défoncé sa porte à coups de bélier et procédé à une perquisition qui leur a permis de découvrir 7 grammes de résine de cannabis.
La présidente finit de résumer le dossier : « Vous avez spontanément dit aux policiers que vous aviez un pistolet sous votre matelas. Vous l'avez acheté parce que vous avez peur depuis votre agression : cinq hommes cagoulés vous ont frappé et vous ont volé tout ce que vous aviez sur vous. D'où sortait l'argent avec lequel vous avez acheté le pistolet ?
— J'ai vendu une chaîne en or.
— Mais d'où sortait cette chaîne ?
— Je l'avais déjà au Suriname. J'avais mis de l'argent de côté et j'ai acheté de l'or, je suis arrivé avec. »
Elle passe aux éléments de personnalité fournis par l'enquête sociale : « Vous avez sept enfants, de femmes différentes : ils ont entre 1 et 27 ans, et deux d'entre eux sont à votre charge. Vous faites du tri de colis dans une entreprise et vous touchez entre 1 400 et 1 500 euros net par mois. Sur votre casier il y a cinq mentions, dont trois pour des affaires de stupéfiants. »
La procureure débite le texte habituel – « Monsieur ne semble pas comprendre la gravité de ce qui lui est reproché » – avant de demander 18 mois de prison avec mandat de dépôt.
L'avocat bondit à la barre pour sa plaidoirie et commence à cabotiner : « Je ne cesse de recevoir des appels téléphoniques des diverses mères de ses enfants ! On peut lui reconnaître une chose : il sait rester proche de ses anciennes compagnes… »
Revenant à l'affaire, il rappelle que l'enquête n'a toujours pas permis d'identifier les auteurs de l'agression de son client : « Il s'est fait démonter à coup de crosse dans son propre parking, il a eu peur pour sa vie. Il a acheté un pistolet pour se défendre. Il n'y a aucune violence sur son casier judiciaire. C'est un homme qui rentre dans le rang : sa compagne est présente dans la salle ; son employeur est content de lui. Toute cette énergie serait remise en cause à cause d'une arme flambant neuve, jamais utilisée ! Je n'ai pas d'arme, mais si j'en avais une et que quelqu'un rentrait chez moi, je n'aurais pas d'état d'âme. Mais c'est un autre débat, un débat qui relève du droit de propriété, du droit que chacun a de se défendre face à des personnes qui rentrent chez lui ! »
Après cette profession de foi en matière d'autodéfense, il revient sur les raisons pour lesquelles le prévenu avait des bijoux en or : « C'est assez culturel chez… Dans cette population. Ce sont des gens, au Suriname ou en Guadeloupe, enfin dans ces endroits-là, qui ont un rapport, disons, particulier à l'or. » Jugeant ce point à présent clarifié, l'avocat se rassoit.
Kenneth T. est condamné à six mois de prison ferme, sans mandat de dépôt – le juge d'application des peines décidera comment ils seront exécutés ; et à six mois de sursis probatoire avec obligation de travail et de soins.
La SelletteRetrouvez d'autres chroniques sur le site : lasellette.org
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Incorruptible
28 mars, par Lluno — Chronique carcéraleLuno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Épisode 5 : un magot à la clé ?
« Vous allez recevoir des sollicitations, croyez-moi. Il faut tout refuser, même si ça n'a l'air de rien. » L'homme en chemise bleu ciel a une allure de banquier. La quarantaine sel-poivre, le nez long et fin, la poigne ferme. Il m'a alpagué au détour d'une coursive, m'a demandé qui j'étais sans s'attendre visiblement à ce que je lui retourne la question : « Eh bien, le directeur d'établissement ! »
Une fois les présentations faites, il se met en tête de m'avertir : on va tenter de m'utiliser. Le ton oscille entre la prévenance et la menace – ça doit être un truc qu'on apprend à l'ENAP, l'École de l'administration pénitentiaire. « Ça va vite, vous savez. Vous acceptez de poster une carte d'anniversaire parce que sinon elle arrivera trop tard et vous voilà coincé. La fois d'après, on vous demandera autre chose et si vous déclinez, on vous fera chanter. » Je l'assure de mon incorruptibilité totale. Non, je n'accepterai rien, ni pour rendre service ni contre de l'argent. Je sens que pour Monsieur le directeur, les intervenants extérieurs sont des maillons faibles dans sa chaîne de contrôle et de sécurité.
Les mois passent et je constate, non sans déception, que personne ne cherche à me soudoyer. C'est d'autant plus dommage que le portique d'entrée étant durablement en panne, j'entre et sors avec une facilité déconcertante au point de me retrouver un matin avec mon téléphone qui vibre au beau milieu d'un atelier.
Il y a bien ce jeune qui prétend pouvoir me filer 1 000 euros en cash, là tout de suite, et qu'on m'attendra à l'extérieur avec une marchandise pour lui, mais il est trop flambeur pour que je le prenne au sérieux. Il prend les autres à témoin, amuse la galerie, se moque de moi parce mon statut de bénévole lui paraît être un choix de vie passablement idiot. À quoi bon bosser sans être payé ? Lui se faisait mille deux par jour, il y a peu. Mille cinq quand ça tournait bien, crâne-t-il, déclenchant l'hilarité des autres « stups »1 qui ont l'air de savoir qu'il exagère.
Alors quoi, personne pour me faire sombrer dans la délinquance ? Je suis presque résigné quand je fais la connaissance de Monsieur Gorce. Originaire du coin, c'est un habitué des lieux qui fait le yoyo intérieur-extérieur depuis une quinzaine d'années. La plupart de nos interactions sont prises dans la brume de sa défonce. Un jour où je le trouve particulièrement agité, il s'attarde et, une fois seuls, se lance :
– J'ai besoin d'argent pour me payer un avocat, cette fois je vais les faire tomber.
– Tomber qui ?
– L'administration ! L'argent, je l'ai mais… il est dehors. Alors, j'ai… j'ai pensé à vous !
Il a le front constellé de gouttelettes. Je l'observe interloqué, tandis qu'il me parle des 15 700 euros enterrés dans le jardin de sa mère, « au fond, juste derrière le cabanon ». Je le coupe, explique que non, je ne vais pas faire ça, que ça ne sert à rien d'aller plus loin. Il s'excuse puis me demande à qui il devrait s'adresser pour cette mission : « À personne ! » Une heure plus tard, la route du retour me conduit devant le panneau indiquant le village de Gorce mère. 15 000 balles ? J'ai beau dire, ça mettrait du beurre dans mon bénévolat.
Luno
1 Détenus tombés pour trafic de stupéfiants.
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A travers les yeux des dames de fraises
28 mars, par Jonas Schnyder — BouquinAvec la BD Dames de fraises, doigts de fée, la dessinatrice Annelise Verdier nous raconte le quotidien de violences et d'entraides des milliers de Marocaines qui, chaque saison, vont travailler dans la production de fraises dans le sud de l'Espagne.
Poussée par la nécessité de nourrir son mari asthmatique et ses deux enfants, et voyant que les petits boulots au Maroc ne lui permettent pas de se projeter plus loin que le lendemain, Farida s'inscrit à l'Anapec1 pour tenter le coup de l'autre côté de la Méditerranée. Elle embarque sur un ferry direction les productions de fraises de la province de la Huelva, dans le sud de l'Espagne.
Sur place, les serres s'étalent à perte de vue, entrecoupées d'exploitations agricoles aux clôtures barbelées et de bidonvilles. Dès le premier jour, elle découvre la chaleur étouffante, le rythme effréné de la récolte, les nuages de pesticides, les violences (sociales, racistes, sexistes et sexuelles) et, surtout, le dénuement : aucun matériel de protection n'est fourni, l'eau vient souvent à manquer – « les fraises boivent avant les humains » – la nourriture s'achète… À plusieurs kilomètres de marche au milieu de terres dévastées par l'agro-industrie. Heureusement, la sororité, la débrouille et la résistance aident à la survie, et mettent à jour toute une exploitation organisée qui concerne « chaque année entre janvier et juin, environ 15 000 femmes […] venant souvent des zones rurales et marginalisées du Maroc profond ».
Pour réaliser Dames de fraises, doigts de fée (Alifbata, 2025), la dessinatrice Annelise Verdier s'est librement appuyée sur plusieurs recherches sur le sujet, en particulier celle de Chadia Arab2, qui, dans la préface, pose l'importance d'une œuvre qui donne enfin un visage aux « travailleuses marocaines, invisibles d'un monde globalisé, recrutées pour leurs mains agiles et leurs doigts de fée, mais aux voix étouffées ».
Jonas Schnyder
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L’heure des comptes
28 mars, par L'équipe de CQFD
‘A y est, le mois dernier, s'est terminée l'opération de sauvetage de CQFD. Licorne parmi les licornes, la levée de fond du canard a fait saliver jusque dans les start-up les plus prometteuses de la France de Macron. Quarante-mille-neuf-cent-cinquante-cinq-euros-virgule-zéro-deux-centimes. Oui, oui, tout ça que vous lui avez donné. Merci, merci et encore merci. Robinets en ivoire, carrelage en marbre et rideaux en velours, le local s'est fait une peau neuve, et le comité de rédaction s'est payée une semaine à Megève.
Plus sérieusement : pour continuer de régler ses comptes, le chien rouge a payé ses dettes. Les factures, le loyer et les maigres salaires. Repoussé·es, les créancier·es rôdant aux abords de notre immeuble menaçant de nous péter les genoux pour défaut de paiement. Mais leur spectre nous hante toujours et pour les tenir à distance, Vé, notre grand manitou des lignes de comptes nous a fixé un objectif : avoir 200 abonnés supplémentaires d'ici la fin de l'année. C'est ce qu'il nous faut pour atteindre la stabilité financière. Chef oui chef, qu'on a répondu. Parce que 200 personnes c'est quoi ? À peine une teuf en petit comité ou un rassemblement sur le Vieux-Port un soir de semaine. C'est pas la mer à boire.
Pour être (un peu) plus connus, que des gens découvrent le journal, l'achètent, et pourquoi pas, allons, soyons fous, le lisent, nous sortons désormais plusieurs vidéos par mois sur les réseaux sociaux. Alors oui, vous allez vous dire que CQFD a bien changé en tentant de percer l'algorithme mondial du grand internet… Faut bien se sauver les miches ! Puis finalement, ça nous plaît un peu de tourner des petites séquences comme des stars du JT avec notre talentueux Paul vidéo ! Et pour ne pas sombrer totalement dans les affres du numérique et rester proche du peuple, on organise régulièrement des rencontres dans des librairies et autres lieux amis de Marseille. Masterclass sur masterclass pour CQFD. Entre deux cacahuètes et une pistache, on s'épanche jusqu'à plus soif sur nos sujets d'intérêts spécifiques, tout libéré·es que l'on est des diktats de la presse papier et de son maudit calibrage. Et comme nous sommes de grand·es bavard·es en quête de lumière et de gloire, on a aussi relancé une émission mensuelle de radio sur les ondes grésillantes de Radio Galère. Tous les deuxièmes lundis après le premier vendredi du mois (au début on avait pensé à se caler sur l'alignement de Mercure en rétrograde mais c'était trop simple à suivre). Pour faire simple, on bafouille quelques mots sur l'actualité dans un micro. L'émission s'appelle « Un lundi avec CQFD », allez l'écouter !
Bref : on cherche à élargir notre lectorat et notre réseau de diffusion. Du bar de quartier, au tiers lieu du coin qu'on adore détester, en passant par la Biocoop aux mangues séchées à 20 euros le kilo, on cherche des endroits qui peuvent nous prendre des abonnements et nous distribuer. Alors si dans ce travail de fourmi, vous avez une idée pour nous filer un coup de patte, on est preneur·euses. Et sinon, n'hésitez pas non plus à évangéliser votre entourage pour que les apôtres de demain prêchent la bonne parole de notre canard céleste. Nous, on a pris les paris avec Vé : à la fin de l'année, on les aura les 200 lecteurs de plus !
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Zones À Détruire
28 mars, par Émilien Bernard — BouquinQuand tu zieutes un planisphère, tout semble clair : 197 États-nations et beaucoup de flotte. Et puis tu lis Le capitalisme de l'apocalypse, de Quinn Slobodian, et tu comprends que ce n'est pas si simple. Au sein de ces « contenants que sont les nations » se trouvent des « enclaves qui échappent aux formes ordinaires de réglementation ». Des zones qui constituent le fantasme des accros au néolibéralisme débridé et au sapage de la démocratie.
Ils veulent tout déréguler. Sabrer les impôts. Brider la démocratie. Multiplier les zones où le droit des États-nations ne s'applique plus. Bref : faire sécession avec toute entité bridant le sacro-saint règne du capitalisme effréné. Et ils font office de flippant fil rouge du costaud mais très éclairant essai de Quinn Slobodian – Le capitalisme de l'apocalypse, ou le rêve d'un monde sans démocratie (Le Seuil, 2025).
« Ils », ce sont les libertariens, mais aussi les fondus de néolibéralisme ou les empereurs cinglés de la Tech. Et selon Mister Slobodian ils ont tellement le vent en poupe que leur utopie sécessionniste a grandement déteint sur l'ordonnancement du monde, désormais « constellé de trous […] et de zones grises, résultats de perforations et de déchirures ». Au menu : ports francs sans droits de douane, zones à fiscalité sabrée, technopoles semi-indépendantes à l'image de la future Neom en Arabie Saoudite, paradis fiscaux… Au total, estime Slobodian, ce sont plus de 5 400 zones de ce type qui parsèment la planète. La « classique » carte du monde ? Totalement has-been.
Ça ne date pas d'hier. Prenez cet enfoiré fini de Milton Friedman, économiste ultralibéral qui a précocement soutenu le régime de Pinochet au Chili : dès les années 1970, il encense à gros torrents le modèle économique de Hongkong. La colonie britannique est alors précurseuse en matière de « zones économiques spéciales ». Bonus : il n'y a sur ce territoire ni syndicats ni élections, ces trucs relous qui entravent le capitalisme. Friedman pose donc Hongkong comme « solution à la crise », protégée qu'elle est de l'enquiquinante « souveraineté populaire ».
L'essor des « zones » déréglementées a depuis explosé, notamment au XXIe siècle, avec des territoires gonflés aux stéroïdes financiers – comme Dubaï où sont disséminées une quarantaine de zones franches au régime fiscal dérogatoire doublé d'une exemption de taxes. Impossible ici de rentrer dans le détail ou de viser l'exhaustivité. On retiendra juste que les ultra-riches multiplient dans le monde entier les tentatives de sécession en vue d'accroître leur magot et d'effacer tout contre-pouvoir. Processus encouragé par des milliardaires comme le roi des libertariens high-tech Peter Thiel, qui éructe régulièrement contre les pare-feu démocratiques. Et Slobodian d'enfoncer le clou : « Nous devons réaliser que pour les partisans radicaux du marché [la zone] n'est pas simplement le moyen de parvenir à une fin économique, mais une source d'inspiration pour la réorganisation politique de la société. »
De quoi décupler notre envie de perforer leurs grosses faces d'exploiteurs. Des p'tits trous, des p'tits trous…
Émilien Bernard

