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Jusqu’au boss final
23 mai, par Hilda Ciambarella — BouquinDans son livre Tout reste à jouer, Marijam Did participe à enfoncer cette porte immense qui s'entrouvre depuis quelques années : celle qui consiste à démontrer la puissance politique des jeux vidéo.
En début de partie, le choix du personnage est imposé : c'est Marijam Didžgalvytė, autrice, créatrice de contenu, chercheuse et organisatrice d'événements vidéoludiques caritatifs. Si on était dans un jeu de rôle, Marijam aurait énormément de points de « skills ». Mais son ouvrage, Tout reste à jouer (Le Passager clandestin, 2026), se rapproche plutôt d'un jeu de tir à la première personne. L'autrice nous embarque dans son pays d'origine, la Lituanie post-URSS, nous raconte sa jeunesse dans la ville de Kaunas, où la pauvreté n'est jamais très loin, et ses années de débrouille dans les rues de son quartier. Quand vient le jour fatidique où son père revient du travail avec un ordinateur – objet rare à cette époque dans les foyers lituaniens –, elle découvre un univers qu'elle ne lâchera plus jamais : le jeu vidéo.
De là, Marijam trace deux lignes de narration. La première est celle de l'exploration vidéoludique comme échappatoire. Brancher la console, passer du temps entre ami·es ou en famille et s'offrir une respiration dans une époque difficile... Une fuite qui va de la banlieue paisible des « Sims » – simulation de vie dans lequel le joueur crée des personnages, construit leur quotidien et dirige leurs relations –, jusqu'aux couloirs démoniaques du jeu de tir « Doom », en passant par les rues de New York des années 1930 du jeu d'action « Mafia ». L'autrice se confie : « Un univers entier de mondes à inventer, de mouvement et d'évasion s'est ouvert à moi. »
Mais bientôt, une deuxième ligne narrative vient s'ajouter : celle de sa politisation. Installée à Londres à son adolescence, l'autrice intègre des cercles de gauche radicale, vit en squat, s'engage contre le fascisme. Sa vie militante et sa vie virtuelle s'entrelacent : « J'ai progressivement réalisé que le jeu vidéo […] serait aussi essentiel pour comprendre les forces politiques autour de moi. »
Pour rassembler celleux qui rejoindront la partie, Marijam Did nous fait découvrir le jeu vidéo dans tout ce qu'il a de plus beau. Elle relate des moments de véritables poésies virtuelles créés par des communautés de joueur·ses décidé·es à rendre justice, décrit des jeux indépendants, inconnus du grand public, qui portent en eux des messages politiques puissants. Mais surtout, elle n'oublie pas de nous rappeler tout ce que l'industrie a de plus destructeur. Car le jeu vidéo est aussi un marché, impitoyable, tenu par une poignée de dirigeants aux dents longues. « Les boutons et les LED […] sont tous assemblés […] en une seule machine par des armées d'ouvrières payées au lance-pierre. Les appareils sont testés, emballés, expédiés, transportés, entreposés […] par une main-d'œuvre innombrable et aliénée, pressurisée pour empêcher sa syndicalisation. »
Pour autant, Marijam refuse le game over. Face au Boss final qu'est l'industrie du jeu vidéo, elle dégaine des pistes de riposte. Parmi elles : les jeux indés, la création low tech sur des terminaux un peu désuets, ou encore, les syndicats vidéoludiques qui commencent déjà à émerger partout sur le globe. Car son objectif est clair : « Recruter une armée capable de transformer ce secteur immense et décisif qui façonne le monde autour de nous. »
Hilda Ciambarella -
Friture avec les huiles
23 mai, par Lluno — Mona Lobert, Chronique carcéraleLuno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci : enfumage en règle.
« C'est pas un hôtel ici ! » Je crois entendre mon père durant mes premières années de fac, quand mes retours au foyer familial se faisaient de plus en plus brefs et espacés. Mon père en gradé de l'administration pénitentiaire : cauchemar ultime.
« Si demain le tribunal m'envoie quarante gars d'un coup, je peux pas afficher “complet” sur la porte et m'en laver les mains ! Je devrais me démerder tout seul pour trouver où les mettre. » C'est l'une des premières réunions à laquelle j'assiste. En tant que structure extérieure à la taule, nous faisons un bilan de notre action avec le chef de détention himself. Après le directeur, c'est a priori le personnage le plus influent entre ces murs. Il est notamment chargé d'organiser la vie quotidienne dans l'établissement. Ce matin pourtant, il aimerait qu'on le prenne un peu en pitié. Face aux dysfonctionnements que nous pointons, il tente de nous convaincre que sa tâche est insoluble, que toute sa bonne volonté n'y suffit pas.
Il y a deux étages dans la maison d'arrêt, explique l'officier, l'un pour les prévenus (non encore jugés), l'autre pour les personnes condamnées. Le rez-de-chaussée, lui, accueille trois types de « clients » (mais ce n'est toujours pas un hôtel) : les travailleurs, les vulnérables et les arrivants.
Dans les plus grosses « boutiques », il existe des quartiers spécifiques pour chacun de ces groupes qui ne sont pas censés se croiser mais, ici, le bâtiment hors d'âge ne permet pas de telles largesses. Et à 160 % d'occupation, la marge de manœuvre est plutôt limitée.
« Ça demande pas mal de psychologie, vous savez. On met des gens ensemble mais c'est un peu la roulette russe : quand on rouvre le lendemain matin, on se demande ce qu'on va trouver derrière la porte. » Il se balance sur sa chaise et son trousseau de clés frotte sur l'assise en bois. « J'essaie de toujours garder une cellule vide et si un gars va trop mal, je le laisse seul. Pourquoi ? Pardon d'être aussi cru mais je préfère avoir à gérer un suicide plutôt qu'un meurtre. » Silence. Ce type est tellement à l'aise que j'ai l'impression qu'il va bientôt mettre les pieds sur la table. Son talkie grésille, il donne un ordre puis reprend : « Des questions ? »
Une collègue explique que nos activités sont de plus en plus souvent annulées faute de participants. Il y a des inscrits mais, le jour même, le surveillant nous assure que tous ont refusé de venir.
« On pourrait croire que personne ne va réellement les chercher, avance-t-elle avec diplomatie.
– Ça ne m'étonne pas !
– Ah ?
– Il circule parmi mes équipes l'idée qu'il ne devrait plus y avoir d'activités car c'est une perte de temps et une charge de travail en plus.
– Il circule… ? Mais c'est une conviction répandue ?
– Je dirais qu'actuellement elle est très largement partagée, oui. »
Le gradé nous offre alors son air le plus déconfit ; malgré sa carrure, ses barrettes dorées et tout son aplomb, il n'y peut rien du tout. Le pauvre n'a aucun pouvoir sur ses équipes qui semblent soudain s'être autonomisées de leur hiérarchie. « Ici c'est le syndicat qui commande. Vous voulez quoi ? Qu'ils écrivent encore un tract sur moi pour me dézinguer ? »
Luno -
Mégacanal Seine-Nord Europe : 107 kilomètres d’ aberrations
23 mai, par Sonia Condesse — Gwen Tomahawk
De Compiègne à Aubencheul-au-Bac, un mégacanal de 107 kilomètres veut faire se rejoindre la Seine et l'Escaut. Derrière des promesses d'écologie et de dynamisation du territoire, une démesure financière et environnementale qui inquiète associations environnementales, syndicats et habitant·es.
Le chantier du siècle , paraît-il. Oui mais de quel siècle ? Depuis 1984, un projet de canal grand gabarit est inscrit au schéma directeur national des voies navigables de France, pour connecter encore plus la Seine au reste de l'Europe. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, mais toujours pas dans le canal Seine-Nord Europe (CSNE), dont les chantiers n'ont commencé qu'en 2022. Le but : accueillir des mégabarges, pour transporter des mégaquantités de marchandises, sur des mégadistances. Le mégacanal, long de 107 kilomètres, exige des mégatravaux.
La facture s'élèverait à 7,3 milliards d'euros publicsEntre autres, 62 ponts routiers et ferroviaires, trois ponts-canaux, sept écluses, une mégabassine de 14 millions de mètres cubes d'eau, etc. Et tout ça coûte très cher : la Cour des comptes elle-même pointe une « dérive des coûts » dans un rapport du 10 avril dernier. La facture s'élèverait à 7,3 milliards d'euros publics : ceux de l'Union européenne, ceux de l'État, ceux des collectivités locales. En 2017, lors de la création de la société du CSNE, elle était de 4,5 milliards. Et il faut encore y ajouter « le coût financier de l'emprunt de bouclage et la réalisation d'ouvrages connexes » : des ports, la mise au niveau des ponts, une mise au gabarit européen de l'Oise en aval… Autrement dit, il va nous coûter un bras, ce canal, et pas seulement celui de l'Oise.
Du greenwashing bleuLa société du CSNE nous assure que son projet est déterminant pour le climat, puisqu'il permettrait d'alléger le transport routier d'au moins un million de poids lourds en France. Moins de vroum vroum et plus de flic floc égal moins de degrés Celsius. C'est mathématique, et pour le coup c'est vrai. Mais l'argument est aussi fallacieux. Car ces deux modes de transport sont complémentaires par leur nature et celle des marchandises de leur cargaison. Ainsi, selon un rapport d'inspection en date de 2013, les bateaux feraient davantage concurrence aux trains qu'aux camions. « La cohérence du projet avec l'action publique en faveur du fret ferroviaire est donc discutable » conclut le rapport.
Et puisque le fluvial c'est si bien, pourquoi ne pas promouvoir celui qui existe déjà dans les Hauts-de-France ? Non loin du futur mégacaniveau, le canal du Nord est déjà qualifié par la société du CSNE de « véritable goulet d'étranglement ». Pourtant dès sa construction en 1965, on avait déjà tout prévu pour pouvoir doubler ses capacités, en réalisant des travaux minimes sur les écluses. Les barques de 900 tonnes qui s'y baladent actuellement pourraient ainsi devenir des chaloupes de 1 800 tonnes. Mais on préfère son petit frère gargantuesque et ses mégabarges de 4 400 tonnes, celles au gabarit européen. En dépit des réels besoins du territoire des Hauts-de-France, dont rien ne montre les capacités de production pour suivre un tel trafic.
Dans une tribune publiée par Reporterre en octobre dernier, une vingtaine d'enseignant·es-chercheur·ses exprime leur opposition à « cette logique de croissance des flux marchands qui s'effectue au mépris des populations et des écosystèmes ». Iels appellent à un moratoire en expliquant que non seulement le projet n'est écologiquement pas bénéfique, mais qu'il est même dangereux. En cause notamment les 3 000 hectares de terres impactées, les 78 millions de mètres cubes de déblais et la mégabassine de quatorze millions de mètres cubes nécessaires pour répondre aux besoins aqueux du canal. Cette dernière pomperait dans l'Oise l'équivalent de 22 fois plus d'eau que celle de Sainte-Soline. Et ce dans un contexte de réchauffement climatique, alors que la région est déjà touchée par le stress hydrique. Dans un avis rendu en 2022, l'Autorité environnementale reprochait d'ailleurs à la société du CSNE d'avoir insuffisamment pris en compte cet enjeu.
Zones de décompensationMais attention, les concepteurs du CSNE ont tout prévu, y compris des zones de « compensations écologiques ». Ces espaces répondent à une réglementation qui impose d'éviter les dégâts environnementaux, ou au moins de les réduire, et à défaut de les compenser. Or selon Chloé, des Naturalistes des terres11 à Lille, « les zones de compensation arrivent souvent après la destruction » des environnements qu'elles prétendent remplacer.
« Vous ne pouvez pas détruire l'Oise, en disant que ça va devenir votre zone de compensation ! »Elle cite l'exemple des arbres gîtes à chauves-souris protégées de Pont-l'Évêque (Oise), abattus en 2025 : « Ils ont replanté des arbres, en disant “on a mis des espèces à croissance rapide, et dans 30 ans, ils pourront sans doute accueillir des chauves-souris”. Mais elles vont faire quoi entre aujourd'hui et dans 30 ans ? » D'ailleurs, une plainte au pénal a été déposée en raison du manque de délicatesse lors des arbricides, mettant en danger l'écosystème protégé.
Un peu plus loin, près de Longueil-Annel, l'Oise doit être partiellement comblée et devenir un marais pour accueillir la faune et la flore chassée ailleurs, au détriment de la biodiversité qui s'y épanouit. « Vous ne pouvez pas détruire l'Oise, en disant que ça va devenir votre zone de compensation ! » se scandalise Chloé. Une aberration déplorée aussi par Hélène, habitante de l'une des péniches flottant sur un bras « mort » de la vieille Oise. Celui-ci doit être amputé pour devenir un marais de compensation. « Mes filles ont grandi sur l'eau ! Elles ont appris à faire du paddle, à nager dans la rivière. » Elle décrit une vie faite de biodiversité et d'eau fraîche : des martins-pêcheurs, des canards, et même dernièrement, une vingtaine de cormorans venus s'y réfugier. Pendant trois ans, Hélène s'est opposée de toutes ses forces au mégacanal en contactant associations et collectifs et en tentant de négocier avec la société du CSNE. Mais fin décembre 2025, le verdict tombe : départ obligatoire avant avril 2026. Certes, elle pourra retrouver son emplacement une fois les travaux finis, mais dans un marais plutôt que dans une eau courante. Il n'aura donc plus rien à voir avec celui qu'elle connaît : « Ce ne sera pas la même faune, la même flore, l'eau sera stagnante... » Elle n'y retournera probablement pas. Et pour les différentes espèces animales et végétales que l'on voudrait y reloger, on verra.
Projet loco, lutte localePour soutenir Hélène lors de son expulsion, quelques centaines de personnes ont accompagné le triste départ de la péniche le 29 mars dernier. Si la résidente a perdu espoir pour son bras de la vieille Oise, elle rappelle que ce n'est pas la seule zone à protéger des travaux : « 107 kilomètres d'aberrations, donc il y a encore du boulot ! » Mais les opposant·es et les promoteur·ses du CSNE ne se battent pas à armes égales : « Eux ils sont payés, c'est une boîte. Ils ont des arguments, ils ont des sous et ils ont les pouvoirs publics avec eux », remarque Chloé.
« Le canal Seine-Nord Europe, c'est toujours plus de mondialisation, toujours plus de flux, de milliards investis dans des infrastructures »Elle constate « très peu de soutien dans le monde agricole » à la mobilisation contre le CNSE. La collaboration de la FNSEA avec la Safer (Société d'aménagement foncier et d'établissement rural) a permis de constituer des réserves foncières en amont du chantier. Ce travail d'anticipation a minimisé les expropriations et, par la même occasion, l'opposition des agriculteur·ices.
Pour Milo, habitant de Compiègne, l'un des enjeux est donc de faire connaître le projet « et de toucher les locaux qui, pour beaucoup, ne sont pas tout à fait au courant ou n'ont pas du tout les arguments ». Sur le site internet Canalternatif, une petite équipe documente les problématiques du mégacanal, en proposant des alternatives plus pertinentes pour le territoire. Une fiche informe sur les conséquences négatives du CSNE sur l'emploi, tandis qu'une autre propose la création d'une université de la batellerie pour promouvoir l'artisanat fluvial. « Le canal Seine-Nord Europe, c'est toujours plus de mondialisation, toujours plus de flux, de milliards investis dans des infrastructures et moins dans des outils de service public. » Alors pour ne pas perdre la main sur son propre territoire, Milo se mobilise, notamment lors des rassemblements des Soulèvements de la Seine, déclinaison des Soulèvements de la terre, qui auront lieu du 9 au 12 juillet. « Je ne peux pas savoir si le canal Seine-Nord Europe sera arrêté, par contre je sais que si je mobilise des gens, si on fait ça dans la bonne humeur, si on donne du sens et du pouvoir d'agir aux habitant·es, ça ne sera pas perdu. »
Sonia Condesse
1 Le collectif Naturalistes des terres rassemble des naturalistes, professionnel·les ou amateur·ices, qui font un travail d'inventaire et de vigilance sur les espèces protégées.
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Le phoque épicurien
23 mai, par Émilien Bernard — Georges Debanne, Nos amis les animaux
« Il dit que rien dans le règlement de la maison ne lui interdit de travailler couché… » Ainsi s'énerve le gâche-plaisir Fantasio, évoquant un Gaston Lagaffe qui a tout compris à la vie et au travail salarié dans le premier tome éponyme de ses aventures dessinées. Travailler couché, pourtant, quelle trouvaille ! Si bien que Gaston a fait des émules, jusqu'aux créatures marines. Ainsi de ce phoque altier qui, début avril, a proclamé son droit à la paresse et au zbeul en s'endormant, entre deux chasses aux poiscailles, sur l'artère routière qui dessert la ville de Dromana, Australie. Résultat des non-courses : une route bloquée et des revendications fièrement proclamées à la face d'un monde vérolé par l'obsession productive. Une lutte pour le roupillon perpétuel qui se double chez certains de ses confrères par la revendication du droit à l'apéro. Le pinnipède assoiffé qui s'est pointé dans un bar néo-zélandais en décembre dernier était clairement là pour se pinter le museau après une épuisante journée de glandouille. Note d'espoir niveau bipède : des ressortissants de ce grand sac à vomi qu'est l'humanité ont mis en place il y a peu des « îlots de tranquillité » à destination des nombreux phoques veaux-marins et phoques gris qui roupillent sur la plage Fort-Mahon, station balnéaire de la côte picarde. S'y introduire, c'est risquer la morsure, voire pire : le ronflement dans ta gueule. Comme le chantait Mylène Farmer : « Phoque them all » !
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Return hubs : sous-traiter l’expulsion
16 mai, par Gaëlle Desnos — Céleste Maurel
Après l'odieux Pacte européen sur la migration et l'asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n'ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement.
« Une généralisation à l'échelle européenne des politiques anti-migratoires les plus dures. » C'est ainsi qu'Anna Sibley, juriste au Gisti1, résume le récent tournant pris par l'Union européenne (UE) en matière de politique migratoire. Le 26 mars dernier, le Parlement européen a donné son feu vert à l'ouverture des négociations sur le « règlement retour », un texte qui s'inscrit dans le prolongement du Pacte européen sur la migration et l'asile2. Ce énième tour de vis répressif est présenté comme un moyen d'accélérer et de simplifier les expulsions de personnes irrégulières sur le sol européen. Dans ses dispositions, outre la systématisation du placement en rétention et l'allongement de l'enfermement de 18 à 24 mois, on trouve aussi la création de « return hubs » (plateforme de retour) dans des pays tiers. « Il s'agit de permettre le renvoi, vers un pays tiers, de personnes faisant l'objet d'une décision de retour3, sur la base d'un accord conclu soit par l'UE, soit par un État membre, avec ce pays tiers », poursuit Anna Sibley. Ainsi, sous couvert de répondre au manque supposé de coopération des pays d'origine ou à l'impossibilité matérielle d'exécuter certains renvois, Bruxelles redessine les frontières de la notion de « pays de retour ». Une personne pourrait être expulsée vers un pays dont elle n'a pas la nationalité, dans lequel elle n'a jamais vécu, qu'elle n'a peut-être même jamais foulé, sans que son accord ne soit requis. À charge pour ces États tiers de « gérer » les populations renvoyées d'Europe…
D'inspiration italienne« Que vont faire ces pays des personnes qu'ils reçoivent ? Les expulser à leur tour ? Les placer en détention ? » s'interroge Anna Sibley. En l'état, le règlement est flou sur ce point. Mais déjà en 2023, Bruxelles observait avec intérêt une initiative venue de son flanc méridional : à l'époque, la présidente du conseil italien Giorgia Meloni et le Premier ministre albanais Edi Rama venaient de sceller un accord prévoyant le transfert des personnes secourues en Méditerranée par des navires italiens vers des structures installées de l'autre côté de l'Adriatique. « Concrètement il s'agissait de les intercepter avant même qu'elles aient posé le pied en UE, et d'externaliser hors d'Italie le traitement de leur demande d'asile », explique Anna Sibley.
« Les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour »Dans la foulée, deux camps sont ouverts dans les villes albanaises de Shëngjin et de Gjadër. Enthousiaste, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, saluait alors la capacité de Meloni à penser « hors des sentiers battus », avant d'exhorter les États membres à « tirer les leçons du protocole Italie-Albanie ».
Pourtant en 2025, le scénario italien déraille : entouré d'un flou juridique, contesté devant les tribunaux, le projet de délocalisation des demandes d'asile se heurte à plusieurs décisions ordonnant le retour en Italie des premiers groupes interceptés en Méditerranée et transférés en Albanie.
D'après ActionAid, les camps italiens en Albanie sont « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne »Au pied du mur, Rome décide alors de convertir les sites albanais en centres de rétention pour les personnes dont la décision d'expulsion est déjà tombée. « Avec ce changement de cap, les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour, à savoir : la délocalisation dans un pays tiers hors UE du processus d'expulsion, avec, ici, une mise en détention. »
La prison du bout de l'EuropeEt déjà, les camps italiens en Albanie sont dénoncés par les ONG. ActionAid les décrit comme « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne ». De son côté, la coalition italienne Tavolo Asilo e Immigrazione (TAI), issue d'organisations de la société civile engagées sur les questions migratoires, a conduit six missions sur place et mené des entretiens avec une trentaine de personnes. Dans un rapport publié en janvier 2026, elle fait état de conditions de vie de type carcérales : les détenus sont enfermés dans des cellules qui s'ouvrent uniquement de l'extérieur et les repas sont glissés par une fente dans la porte. Dans le camp de Gjadër, certaines spécialités médicales aussi essentielles que la cardiologie, la diabétologie ou les soins dentaires ne peuvent être traitées sur place faute d'équipements. Plus glaçant encore, les auteurs documentent l'effondrement psychique des détenus avec qui ils se sont entretenus : flot de parole continue, silence, désorientation, défiance totale ou affliction profonde. « Je prends des médicaments pour la tête depuis cinq jours. Je n'avais jamais fait ça avant. C'est un chenil. J'ai choisi un avocat au hasard sur une liste. Nous avons été abandonnés par tout le monde », témoigne l'un des détenus. Fin avril 2025, après une visite à Gjadër, la députée italienne Rachele Scarpa du Parti démocrate (centre gauche) relève 21 actes d'automutilation ou tentatives de suicide dans les treize premiers jours d'activité du centre. Une détresse aggravée par l'extraterritorialité du lieu, qui complique l'accès aux proches, aux avocats et à toute organisation autorisée à fournir de l'assistance. L'accord Italie-Albanie, peut-on ainsi lire dans le rapport du TAI, construit « une infrastructure juridique et logistique permettant de transférer les migrants dans un espace suspendu, physiquement extérieur mais juridiquement contrôlé, où la transparence est minimale et les garanties fortement réduites ».
Loin des yeux, loin des droitsLa même mécanique opaque se retrouve au cœur du règlement européen sur le retour. Le réseau Migreurop, qui travaille à collecter des informations sur les politiques de mise à l'écart des personnes en migration, dénonce un texte dépourvu de « mécanisme de contrôle a priori ou a posteriori par les institutions européennes » et l'absence de « clause de suspension en cas de violation des droits ». Pour Anna Sibley, cette gestion « offshore » de la migration risque de compliquer le travail de veille, de surveillance et d'alerte que font les associations de terrain et les ONG. « À l'intérieur de l'UE, on peut encore interpeller les institutions européennes ou envoyer un comité des Droits de l'homme vérifier ce qu'il se passe sur place. Hors Europe, ce n'est pas impossible, mais tout se complique. » D'autant que si le Gisti, via le réseau Migreurop, peut compter sur des relais locaux et des associations de terrain dans certains pays, ce n'est pas le cas partout. Anna Sibley cite le cas de l'Ouganda, avec lequel les Pays-Bas n'ont pas perdu de temps pour commencer les tractations : « Nous n'avons aucune visibilité là-bas ! On va construire un réseau, mais en attendant, il y a un risque que des choses passent sous nos radars. »
Si, pour l'heure, le règlement retour n'a pas encore été définitivement adopté, Anna Sibley fustige le choix de la forme « règlement » : « Ça n'a rien d'anodin ! Au départ, il s'agissait d'une directive, donc d'un texte que chaque État membre doit traduire dans son droit national en passant par leur Parlement. Un règlement, lui, s'applique directement ! » Une manœuvre qu'elle qualifie de « kidnapping démocratique » et qui, à quelques dispositions près, devrait se dérouler sans accroc. Le jour du vote, la droite et l'extrême droite ont fait bloc pour imposer le texte. L'alliance sent le soufre, mais ça n'a pas l'air de les déranger. À ce stade, reste plus qu'à muscler notre internationalisme, avant que ces « forteresses mouvantes, capables de muter et de se démultiplier pour devenir omniscientes »4 ne finissent par dévorer le monde tout entier.
Gaëlle Desnos
1 Groupe d'information et de soutien des immigrés
2 Adopté en avril 2024, il entrera en application en juin 2026.
3 Une décision ou un acte de nature administrative ou judiciaire déclarant illégal le séjour d'un ressortissant d'un pays tiers et imposant une obligation de retour.
4 Formule piochée dans le bouquin de l'ami Émilien Bernard, Forteresse Europe, enquête sur l'envers de nos frontières (Lux, 2024), qui décrit avec grande acuité l'évolution glaçante des politiques migratoires européennes.




