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« Creuser la folie de l’Amérique trumpiste en mettant en scène mes propres doutes »
21 février, par Émilien Bernard, Thelma Susbielle — Bouquin, Déa Guili
En 2024, Émilien Bernard est parti couvrir l'élection présidentielle américaine à la frontière mexicaine, pour le compte de CQFD. Il en a tiré un livre, La tête dans le mur, dans lequel il raconte à la première personne la violence des politiques migratoires, la folie trumpiste et ses doutes face à un monde qui déraille.
À l'automne 2024, pendant que les États-Unis rejouaient leur tragédie électorale, CQFD dépêchait deux envoyés spéciaux chevronnés longer l'une des lignes les plus mortifères du monde occidental : la frontière entre les États-Unis et le Mexique. De San Diego à Ciudad Juárez, Émilien Bernard et Pauline Laplace sont allés documenter ce que le trumpisme fait aux corps, aux têtes et aux récits. De cette traversée est né un dossier, publié dans notre numéro de décembre 2024. Puis Émilien Bernard en a tiré un livre : La tête dans le mur. Un journaliste en déroute au Trumpistan (Lux, 2026). Un récit qui emprunte ses codes au gonzo, où le journaliste lâche les garde-fous du reportage classique pour mieux raconter un monde devenu fou. Rassemblements trumpistes, désert criblé de cadavres, centres de rétention, San Diego ravagée par le fentanyl… Pendant que Trump promet un « very very big wall » pour sauver l'Amérique. Le décor est absurde, sordide, infâme. Dans ce chaos, Émilien Bernard se cogne au mur, au sens propre comme au figuré : celui de la frontière, celui de la démocratie américaine, celui d'un journalisme confronté aux fantasmes sécuritaires et au fascisme décomplexé. On a discuté avec lui de ce choix du gonzo, de ses doutes de journaliste face à la détresse des exilés, de son passage par une geôle de la police des frontières, et de ce qu'il reste, ou non, comme horizon d'espoir.
Contrairement à ton livre précédent, un récit journalistique plus « froid », tu as préféré écrire celui-ci en mode gonzo. Pourquoi ?
« Forteresse Europe était consacrée à un sujet dont globalement personne ne parle : la manière dont les pays de l'Union européenne se barricadent face à un prétendu péril migratoire. Son contenu : des reportages dans des lieux emblématiques de ce repli sur soi xénophobe et criminel, comme Lampedusa. Si j'ai essayé de rendre ce livre le plus “vivant” possible, il restait dans les clous journalistiques.
« À ma très petite échelle, j'ai tenté d'aborder cet univers de post-vérité de manière beaucoup plus libre »En m'attaquant à la frontière USA-Mexique, je savais que le sujet était extrêmement médiatisé. Trump ne cessait de crier en trépignant qu'il allait construire son “beau et magnifique” mur et les médias occidentaux étaient totalement fascinés par ce discours. C'était l'ogre Trump, l'antithèse de nos sociétés soi-disant “civilisées”. Mon objectif était donc d'aller scruter cette frontière, pour ensuite clamer : “Mais on fait exactement la même chose en Europe !”
Le problème c'est que le narratif trumpien sur cette question (comme sur les autres) est complètement hors-sol et délirant. Lors de son premier mandat, les médias américains “de référence” se sont cassés les dents sur cette question. Quand ils publiaient un fact checking, le champion des MAGA était déjà passé à un autre mensonge, puis un autre... À ma très petite échelle, j'ai donc tenté d'aborder cet univers de post-vérité de manière beaucoup plus libre. Ce que le pape du gonzo Hunter S. Thompson avait pratiqué dès les années 1960, insufflant une grande part de subjectivité et de délires narcotiques dans ses écrits. Pour moi, c'était davantage lié aux médocs ou à l'alcool, deux moyens plus ou moins efficaces d'atténuer mon angoisse... L'objectif : creuser la folie de l'Amérique trumpiste en mettant en scène mes propres doutes et les murs heurtés, dans ce territoire où plus rien ne semble avoir de sens. C'est ainsi que ma camarade de voyage Pauline Laplace apparaît dans le récit sous le nom d'Alicia, référence au terrier déroutant d'Alice au pays des merveilles. »
Au cours du récit, tu évoques tes doutes en tant que journaliste, notamment sur la situation des personnes exilées... Comment agir face à la détresse des gens quand on est dans cette position d'observateur ?
« C'est compliqué. À Melilla comme dans le désert d'Arizona, j'ai rencontré les mêmes destins broyés par la frontière. Et toujours cette même question : pourquoi nous traite-t-on ainsi ? Terrible... C'est ici que le délire gonzo de mon reportage s'arrête totalement. Face à cette détresse, l'idée d'exagérer ou déformer ce type de paroles est impensable. Idem pour les personnes les aidant dans le désert, ou pour les militants mexicains. Le doute découle de la certitude que documenter ce genre de situations n'a aucun impact. Imposer un récit objectif face à une déferlante politique et médiatique ultra mensongère semble voué à l'échec. C'est une impasse absolue et terrifiante, un vide dans lequel s'engouffrent aussi bien le complotisme que l'extrême droite.
Le collectif italien Wu Ming a creusé ces questions, abordées dans un dossier de CQFD que j'ai coordonné1. Selon eux, la gauche doit recréer un récit collectif désirable, aux antipodes de ses errances actuelles. Mais par où commencer ? Comment désarmer la broyeuse de cerveaux, qui désormais s'étend aux réseaux sociaux ? Des interrogations qui surgissent à plusieurs reprises dans le livre – c'est mon obsession. Et l'approche gonzo, réservée aux manifestions trumpistes que j'ai croisées (meeting de Trump à Albuquerque, réunion de notables trumpistes à San Diego, etc.), permet de compenser ce déséquilibre : œil pour œil, moumoute pour moumoute. »
Je ne veux pas divulgâcher, mais tu as finalement été incarcéré une semaine dans un centre de rétention, où tu découvres que la plupart de tes compagnons de chambrée soutiennent Trump...
« Cela rejoint par la bande la force du récit mensonger trumpiste. Alors que Trump avait passé son temps à clamer qu'il allait construire le mur et endiguer l'immigration clandestine, au début, c'était plus ou moins du pipeau. Durant son premier mandat, il avait encore les mains liées. Et les personnes exilées enfermées avec moi, en grande majorité latinos, savaient que Biden avait construit davantage de portions de mur, ou qu'Obama (surnommé “l'expulseur en chef”) avait mené une politique migratoire plus rude.
D'où cette ambiance surréaliste devant la télé retranscrivant la soirée électorale du 5 novembre 2024, avec des considérations telles que “avec lui, on ne pas croupira pas trop longtemps ici”. Étrange mais logique. Mes 60 camarades de chambrée s'appuyaient simplement sur ce qui à leurs yeux semblait le moins pire. Et ils ne pouvaient pas anticiper la radicalisation monstrueuse de son deuxième mandat.
Le désarroi de ces exilés enfermés est en certains points similaire à celui des classes populaires étatsuniennes. Ici, il faut se départir d'une forme de mépris, qu'on retrouve généralement dans le discours européen : pourquoi les ricains votent-ils Trump ? Ils sont débiles ou quoi ? Non, c'est le résultat logique d'un abandon des classes populaires par le parti démocrate depuis 50 ans. »
Quand on voit les meurtres commis par l'ICE ces dernières semaines, est-ce qu'on peut encore avoir de l'espoir pour la société étatsunienne ?
« Il me semble (ou je veux croire) que la situation n'est pas totalement désespérée. D'abord parce que nombre de personnes se battent pour contrecarrer les politiques migratoires assassines, aux USA comme au Mexique. J'en ai rencontré beaucoup, de celles et ceux qui déposent des bidons d'eau dans le désert, aux combattantes mexicaines qui s'organisent à Tijuana pour fonder des centres sociaux.
Mais la mobilisation collective massive est la seule forme de résistance qui a du poids. On en a un exemple saisissant avec la situation à Minneapolis à l'heure actuelle. La milice ICE reste en place, mais il y a une micro-défaite trumpiste qui a force de symbole, car elle tient à une solidarité collective. Comme me le disait un camarade de CQFDinstallé dans le Vermont au sujet des manifestations “No King” : “Il y a une résistance collective plus importante qu'on ne le croit en Europe !” »
Propos recueillis par Thelma Susbielle
1 Lire le dossier « Combattre l'imaginaire complotiste » CQFD numéro 242
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Sur la route du Rojava
21 février, par Marius JouannyAlors que les forces gouvernementales syriennes ont attaqué le Rojava à la mi-janvier après l'annexion des quartiers kurdes d'Alep, les réseaux de solidarité européens avec le Kurdistan ont organisé, dans l'urgence, des convois solidaires vers Kobané.
24 janvier, Lyon. Sous une pluie battante, une petite trentaine de personnes s'abrite devant un bâtiment de la place Guichard. Brandissant des drapeaux des unités de combattant·es kurdes en Syrie, les YPG et YPJ1, le groupe marque l'un des quatre convois en direction de Kobané, assiégée par les troupes gouvernementales. Quatorze jeunes français·es et Suisses s'apprêtent à se répartir dans trois voitures remplies de matériel médical. Parmi elleux, Sarah, animatrice périscolaire, résume l'objectif : « Il s'agit surtout de briser l'embargo médiatique autour de l'attaque du Rojava. » Selon elle, les multiples crises mondiales simultanées, du Venezuela à l'Iran en passant par Gaza et même les États-Unis, risquent d'éclipser ce nouvel épisode du conflit syrien.
L'autonomie du Rojava menacéeAprès la prise des quartiers kurdes Sheikh Maqsoud et Ashrafiyeh d'Alep début janvier2, le nouveau dirigeant syrien Ahmed al-Charaa, en poste depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, a lancé une offensive à la mi-janvier dans les provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa. Libérée de l'État islamique par la coalition prokurde des Forces démocratiques syriennes (FDS) entre 2017 et 2019, cette partie de la Syrie a été reprise en quelques jours par les forces gouvernementales. Un accord de cessez-le-feu le 18 janvier 2026 entérine cette nouvelle annexion. Les FDS ainsi que des centaines de milliers de civils se sont par la suite retranchés dans les provinces kurdes d'Hassaké, Qamichli et Kobané. Les zones pétrolières et gazières qui finançaient jusque-là l'économie du Rojava, ainsi que les prisons contenant des milliers d'anciens combattants de l'État islamique, se retrouvent ainsi abandonnées du pouvoir. Outre l'ingérence de la Turquie, cette rapide déroute s'explique notamment par le ralliement des tribus arabes implantées dans la région au gouvernement syrien. La présence des FDS à Deir ez-Zor et Raqqa, des territoires en majorité arabe, restait par ailleurs contestée par une partie de la population. En dépit du cessez-le-feu, les forces gouvernementales ont continué leur annexion du Rojava jusqu'à la ville de Kobané.
Comment la situation a pu se dégrader aussi vite ? Sarah dénonce un « lâchage » des Kurdes par les pays occidentaux, qui les avaient pourtant soutenus dans leur combat contre l'État islamique au sein d'une coalition internationale. Elle analyse : « Trump place sa confiance dans le parti au pouvoir pour maintenir une stabilité en Syrie, malgré son idéologie islamiste et le passé djihadiste de son dirigeant3 ». Sarah pointe aussi la responsabilité de la France, qui a accueilli début janvier des négociations entre la Syrie et Israël à Paris. Ces dernières auraient, selon elle, conforté la décision du gouvernement syrien d'attaquer le Rojava, également motivée par l'appui de la Turquie via l'Armée nationale syrienne (ANS) qu'elle finance. Par la suite, la diplomatie française s'est néanmoins efforcée de faire revenir les parties prenantes à la table des négociations.
Sauver l'expérience révolutionnaireAprès un passage par l'Italie, le convoi de solidarité avec le Rojava parti de Lyon retrouvera, à Vienne, d'autres caravanes provenant d'Allemagne et composées d'une centaine d'internationalistes originaires de plus de dix pays, notamment l'Allemagne, l'Irlande, la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Danemark. Martin, qui a mis entre parenthèses son stage d'électricien à Grenoble pour rejoindre cette traversée de l'Europe, s'attend à « être hébergé tout au long du trajet par les communautés kurdes et leurs centres culturels ». Les différents volontaires partagent un grand intérêt pour l'expérience révolutionnaire du Rojava, ses dimensions féministes et écologistes. Âgée de 21 ans et provenant de Lausanne, Pauline la considère comme la « lueur d'espoir » qui a bouleversé son activisme écolo. « Cette caravane, c'est le minimum qu'on puisse faire aux vues de la gravité de la situation », ajoute-t-elle.
La caravane connaîtra ses premières difficultés à la frontière entre la Grèce et la Turquie. Une partie des volontaires resteront sur place, tandis que d'autres continueront en territoire turc. Mais les 29 et 31 janvier, 48 volontaires au total, dont plusieurs des Français partis de Lyon, seront interpellés par la police turque près de la frontière turco-syrienne, et expulsés hors du pays.
Le 30 janvier, un accord global a été annoncé entre les FDS et le gouvernement syrien. Il prévoit un cessez-le-feu permanent et une intégration de l'administration et des forces militaires kurdes dans l'État central, tout en gardant leur spécificité. Cet accord semble marquer la fin de l'autonomie kurde. Bien qu'Ahmed al-Charaa ait publié un décret présidentiel le 16 janvier reconnaissant des droits explicites aux Kurdes et le kurmandji comme langue officielle syrienne, cette offensive ne laisse aucun doute sur sa volonté de soumettre ce peuple qui compose 10 % de la population syrienne.
Marius Jouanny
1 Fondées en 2011, les Unités de protection du peuple (YPG) et leur section féminine (YPJ) forment la branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde en Syrie.
2 Voir l'article ci-dessous.
3 Ahmed al-Charaa a fondé la branche syrienne d'Al-Qaïda en 2011, avant de former HTS en 2017, puis de devenir le président de la Syrie par intérim depuis le 29 janvier 2025.
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Venezuela : dans les serres de l’empire
7 février, par Gaëlle Desnos — Quentin Dugay, ActualitésL'attaque du 3 janvier à Caracas est déjà passée hors des radars médiatiques. Trump a changé de sujet, le monde a suivi. Mais le Venezuela, lui, continue de ramasser les miettes de lui-même.
« Des amis de Fuerte Tiuna m'ont décrit des craquements dans le ciel, des colonnes de fumée rouge et une odeur âcre de tirs. » Le 3 janvier, Carmen* a passé la journée scotchée sur son téléphone, textotant frénétiquement ses proches pour s'assurer qu'ils étaient hors de danger. Quelques heures plus tôt, vers 2 heures du matin, des bruits d'explosion ont brutalement déchiré le ciel de Caracas, plongeant le sud de la capitale – autour de la zone militaire et résidentielle de Fuerte Tiuna – dans le noir complet. Les amis de Carmen « ont fui leur appartement à trois sur une moto, à l'aveugle au milieu du chaos ». Par peur d'une pénurie, les habitants du quartier se sont massés devant les commerces et les stations-service. Rapidement, la rumeur circule que le président Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, auraient été capturés… Dans l'après-midi du 3, la vice-présidente Delcy Rodríguez finit par confirmer : le couple présidentiel a été enlevé par les forces armées américaines.
Aussitôt, la presse internationale, grisée, déroule ses habituels récits calibrés façon blockbusters hollywoodiens. Des qualificatifs tels que « spectaculaire », « chirurgical », « hors-norme » viennent écraser la réalité crue d'une attaque ayant laissé derrière elle une centaine de morts. Pour autant, le fracas entendu cette nuit-là à Caracas ressemble moins au bruit d'un régime qui s'effondre qu'à une conquête impérialiste d'un genre nouveau. Car Trump a obtenu la tête de Maduro, tout en veillant à laisser intact l'appareil d'État. Ainsi, il n'a pas fait tomber le régime maduriste : il l'a acquis.
Malaise national« Le calme plat. Le silence total. » Les jours qui ont suivi l'attaque, Rodrigo, étudiant en architecture, décrit un pays en train « d'encaisser ». Nuits désertées, boutiques fermées avant l'heure, écoles vides… Un climat pesant, dans lequel la population n'évolue plus qu'en rasant les murs, exacerbé par des contrôles policiers intempestifs. « Ça existait déjà avant, mais la fouille des téléphones à la recherche de messages incriminants s'est vraiment accentuée après le 3 janvier », témoigne Luisa*, une jeune prof de Caracas. Dans la foulée de son investiture, la présidente par intérim Delcy Rodríguez a approuvé l'« état de trouble extérieur », un régime d'exception de 90 jours permettant – entre autres – aux autorités de traquer toute personne soupçonnée de promouvoir l'attaque des États-Unis. Pour Rodrigo, ce tour de vis se justifie par « la présence potentielle d'agents américains sur le territoire après ce qui s'est passé ». Mais les crispations du pouvoir ont surtout pour effet de prendre en tenaille une population déjà « très anxieuse », selon Luisa.
Trump a donc besoin d'une figure à la fois prête à composer avec lui et capable de rallier les troupes sur placeEn effet, l'offensive étatsunienne vient s'ajouter aux tensions d'une société vénézuélienne à couteaux tirés, entre soutiens au régime et anti-chavistes. Depuis quinze ans, chaque grand mouvement populaire, durement réprimé, sert de tribune aux leaders de l'opposition pour exiger le départ de Maduro, nourrissant les angoisses des bases chavistes. « Même si les chavistes peuvent aussi se montrer critiques du pouvoir, dans un pays aussi fracturé, où la police est inefficace, un renversement du régime réveille la peur des vengeances interpersonnelles, analyse Fabrice Andréani, chercheur et spécialiste du Venezuela. Imagine : la personne proche du parti qui gère la distribution alimentaire et qui a refusé de servir ceux qu'elle a vu manifester avec l'opposition… Elle flippe qu'on vienne la chercher ! » Depuis l'attaque du 3 janvier, Luisa se dit inquiète, même si, pour l'instant, elle constate une sorte de « trêve silencieuse ».
Une opposition à triste figureMaduro entre les mains de juges new-yorkais, María Corina Machado ne cache pas sa joie. Le moment ne pouvait pas être mieux choisi pour adresser ses plus vibrantes flagorneries à Trump1, dans l'espoir, sans doute, d'obtenir de lui le geste décisif qui l'installerait sur le trône. C'est que depuis 2023, Machado est la figure de l'opposition qui s'était imposée au Venezuela. Fervente anticommuniste, son lourd passé politique anti-chaviste – en 2002, elle prenait part au putsch avorté contre Hugo Chávez – la rend particulièrement hargneuse envers l'ancien et l'actuel président. Son filon : la re-démocratisation du pays et le retour des huit millions de migrants partis depuis 2014. Mais la libéralisation de l'économie – déjà bien entamée par Maduro depuis quelques années – reste sa marotte favorite.
« L'opposition que Machado prétend représenter est bien plus plurielle qu'elle »« Le pouvoir maduriste l'a érigée en anti-héroïne de la révolution, alors mécaniquement, une partie du pays s'est agrippée à elle, affirme Fabrice. Quand le mot “socialisme” finit par rimer avec misère, répression, prison, torture ou exil, le capitalisme libéral “à l'occidentale” prend des airs de salut. » Mais, selon lui, « l'opposition que Machado prétend représenter est bien plus plurielle qu'elle ». Au vu des scores électoraux passés de Chávez-Maduro et des résultats actuels de l'opposition, le camp Machado bénéficie sans aucun doute de votes issus des rangs usés du chavisme. Quant à son tropisme pro-américain, il laisse sceptique jusque dans ses propres soutiens. Marga, une Vénézuélienne de la diaspora, résume ce malaise : « J'aime bien María Corina Machado parce qu'elle tient tête au pouvoir. J'ai voté pour son candidat à la dernière présidentielle2. Mais sa proximité avec les États-Unis et Trump me dérange. »
Le président américain l'a d'ailleurs bien compris. Dès le 3 janvier, cruel, il lâche : « C'est une femme très gentille, mais elle n'a pas de soutien interne et n'est pas respectée dans son pays. » Car au Venezuela, au-delà des sondages, le « respect » se jauge aussi du côté des hommes en armes. D'abord, les « colectivos » : ces groupes civils armés hérités des guérillas urbaines des années 1960-1980 sont des alliés historiques du chavisme. Ensuite, l'armée régulière : loyale au régime depuis que Chávez l'a replacée au cœur de l'État. Enfin, les guérillas colombiennes : implantées de part et d'autre de la frontière, elles sont les assurances vie assumées du pouvoir. Ces deux derniers acteurs contrôlent une partie des régions où se trouvent les mines et terres rares (or, coltan, cobalt, etc.) que Trump convoite avec gourmandise. « Le président américain sait qu'aucune de ces forces ne respecte Machado, analyse Fabrice. La propulser au pouvoir l'obligerait à garantir sa survie par un engagement militaire au sol. Mais sa base MAGA l'a élu sur une promesse de “paix”, contre l'enlisement dans des guerres sans fin. » Trump a donc besoin d'une figure à la fois prête à composer avec lui et capable de rallier les troupes sur place. Une figure du sérail peut-être ?
Double face« Après le choc, le peuple s'est mobilisé pour soutenir Delcy Rodríguez et défendre la souveraineté du Venezuela ! » tient à souligner Rodrigo. La présidente par intérim et ancien bras droit de Maduro paraît en effet vouloir se poser en ultime rempart entre l'impérialisme américain et son pays. Pourtant, dès qu'on suit la piste du pétrole, son positionnement semble bien plus ambigu.
Au Venezuela, jusqu'à il y a peu, l'État détenait le monopole de la production des hydrocarbures, ainsi que l'a voulu la loi Chávez de 2001. Les entreprises étrangères restaient cantonnées à des contrats de service, tout au plus à des parts minoritaires dans des sociétés mixtes contrôlées par l'entreprise pétrolière publique (PDVSA). Mais en 2020, alors que la production est au plus bas et que les sanctions étatsuniennes font sentir leurs effets, Rodríguez pousse une nouvelle formule : « les contrats de participation productive ». « Cela permet qu'un partenaire privé finance et opère des projets pétroliers, puis se rémunère en récupérant une part de la production (jusqu'à 65 %). Sur le papier, ce ne sont pas des concessions, mais dans les faits, ça y ressemble fortement ! Et avec un flou juridique face à la loi de 2001 », résume Fabrice. Et quand c'est flou… Les investisseurs ne voient que le loup. Résultat : malgré les récentes injonctions de Trump à aller lui chercher l'or noir vénézuélien, les pétroliers américains traînent des pieds, de peur qu'un retournement politique ne vienne ressusciter la loi Chávez. Delcy Rodríguez s'est dès lors engagée à faire adopter une réforme destinée à lever les ambiguïtés et sécuriser ce type de contrat. A-t-elle vraiment le choix ? Difficile à trancher. Mais le rêve bolivarien, lui, semble bel et bien s'être noyé dans un puits de pétrole et de compromis.
Gaëlle Desnos* à sa demande le prénom a été modifié.
1 Après avoir dédié son prix Nobel de la paix à Trump, María Corina Machado lui remet en main propre la médaille lors d'une rencontre à la Maison Blanche le 15 janvier dernier.
2 Déclarée inéligible par le pouvoir, elle n'a pas pu se présenter aux présidentielles 2024. Elle a néanmoins marrainé un vieux diplomate du nom de Edmundo González Urrutia.




